ESPAGNE ET AUTRICHE

Napoléon comprend tardivement la gravité de l'insurrection espagnole; il

suspend jusqu'au 15 juillet les préparatifs d'expéditions

lointaines.--Effet produit à Vienne par les événements de Bayonne;

mesures de salut public, mobilisation générale; l'Autriche en

armes.--Napoléon ne veut pas la guerre avec l'Autriche et cherche à

l'éviter.--Rôle qu'il réserve à la Russie.--Jeu caressant

d'Alexandre.--Ses premières paroles au sujet de l'Autriche.--L'archiduc

Charles et la couronne d'Espagne.--La Russie reconnaît le roi

Joseph.--Situation incertaine de la péninsule.--Napoléon ne renonce pas

tout à fait à ses projets sur l'Orient et les Indes; instructions pour

la Perse; travail demandé au bibliothécaire Barbier.--La trace des

légions romaines sur l'Euphrate.--Bataille de Médina de Rio-Seco;

importance que Napoléon attribue à cette victoire.--Capitulation de

Baylen.--Immense gravité de ce désastre; toutes les combinaisons de

l'Empereur anéanties.--Courroux et chagrin qu'il en éprouve.--Sa brusque

évolution.--Il prend le parti d'évacuer la Prusse et présente cette

mesure comme une satisfaction donnée à la Russie.--Comment il s'y prend

pour annoncer au Tsar la catastrophe de Baylen.--Les deux courriers de

Rochefort.--Convenance de l'attitude observée par Alexandre.--Les

recrues russes et les soldats de Dupont.--Le Tsar ne veut point menacer

l'Autriche et se borne à de discrets avertissements; raisons de sa

conduite.--Ses paroles et ses actes.--Nouvelle révolution à

Constantinople: meurtre de Sélim: le vizir Baïractar.--Alexandre fixe la

date de l'entrevue.--Il redouble ses cajoleries.--Raideur de

Tolstoï.--Paroles de Napoléon à la chasse.--_Les neiges du Nord et le

beau climat de France._--Alexandre dresse le bilan de l'alliance

franco-russe.--Convention du 8 septembre avec la Prusse.--Alexandre

réclame la libération totale de ce royaume et le partage de la

Turquie.--Lettre tendre et pressante à Napoléon.--Points sur lesquels

portera la discussion à Erfurt.

I

Ce fut à la fin de juin que Napoléon reconnut pour la première fois dans

l'Espagne un obstacle sérieux à ses projets sur l'Orient et sur les

Indes. Prévenu d'abord des mouvements qui s'étaient opérés près de nos

frontières, en Aragon, en Catalogne, dans les Asturies, il n'y avait vu

que des accès de fanatisme local, provoqués par les moines, et soulevant

une multitude prompte aux excès; il avait cru que ses troupes auraient à

combattre en Espagne, non la nation, mais la populace, et que quelques

coups portés avec une preste vigueur feraient tout rentrer dans l'ordre.

Il avait ordonné que des colonnes fussent dirigées sur les points

principaux, et expédié hâtivement des renforts au delà des Pyrénées. Les

premières rencontres furent à notre avantage, mais ces succès mêmes ne

firent que mieux mesurer la violence et l'étendue du mal; derrière les

ennemis qu'elles avaient dispersés, nos troupes en rencontraient

d'autres, ne se trouvaient plus en présence d'émeutes à comprimer, mais

d'un royaume à conquérir, province par province. Au Nord, Bessières se

heurtait à de véritables armées; sur l'Ebre, Saragosse nous arrêtait;

dans le royaume de Valence, Moncey, entouré d'ennemis, n'avançait que

lentement; de Dupont, aventuré en Andalousie, on n'avait que de brèves

et rares nouvelles. Napoléon comprit alors que la soumission de

l'Espagne exigerait un grand déploiement de forces, une campagne

véritable, et pourrait l'obliger à ajourner ses lointaines expéditions.

Il ne contremande pas encore les préparatifs ordonnés, mais leur fait

subir un temps d'arrêt. «Je désire, écrit-il à Decrès le 28 juin,

qu'avant de vous jeter dans des dépenses qui seraient perdues, si

l'expédition de Brest n'avait pas lieu, vous me demandiez de nouveaux

ordres... Les affaires d'Espagne, ajoute-t-il bientôt, ayant pris depuis

un mois une tournure assez sérieuse, il ne sera peut-être plus dans mon

projet de hasarder une si grande quantité de forces sur les mers[464].»

[Note 464: _Corresp._, 14138, 14161.]

Les nouvelles d'Autriche vinrent lui mieux démontrer la nécessité de

cette halte dans la voie où il s'élançait. Malgré ses efforts pour

améliorer ses relations avec la cour de Vienne, celle-ci n'avait rien

abdiqué de ses préjugés et de ses haines. Sa rupture avec l'Angleterre

n'avait été que fictive: les marchandises britanniques continuaient

d'affluer à Trieste. À Vienne, la société restait partie intégrante de

cette coalition qui se maintenait entre toutes les aristocraties de

l'Europe, alors même qu'elle cessait d'exister entre les gouvernements:

la capitale autrichienne demeurait un foyer d'intrigues cosmopolites.

Quant au cabinet, malgré sa faiblesse, ses divisions, il ne se résignait

pas à admettre que la paix de Presbourg eût fixé pour jamais le sort de

la monarchie. Désolé d'avoir manqué en 1807 l'occasion de rétablir sa

fortune, mécontent des autres et de lui-même, sentant son isolement, se

défiant de tout le monde et surtout de la France, il se préparait à une

lutte suprême, l'appelait et la redoutait à la fois, mais jugeait

qu'elle devait inévitablement se produire, soit que l'Autriche eût à la

subir, soit qu'elle eût à la provoquer.

Sa grande occupation, depuis Presbourg, était de refaire et de

transformer les institutions militaires de l'empire d'après un système

emprunté en partie à la France, et qui permettrait de réunir en temps de

guerre des effectifs à hauteur des nôtres. Les ouvertures de Napoléon au

sujet de la Turquie n'avaient engagé à Vienne qu'à plus de précautions:

résolu, s'il le fallait absolument, de coopérer à nos mouvements, se

résignant à prendre quelques provinces ottomanes et les marquant

d'avance[465], on avait rassemblé plusieurs corps sur les confins de la

Serbie, sans cesser d'observer avec angoisse les autres frontières.

Environnée de ruines, voyant un monde s'écrouler autour d'elle,

l'Autriche, par instinct de conservation, se préparait à tout événement

et armait sans relâche, sans savoir au juste contre qui et dans quel

but.

[Note 465: BEER, _Die orientalische Politik OEsterreichs seit_ 1774,

172-173. BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 305.]

Les événements d'Espagne, éclatant tout à coup, donnèrent à ses terreurs

un objet précis; la chute des Bourbons retentit à Vienne comme un glas

funèbre. On ne douta plus que l'usurpation du trône d'Espagne ne fût le

début d'une entreprise méditée par Napoléon contre toutes les dynasties

légitimes, que le tour des Habsbourg ne dût suivre celui des Bourbons;

cette pensée, fortifiée par les rapports alarmants que Metternich

expédiait de Paris, par le séjour prolongé de nos troupes en Allemagne,

en Silésie surtout, par le langage batailleur de quelques officiers de

la Grande Armée, produisit une véritable panique et le recours à des

mesures de salut public. L'excès de la peur détermina chez l'Autriche un

brusque sursaut d'énergie et d'audace. D'urgence, elle voulut achever la

reconstitution de ses forces militaires et donna à des mesures

organiques, d'utilité permanente, quelque chose de précipité et de

fiévreux qui en altéra singulièrement le caractère. En un mois,

l'empereur François ordonna la formation d'une réserve destinée à

renforcer l'armée active, déjà portée à trois cent mille hommes, puis la

création d'une armée régionale, comprenant tous les hommes laissés en

dehors du recrutement: au 16 juillet, il fallait que tout fût achevé sur

le papier; ensuite commenceraient des exercices et des manoeuvres

auxquelles la réserve et la milice en entier seraient appelées à prendre

part; sans se contenter d'organiser des forces immenses, on en décrétait

la mobilisation. Pour faciliter ce grand effort aux peuples divers qui

composaient la monarchie, on crut nécessaire d'allumer leurs passions,

de réveiller ou plutôt de créer chez eux un patriotisme commun.

Proclamations, articles de journaux, voyages princiers, rien ne fut

omis; on parla d'un grand péril à conjurer, d'un ennemi toujours

menaçant à repousser: et quel pouvait être cet adversaire, si ce n'était

le vainqueur impitoyable de 1805, le Français détesté? N'était-ce point

lui d'ailleurs que désignait le gouvernement en ordonnant une

concentration de troupes dans la Silésie autrichienne, en face de nos

camps, et des mesures de défense spéciale sur la frontière de l'Ouest?

Le soulèvement de l'opinion se fit donc contre nous; tandis que des

bruits de rupture circulaient, entraînant une baisse rapide des fonds

publics, le cri de: «Mort aux Français!» retentissait de toutes parts,

et la populace commençait d'insulter nos agents; la levée des milices se

fit avec enthousiasme, en tumulte, et brusquement, sans avoir été

menacée ni sérieusement provoquée, l'Autriche prit l'aspect d'un camp

qui se lève[466].

[Note 466: Archives des affaire» étrangères, correspondance de

Vienne, 1808. _Id._, de Bavière. BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer

Politik_, 308-337.]

Napoléon apprit avec regret cette effervescence, dont les avis lui

arrivaient de tous côtés, de Vienne, de Dresde, de Munich, de Trieste.

Une guerre avec l'Autriche n'avait jamais été plus loin de sa pensée. Il

avait compté se servir de cette puissance, au lieu de songer à

l'attaquer; mais il comprenait aujourd'hui que la cour de Vienne, en

persistant dans son attitude, alors même qu'elle ne voudrait pas une

rupture, la rendrait inévitable. Ses armements obligeraient la France à

en exécuter d'autres; quand les troupes seraient en présence, quand les

deux puissances se tiendraient mutuellement en observation, les yeux

dans les yeux, on verrait naître à coup sûr quelques-uns de ces

incidents qui, d'importance minime par eux-mêmes, prennent en pareil cas

une gravité redoutable. Il en résulterait d'aigres explications, des

menaces, des démonstrations hostiles, et finalement la guerre, née des

circonstances plutôt que de l'intention préméditée des gouvernements.

Dès à présent, Napoléon se voyait forcé d'admettre comme une éventualité

très fâcheuse, mais peut-être prochaine, une nouvelle campagne contre

l'Autriche coïncidant avec de multiples opérations en Espagne, et

l'emploi dans un but défensif, non seulement de la Grande Armée, mais de

ces forces d'Italie et d'Illyrie qu'il avait réservées pour de plus

lointaines et de plus fructueuses besognes.

Devant la double complication qui surgissait, il sentait le frémissement

d'impatience et de courroux qu'il avait éprouvé en 1805, au camp de

Boulogne, à la veille de passer le détroit, quand il avait aperçu les

signes précurseurs d'une nouvelle coalition et compris que la terre

allait le détourner de l'Océan. En 1808, après avoir conquis l'Europe

jusqu'au Niémen et l'avoir organisée à sa guise, il était revenu à son

oeuvre interrompue, à sa lutte directe contre l'Angleterre; il avait

préparé contre cette puissance une action diffuse, mais non moins

formidable que celle rêvée trois ans auparavant, se croyait sûr

d'atteindre notre ennemie, sinon au coeur, au moins dans ses parties

vitales, et, se livrant tout entier à cette pensée, avait longtemps

fermé les yeux sur les symptômes de révolte qui s'annonçaient de toutes

parts. Aujourd'hui, l'illusion ne lui était plus permise: il lui fallait

reconnaître que son oeuvre se défaisait une fois de plus sur le

continent, que d'importunes diversions menaçaient à nouveau de lui

arracher l'Angleterre; obligé de renoncer à cette proie, il aurait

peut-être à recommencer ces campagnes d'Italie et d'Allemagne, ces

luttes dont il ne voulait plus, où il avait cueilli assez de gloire, à

reprendre cette carrière de conquêtes éblouissantes, mais stériles, qui

ne terminaient rien et lui faisaient toujours retrouver la guerre au

fond de sa victoire.

Toutefois, au début de juillet, la situation ne paraissait pas

irrévocablement compromise, et il semblait que tout pût se réparer. En

Espagne, les armées improvisées de l'insurrection n'offraient point la

consistance de troupes régulières: une suite d'opérations menées contre

elles avec méthode, avec ensemble, à l'aide de forces suffisantes,

pourrait en avoir presque immédiatement raison, décourager la haine des

séditieux par d'accablants revers et abattre l'ardeur enthousiaste qui

faisait toute leur force: la révolte était-elle autre chose que l'une de

ces flammes subites et passagères qui se développent et s'évanouissent

avec une égale facilité? Pour calmer les esprits et produire

l'apaisement, Napoléon comptait beaucoup sur l'arrivée de Joseph dans sa

capitale, où il apparaîtrait aux Espagnols comme le signe visible et le

garant de leur autonomie. Aussi, calculant que le nouveau roi pourrait

être établi à Madrid avant le milieu de juillet, écrivait-il à Decrès

qu'il ne déciderait qu'au 15 du même mois si les expéditions maritimes

devaient être définitivement abandonnées, ou s'il convenait de reprendre

les préparatifs[467]; à cette époque, on verrait plus clair dans l'état

de la péninsule, et peut-être l'Espagne, ressaisie d'une main ferme au

moment même où elle nous échappait et se retournait contre nous, ne

serait-elle plus une entrave.

[Note 467: _Corresp._, 14133, 14161.]

Rapidement assurée, la pacification de l'Espagne pourrait faire

réfléchir l'Autriche et l'arrêter sur le chemin d'une suprême aventure.

Dès à présent, était-il impossible de provoquer chez elle un retour de

prudence et de sang-froid, de lui inspirer de salutaires réflexions, de

lui découvrir l'abîme qu'elle se préparait? Il serait facile de lui

démontrer que, depuis 1805, en dépit de certaines apparences, ses moyens

contre nous avaient diminué, loin de grandir, et que, dans la redoutable

partie où elle s'apprêtait à risquer son existence, si sa mise au jeu

était devenue plus forte, ses chances n'avaient point suivi la même

progression. Elle possédait plus de troupes que par le passé, plus de

matériel, comptait davantage sur le dévouement et l'élan de ses peuples,

mais la paix de Presbourg avait démantelé son empire et ouvert partout

ses frontières. De plus, différence essentielle, elle combattait, en

1805, adossée à la Russie et tirait de cet empire d'inépuisables

réserves; aujourd'hui, la Russie marchait avec nous et la prendrait à

revers. La cour de Vienne, il est vrai, mal instruite des stipulations

de Tilsit, n'ayant point réussi à pénétrer le véritable caractère de nos

relations avec Alexandre, comptait sur la neutralité de ce monarque et

se flattait même de rencontrer chez lui une bienveillance graduée

d'après le cours des événements militaires; mais ne saurait-on dissiper

ces illusions, amener Alexandre à prononcer son attitude, à publier ses

sympathie?, ses engagements, et à exercer sur l'Autriche une pression

qui la paralyserait? Avant de devenir entre nos mains une puissante arme

d'offensive contre l'Angleterre, la Russie ne pourrait-elle nous être un

précieux moyen de défense contre certaines velléités perturbatrices? Ne

pourrait-elle faire pour nous la police de l'Europe? Ce fut ce rôle

préventif que Napoléon allait lui destiner jusqu'à l'entrevue, et auquel

il voulut dès maintenant la préparer.

Le 28 juin, puis le 9 juillet, il écrivit à Caulaincourt, lui ordonnant

de sonder et, s'il était possible, de ménager les dispositions du Tsar

au sujet de l'Autriche. L'empereur des Français, devait dire notre

envoyé, n'a pu voir qu'avec une profonde surprise les armements dont

toute l'Europe s'entretient; n'ayant rien à démêler avec l'Autriche, il

ne saurait concevoir son but. D'ailleurs, les mesures par elle prises

menacent autant la Russie que la France; l'Empereur en a la preuve, car

il sait que la politique de Vienne agit sous main auprès des insurgés de

Serbie, afin de les soustraire à l'influence moscovite: dans ces

conditions, il est prêt à s'entendre avec Alexandre pour que l'on

adresse au gouvernement de l'empereur François une mise en demeure

commune de s'expliquer. Quant aux événements d'Espagne, il avait

toujours une façon à lui de les présenter, allant jusqu'à s'en faire un

mérite auprès de la Russie. Suivant lui, la chute des Bourbons, avec les

troubles qui l'ont suivie, en attirant vers la péninsule l'attention et

les forces des Anglais, en leur ouvrant un champ de bataille au Midi,

les détourne de porter secours à la Suède, dégage le Nord et facilite de

ce côté les opérations des armées russes; si la soumission de l'Espagne

exige de nous quelques peines, l'Empereur s'en consolera en pensant

qu'elle en épargne d'autres à nos alliés et qu'il se sacrifie pour la

cause commune. Enfin, pour achever de se rendre la Russie favorable,

toujours habile à doser ses concessions suivant les circonstances, il

autorisait Caulaincourt à promettre de nouveau l'entrée de nos troupes

en Scanie, mouvement qui d'ailleurs, nous l'avons vu, concordait avec

l'ensemble de ses desseins[468].

[Note 468: Rapports de Caulaincourt du 24 juillet et du 8 août 1808.

Ces rapports, répondant point par point aux instructions du souverain,

les font connaître dans toutes leurs parties et en rappellent souvent

les expressions mêmes.]

L'empereur Alexandre devança les communications que M. de Caulaincourt

avait à lui faire, et ce fut lui qui parla le premier de l'Autriche. Il

le fit d'abord en termes qui ne laissaient rien à désirer. Toujours

fidèle à la ligne qu'il s'était tracée, il n'entendait fournir à

Napoléon aucun grief avant l'entrevue: loin de là, il découvrait dans

nos embarras une occasion de nous mieux témoigner ses sentiments et, par

suite, d'en exiger le retour; on le vit alors mettre une sorte de

coquetterie à raffiner ses prévenances envers un ami moins heureux, avec

l'espoir de grossir, par cette générosité délicate, la dette de

reconnaissance qu'il voulait faire contracter à l'Empereur.

Dès qu'il eut vent des préparatifs exécutés à Vienne: «L'Autriche,

dit-il au duc de Vicence, ne peut que se perdre si elle se brouille avec

vous. Pour moi, je ne la crains pas, franchement ami et allié de

l'empereur Napoléon, comme je le suis[469].» À quelques jours de là,

apprenant l'arrivée à Trieste d'un bâtiment anglais, porteur d'un

message par lequel les insurgés de Saragosse offraient à l'archiduc

Charles la couronne d'Espagne, il tint à avertir Caulaincourt de cet

incident, en accompagnant sa confidence de paroles qui en rehaussaient

le prix: «Dans l'état d'intimité et d'alliance, dit-il, où je suis avec

l'empereur Napoléon, je me reprocherais une pensée que je ne lui dirais

pas sur ce qui peut l'intéresser, à plus forte raison sur ce que les

autres peuvent projeter. S'il me vient d'autres renseignements, vous

savez la confiance que j'ai en vous; cinq minutes après, vous les

connaîtrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être allié ou ami à

moitié[470].»

[Note 469: Rapport de Caulaincourt du 12 juin 1808.]

[Note 470: Lettre de Caulaincourt du 20 juillet.]

Sa conduite allait-elle répondre à ses assurances? Lorsque Caulaincourt

lui parla d'une remontrance à adresser aux Autrichiens, il émit le désir

de ne rien précipiter. Il ne croyait pas, disait-il, à une attaque de

l'Autriche; un tel acte serait insensé, et la démence ne se présume pas.

Il développa plusieurs fois la même opinion, et, dans cette affectation

de tranquillité, il était aisé de reconnaître un système adopté par lui

pour se soustraire le plus longtemps possible à des démarches qui lui

coûtaient. Cependant, sa réponse définitive fut que l'Empereur pouvait

compter sur lui en toute circonstance, et il était permis de penser

qu'en le pressant un peu, en faisant miroiter de plus en plus à ses

yeux, comme un appât fascinateur, l'espoir du règlement très prochain

des affaires d'Orient, on l'amènerait à tenir au cabinet de Vienne un

langage suffisamment explicite[471]. Pour l'Espagne, il éprouvait moins

de scrupules; afin de nous fournir, à défaut d'un secours matériel, un

appui moral, il se hâta de reconnaître le roi Joseph, ratifiant à la

face de l'Europe la déchéance des Bourbons.

[Note 471: Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.]

Ce gage donné par la Russie n'était pas encore connu de Napoléon au 15

juillet, date à laquelle il s'était promis de prendre parti sur les

entreprises d'outre-mer. Il avait appris seulement les premières paroles

d'Alexandre et pouvait en tirer des présomptions plutôt que des

certitudes. L'Autriche continuait d'armer, tout en niant ses armements;

une suite d'observations formulées par le cabinet français n'avait

obtenu que des réponses évasives. En Espagne, la situation s'améliorait,

mais ne se prononçait pas. Nos premières opérations d'ensemble n'avaient

point produit le résultat décisif que Napoléon en attendait, et le

succès retardait sur ses prévisions. Le roi Joseph n'avait pu encore

atteindre Madrid; poursuivant son voyage sur une route bordée de partis

ennemis, obligé à de fâcheuses précautions, entouré de troupes qui

éclairaient et protégeaient sa marche, il n'avançait que pas à pas; le

15, il n'avait point dépassé Burgos. Dans toutes les parties de la

péninsule, la lutte continuait, obscure et confuse. Sur certains points,

nos troupes avaient repris l'ascendant; sur d'autres, de faux mouvements

avaient compromis leur position. En Aragon, en Catalogne, le plat pays

se soumettait, les villes résistaient; Moncey, dans l'Est, Dupont, dans

le Sud, restaient sur la défensive, le second ayant affaire aux milices

aguerries de Castaños; au Nord, un choc était imminent entre Bessières

et l'armée des Asturies et de la Galice, commandée par La Cuesta, qui

s'avançait pour séparer de la France nos troupes aventurées en Espagne

et les isoler de leur base d'opérations. Napoléon attachait une

importance extrême au résultat de cette rencontre, croyait à la

victoire, mais ne la jugeait pas infaillible, et se contentait de

chiffrer nos chances à soixante-quinze pour cent[472].

[Note 472: _Corresp._, 14184, 14191, 14192, 14195.]

Dans cette incertitude, il n'ordonne pas encore la reprise des

préparatifs à Brest, à Lorient, à Toulon, mais ne se détache pas

définitivement de tout ce qu'il a rêvé et médité depuis six mois. Il est

toujours à Bayonne; là, à le voir se plongeant de plus en plus dans

l'entreprise d'Espagne, s'efforçant, par un travail incessant,

prodigieux, de tout réparer, de tout prévoir, de régler tout le détail

de la guerre, il semble que cette fatale diversion l'occupe

exclusivement. Cependant, à de certains indices, il faut reconnaître que

le grand projet habite toujours en lui, l'occupe encore et le possède.

Il continue de songer au moins à l'expédition méditerranéenne, de

pousser l'approvisionnement de Corfou, «de sorte, dit-il, que si l'on

voulait donner là deux ou trois mois de vivres à une escadre, on sût à

quoi s'en tenir[473]». Parfois même, sa pensée s'échappe au delà de la

Méditerranée, sonde les profondeurs de l'Orient, s'arrête sur la vallée

de l'Euphrate, chemin de la Perse et des Indes.

[Note 473: _Corresp._, 14180.]

Les mémoires demandés à la mission Gardane sur la topographie de la

Perse et les moyens de la traverser viennent de lui parvenir: il a

ordonné à Champagny «de les classer avec soin, pour pouvoir les

retrouver dans l'occasion[474]». C'est à Paris, où il compte revenir en

août, qu'il se propose d'étudier la question; en attendant, il veut

qu'on lui prépare les éléments de son travail, qu'on collige d'autres

renseignements, qu'on interroge pour lui la géographie, l'histoire, et

puisqu'il faut remonter jusqu'aux conquérants de l'antiquité pour lui

trouver des modèles, qu'on lui dise par où passaient les Césars romains

quand ils menaient leurs légions à la poursuite du Parthe et à la

conquête de l'Asie. Dictant une instruction à son bibliothécaire

Barbier, au sujet d'un choix de volumes dont il veut faire les

compagnons ordinaires de ses voyages, il prescrit d'ajouter la note

suivante, qui accuse ses préoccupations intimes: «L'Empereur désirerait

également que M. Barbier s'occupât du travail suivant avec un de nos

meilleurs géographes: rédiger des mémoires sur les campagnes qui ont eu

lieu sur l'Euphrate et contre les Parthes, à partir de celle de Crassus

jusqu'au septième siècle, en y comprenant celles d'Antoine, de Trajan,

de Julien, etc.; tracer sur des cartes, d'une dimension convenable, le

chemin qu'a suivi chaque armée, avec les noms anciens et nouveaux du

pays et des principales villes, des observations géographiques du

territoire et des relations historiques de chaque expédition, en les

tirant des originaux[475].»

[Note 474: _Id._, 14124. En même temps, l'Empereur faisait exprimer

à Gardane son étonnement que la Perse n'eût pas encore signé la paix

avec les Russes: «Elle paraissait devoir la désirer d'autant plus,

ajoute la dépêche, qu'elle a à soutenir la guerre contre les Afghans _et

peut-être à s'occuper d'expéditions plus étendues_.» 27 juillet 1808,

archives des affaires étrangères, Perse, vol. 10.]

[Note 475: _Corresp._, 14207. Cf. THIBAUDEAU, III, 565 à 567.]

Cet ordre est du 17 juillet; le même jour, l'Empereur apprenait la

victoire de Médina de Rio-Seco, résultat de la rencontre prévue entre

Bessières et les meilleures troupes de l'insurrection espagnole. C'était

un beau fait d'armes, la dispersion de trente-cinq mille ennemis par

l'élan de trois divisions. Napoléon attribue aussitôt à cet événement

des conséquences majeures: «Jamais bataille, écrit-il avec un

tressaillement d'aise, n'a été gagnée dans des circonstances plus

importantes; elle décide les affaires d'Espagne[476].» En prononçant

cette affirmation, il s'avançait trop, et la journée de Médina ne

tranchait la question qu'à moitié; pour que le succès d'ensemble fût

assuré, il fallait qu'elle eût son pendant dans le Midi, en Andalousie,

que Dupont battît Castaños comme Bessières avait écrasé La Cuesta. C'est

d'ailleurs ce que Napoléon comprit presque aussitôt, et il reporta sur

l'armée d'Andalousie la plus grande part de ses soins; il lui envoyait

des renforts, la pressait d'avancer, attendait anxieusement le bulletin

de ses opérations, espérant une seconde victoire qui viendrait anéantir

les dernières forces régulières de l'Espagne et nous rendrait pour

l'automne la liberté de nos mouvements.

[Note 476: _Corresp._, 14210. Cf. les nos 14212, 14213, 14215 et

14217.]

Ce fut un désastre qu'il apprit, la capitulation de Baylen. Dupont,

obligé de reculer devant les obstacles accumulés sous ses pas par la

nature, le climat, l'ennemi, s'était laissé envelopper, n'avait su ni

manoeuvrer ni utilement combattre, s'était rendu à merci, livrant ses

hommes, ses fusils, ses canons, ses aigles, infligeant à nos armes cette

première flétrissure. Les effets de cette catastrophe se faisaient

immédiatement sentir. Joseph, arrivé à Madrid, mais jugeant impossible

de s'y maintenir, rétrogradait jusqu'à Vittoria; la domination

française, répandue naguère sur toute l'Espagne, refluait jusqu'au pied

des Pyrénées, se réfugiait entre ces montagnes et l'Èbre, assiégée de

toutes parts par le flot montant de l'insurrection. En se retirant, elle

abandonnait Junot en Portugal, l'y laissait isolé, exposé au sort de

Dupont; les deux flottes de Cadix et de Lisbonne, sur lesquelles se

fondaient tant d'espérances, allaient être perdues pour nous, et

l'Angleterre, loin d'attendre l'assaut dont Napoléon la menaçait dans

ses possessions les plus reculées, débarquait une armée en Portugal, une

armée en Galice, s'avançait vers nos frontières méridionales et prenait

l'offensive.

On a tout dit sur l'indignation de l'Empereur à la nouvelle de Baylen et

sur les éclats terribles de sa colère. «J'ai une tache là», disait-il en

mettant la main sur son uniforme[477], et à la pensée d'une défaillance

chez des hommes qui avaient été les vainqueurs d'Iéna et de Friedland,

son honneur de soldat, son orgueil de Français saignaient. Chez lui, le

politique et le chef d'empire n'étaient pas moins frappés. Connaissant

seul les ressorts multiples, mystérieux, compliqués, par lesquels il

agissait sur tant de nations et les faisait servir à ses fins, il

pouvait seul comprendre à quel point la répercussion de l'échec subi en

Espagne les avait tous dérangés et faussés. Seul il pénétrait jusqu'au

fond de son malheur; au delà des effets directs du désastre, visibles

pour tous, il en découvrait d'autres, ignorés du public, mesurait leur

gravité redoutable, et là résidait aussi l'une des causes de cette

fureur et de cette peine, de cette douleur «vraiment forte[478]»

qu'exhalaient toutes ses lettres. Dans la perte des trois divisions de

Dupont, suivie de la retraite sur l'Èbre, il ne voyait pas seulement une

atteinte à la gloire immaculée de nos drapeaux, à son renom

d'invincible, à ce prestige qui faisait partie de sa force, il voyait

encore la ruine de toutes ses combinaisons, tant défensives

qu'offensives. Le résultat de Baylen, c'était d'abord le recul indéfini

de ces vastes opérations dans l'Orient et sur les mers au delà

desquelles apparaissaient la paix avec l'Anglais, la fin de la grande

querelle; c'était aussi la révolte du continent tout entier redevenue

possible, l'établissement impérial menacé dans toutes ses parties.

[Note 477: Nous tenons ce mot du petit-fils de l'un des hommes qui

ont le mieux mérité et possédé la confiance de l'Empereur.]

[Note 478: _Corresp._, 14243. Voy. aussi les nos 14242, 14244, etc.]

À la veille de la capitulation, l'Empereur restait maître de l'Europe;

protecteur impérieux des États secondaires, il comprimait l'Allemagne et

la Prusse par sa Grande Armée, immobilisait l'Autriche par la main de la

Russie, et tenait cette dernière enchaînée à sa fortune en lui

promettant de l'associer à ses desseins sur la Turquie et au partage des

dépouilles. Au lendemain de Baylen, tout changeait de face. Pour

reconquérir la péninsule, il faudrait rappeler d'Allemagne une partie de

nos forces, dégager la Prusse de notre étreinte, c'est-à-dire la rendre

à la tentation de se soulever et de nous attaquer par derrière;

l'Autriche, tout armée, semblait n'attendre qu'une occasion pour

éclater; elle la trouverait dans notre changement de front, et, pour la

retenir, l'aide de la Russie pouvait nous manquer. Dès à présent, le

contre-coup de nos revers se faisait matériellement sentir dans le Nord

et menaçait d'altérer nos rapports avec Alexandre. Les troupes

espagnoles de La Romana, qui formaient l'avant-garde de Bernadotte et

occupaient déjà les îles danoises, en attendant qu'elles pussent

débarquer en Suède, se soulevaient contre nous au bruit des efforts

heureux de leurs compatriotes, passaient à l'ennemi, demandaient à la

flotte anglaise de les rapatrier, voulaient s'associer à l'oeuvre de

délivrance. Cette défection privait Bernadotte d'une force indispensable

à l'accomplissement de sa tâche; le mouvement en Scanie, simplement

retardé jusqu'alors, devenait inexécutable, et l'on sait quel prix

Alexandre attachait à cette diversion. De plus, Napoléon, obligé de

suspendre sa marche vers la Turquie, ne pourrait plus offrir à la Russie

l'avantage principal et extraordinaire qu'elle attendait de notre

alliance. Le grand contrat en préparation depuis six mois entre les deux

empereurs ne pourrait se former, faute d'objet, et Napoléon sentait lui

échapper à la fois les moyens de contenir ses ennemis, celui de

s'assurer la fidélité intéressée de son allié.

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 42 / 95 题