L'accueil fait à M. de Caulaincourt ne se ressentit nullement des doutes
qui assiégeaient l'esprit du Tsar: pour ramener Napoléon, Alexandre eut
recours tout d'abord à un redoublement d'égards et de procédés. Entré
dans Pétersbourg, l'ambassadeur fut conduit au palais Wolkonski, le plus
beau de la capitale après ceux de l'empereur et du grand-duc; là, on lui
fit connaître qu'il était chez lui, et que le Tsar mettait à sa
disposition cette magnifique demeure. «C'est une ville[259]»,
écrivait-il dans le premier élan de son enthousiasme. Le 20 décembre eut
lieu la remise des lettres de créance. Depuis la réception du comte de
Cobenzl, envoyé extraordinaire de Joseph II auprès de la grande
Catherine, Pétersbourg n'avait point assisté à une aussi belle solennité
diplomatique; le même cérémonial fut observé, avec quelques variantes à
notre avantage, et la France officiellement reconnue comme l'héritière
des Césars germaniques. Le Tsar accueillit notre envoyé en ancienne
connaissance, et, par quelques mots familièrement aimables, sauva la
banalité ordinaire des entretiens officiels. Le soir, il y eut spectacle
à l'Hermitage; la salle, construite à l'extrémité du palais, présentait
un amphithéâtre de gradins où la cour entière étalait le luxe de ses
uniformes et de ses parures. Derrière l'orchestre, une rangée de
fauteuils était réservée pour l'empereur, les deux impératrices, les
princes; Caulaincourt, convié par invitation spéciale, fut conduit à
l'un de ces sièges et placé sur la même ligne que la famille impériale,
à côté des grands-ducs, «distinction, dit un récit du temps, dont il n'y
avait pas encore d'exemple, qui frappa toute la cour et disposa les
esprits à voir dans Son Excellence plus qu'un ambassadeur[260]».
[Note 259: Rapport du 20 décembre 1807.]
[Note 260: Archives des affaires étrangères, Russie, 144.]
«Je reçois avec plaisir l'ambassadeur, lui avait dit Alexandre à
l'audience du matin, et je verrai de même le général dans mon
intérieur[261].» Il tint parole et le surlendemain invitait Caulaincourt
à l'un de ces dîners intimes dont Savary avait été pendant quatre mois
le convive assidu. Le nouvel ambassadeur obéit à cet appel avec quelque
appréhension. Mis au courant par Savary des habitudes et aussi des
sentiments du monarque, il savait qu'Alexandre tenait volontiers dans la
soirée ses conférences politiques, et que, d'autre part, les
communications de Tolstoï l'avaient exaspéré: «Le mot n'est pas trop
fort[262]», écrivait-il à Napoléon. Il craignait donc, s'il était appelé
à formuler dès à présent ses propositions, qu'on ne lui fermât la bouche
par une fin de non-recevoir. Après avoir pris conseil de Savary, dont
l'expérience faisait autorité, il résolut de ménager extrêmement
Alexandre, de le tâter seulement par de discrètes insinuations, quitte à
se replier au premier signe de résistance. Son plan ainsi dressé, il se
rendit au Palais d'hiver, où il trouva réunis plusieurs ministres et
généraux, amis et ennemis de la France; il s'entretenait avec le comte
Roumianstof, lorsque l'empereur et l'impératrice parurent, et nous lui
laisserons désormais la parole; il s'exprime ainsi dans son rapport à
Napoléon:
[Note 261: Rapport de Caulaincourt du 23 décembre 1807.]
[Note 262: Lettre du 31 décembre 1807.]
«Avant le dîner, l'empereur me dit: «Général, je vous vois ici avec
plaisir et je m'empresse de vous mettre en possession de tous vos
droits. Nous causerons après le dîner.» L'impératrice me dit plusieurs
choses obligeantes sur mon premier séjour ici, et on passa pour se
mettre à table.
«Pendant le dîner, l'empereur parla de la rapidité avec laquelle Votre
Majesté voyageait et de la vitesse dont elle allait à cheval, que lui
seul et moi la suivions à Tilsit. Il fut ensuite question du prince de
Neufchâtel. Sa Majesté dit que c'était un des hommes qui lui avaient
inspiré le plus d'estime. Elle me demanda si Votre Majesté avait fait
beaucoup de promotions dans l'armée, et elle ajouta qu'on lui avait dit
que Votre Majesté avait renoncé au blanc pour son infanterie; que pour
elle, elle était pour le bleu, que les armées françaises avaient fait
des choses si glorieuses sous cette couleur, qu'elle lui donnait la
préférence.
«Après le dîner, la conversation continua quelques minutes avec moi sur
Pétersbourg et des objets indifférents. L'empereur passa ensuite dans
son cabinet et me fit demander. Il me dit:
L'EMPEREUR.--Jusqu'à l'arrivée des dépêches que porte Faudoas (il
s'agissait des dépêches expédiées par Savary le 18 novembre, confiées au
capitaine de Faudoas et qui transmettaient la demande des Principautés),
nous n'aurons rien de bien important à traiter; mais je veux vous mettre
en possession de tous vos droits.
«(L'empereur me prit par la main, me fit asseoir à sa droite et continua
ainsi:)
«Vous avez toute ma confiance. L'Empereur ne pouvait faire un choix qui
me convînt plus personnellement et qui fût plus convenable pour le pays,
à cause de votre rang près de lui. Mandez-lui que c'est une nouvelle
marque d'amitié qu'il m'a donnée. Je ne vous verrai jamais assez. Dans
les jours d'étiquette, vous serez l'ambassadeur tant que vous voudrez;
dans les autres moments, vous connaissez le chemin de mon cabinet; je
vous y verrai avec plaisir.
L'AMBASSADEUR.--C'est l'honneur que j'apprécie le plus ici, Sire, et le
seul qui puisse me dédommager d'être loin de mon maître.
L'EMPEREUR.--Je sais que vous avez fait un sacrifice en vous éloignant
de l'Empereur, mais La Forest ne convenait point. Je ne pouvais le voir
comme cela. Il fallait ici un officier général et un homme qui ralliât
la société par des formes. L'empereur Napoléon choisit toujours bien.
L'AMBASSADEUR.--Si M. de La Forest était venu, le général Savary serait
resté avec lui ou un autre aide de camp de l'Empereur.
L'EMPEREUR.--Deux personnes ne font pas bien les affaires, ce sont deux
intérêts personnels qui se mettent souvent à la place de celui des
choses. Mes intentions sont droites, je n'ai point d'arrière-pensée dans
mon attachement pour l'empereur Napoléon, je le lui ai prouvé par toutes
mes démarches. Le général Savary a pu vous dire qu'il a trouvé faites
d'avance toutes les choses qu'il avait été chargé de demander. Nous
avons fait en octobre ce qui ne devait être fait qu'en décembre, et le
général Savary doit avoir mandé à l'Empereur que moi et Roumianstof
l'avons toujours prévenu pour la guerre avec l'Angleterre. Je l'aurais
peut-être déclarée plus tôt, s'il n'avait pensé comme moi qu'il fallait
attendre le signal de l'empereur Napoléon. Quant aux Suédois, comme je
vous l'ai dit hier, nous sommes en mesure.»
«Ici, l'empereur s'expliqua brièvement sur les sommations adressées à la
Suède, qui persistait dans son endurcissement, et les préparatifs faits
pour la contraindre. Puis, comme si la pensée qui remplissait son coeur
eût eu hâte de monter à ses lèvres, il reprit presque aussitôt:
«L'Empereur a parlé à Tolstoï de la Prusse. Cela m'a peiné; Savary vous
l'aura dit. Il n'avait jamais été question de la faire entrer en
compensation des affaires de Turquie. C'est l'empereur Napoléon qui a
prononcé à Tilsit le premier mot sur la Valachie et la Moldavie, ainsi
que sur une autre partie de la Turquie. Lui-même a désigné son lot.
Lui-même s'est regardé comme entièrement dégagé par la déposition du
sultan Sélim. Certes, il n'a pas été dit un mot qui pût faire penser que
la pauvre Prusse dût être un équivalent dans cet arrangement que les
révolutions des provinces en question amènent encore plus que l'intérêt
de la Russie. Le général Savary a pu vous dire quel était mon
éloignement pour cet arrangement, que je ne pouvais consentir à partager
de fait les dépouilles d'un malheureux prince que l'Empereur a désigné à
l'Europe et à la France comme rétabli en considération de moi. Il ne
peut d'honneur cesser d'être mon allié tant qu'il n'est pas remis en
possession de ce que lui rend la paix.
L'AMBASSADEUR.--Sire, l'empereur Napoléon porte à Votre Majesté le même
attachement; toutes ses pensées sont pour les intérêts et la gloire de
Votre Majesté. Elle a dû en trouver de nouvelles preuves dans ce qu'il a
dit au comte de Tolstoï, si celui-ci en a rendu un compte fidèle à Votre
Majesté. Elle ne peut avoir de doutes sur ses véritables intentions, car
la stricte exécution du traité de Tilsit est ce que l'Empereur peut
désirer le plus. C'est la première fois qu'il sépare sa cause de celle
d'un de ses anciens alliés. Il fallait que ce fût pour Votre Majesté,
car toutes les raisons qu'elle allègue pour tenir à la Prusse, mon
maître pouvait s'en faire des motifs pour tenir à la Turquie. La
position des deux puissances est la même sous tous les rapports
d'honneur auxquels Votre Majesté semble attacher tant de prix. Je le
répète à Votre Majesté: la pensée de l'empereur Napoléon a cherché dans
cette circonstance les intérêts personnels de Votre Majesté plus que les
siens. Je prie Votre Majesté de peser cette observation.
L'EMPEREUR.--Je vous comprends, ce que vous dites est juste. Avec cette
manière de traiter les affaires, on doit toujours s'entendre. Cette
lettre de Tolstoï m'avait peiné. Je ne puis consentir à un arrangement
de cette nature qui n'est pas conforme aux intentions que l'Empereur m'a
manifestées lui-même.
L'AMBASSADEUR.--Sire, quand M. de Tolstoï aura résidé plus longtemps
près de l'Empereur, il présentera mieux dans leur véritable intention
les ouvertures qui lui seront faites.
L'EMPEREUR.--Voilà ce qui me plaît dans le choix que l'Empereur a fait
de vous. Vous comprendrez mieux qu'un autre ce qu'il veut, et nous nous
entendrons toujours.
L'AMBASSADEUR.--Que Votre Majesté fasse connaître ses intentions à son
ambassadeur, l'Empereur mon maître ne demande pas mieux que de régler sa
marche sur celle de Votre Majesté. L'Empereur est prêt à tout, et sa
pensée la plus chère est pour les intérêts et la gloire de Votre
Majesté. J'ai l'honneur de le lui répéter. Votre Majesté me permet-elle
de revenir sur une partie de cette conversation?
L'EMPEREUR.--Avec plaisir.
L'AMBASSADEUR.--J'avais à coeur, Sire, de faire connaître à Votre Majesté
les véritables intentions de mon maître, et j'ai commencé par là.
Maintenant, je dois aussi répondre relativement à ses intérêts. Les
compensations dont Votre Majesté parle en Turquie sont une conquête à
faire, tandis que par la non-exécution du traité de Tilsit et de
l'armistice qui en a été la conséquence, celles de Votre Majesté sont
faites. Il faudrait se battre pour conquérir et se battre encore pour
conserver. Ces provinces n'ont point de commerce et aucun des avantages
que recueillerait Votre Majesté. Si elle veut peser avec une entière
impartialité tout ce que présente la position de l'une et de l'autre
puissance, elle ne doutera plus que la position de la France
relativement à la Turquie serait la même que celle de la Russie
relativement à la Prusse, si l'attachement de l'empereur Napoléon pour
l'empereur Alexandre ne faisait pencher la balance de son côté.
L'EMPEREUR.--Cela se peut. Vous présentez bien la chose. Mais je m'en
réfère toujours à ce que m'a dit l'empereur Napoléon. J'ai été au-devant
de tout ce qu'il a pu désirer. Ses intérêts ont été la base de ma
conduite. Je n'ai compté les miens pour rien, car je n'ai point de
nouvelles de ma flotte. J'attends donc l'effet de la bonne amitié qu'il
m'a témoignée; il a des preuves de la mienne. Je ne puis entrer dans un
arrangement dont il n'a jamais été question entre nous, et qui
dépouillerait un prince qui a déjà tant perdu. Qu'il soit remis en
possession de tout ce que le traité de Tilsit lui restitue et que
l'Empereur a dit lui avoir remis pour moi. Ensuite, il en arrivera ce
que Dieu voudra. Je ne doute point des intentions de l'Empereur, mais
ici, il faut quelque chose qui prouve à la nation et à l'armée que notre
alliance n'est pas seulement à votre avantage. Il est de votre intérêt
de la nationaliser; je vous parle franchement, ce serait même me servir
personnellement. L'Empereur, d'après ce qu'il m'a dit à Tilsit, n'a pas
des Turcs une opinion qui le fasse tenir à eux. C'est lui qui a fait
notre lot et le sien: quelque chose à l'Autriche pour satisfaire son
amour-propre plutôt que son ambition, telles étaient ses intentions.
Elles ne peuvent avoir changé, puisque j'ai été depuis lors au-devant de
tout ce qu'il a pu désirer. Quant à la conquête à faire pour lui, mes
troupes sont prêtes, s'il revient à ses premières intentions. Ce sont
les Turcs qui ont rompu l'armistice. Si je n'étais pas de bonne foi avec
l'Empereur, j'aurais donc un prétexte de rompre avec eux sans porter
atteinte au traité de Tilsit.
L'AMBASSADEUR.--Les arrangements dont Votre Majesté me parle me semblent
rentrer dans le cercle de ceux que les empereurs se sont réservé de
traiter dans une entrevue. Si les Turcs ont maltraité quelques Valaques,
ce sont encore leurs sujets. La Prusse, de son côté, n'a pas toujours eu
la mesure et les égards que l'état de paix lui commandait, mais ce sont
de ces petits événements qui sont plutôt du ressort de la police que de
la politique et qui ne peuvent influer sur les grands intérêts qui nous
lient.
L'EMPEREUR.--J'ai envoyé des instructions à Tolstoï, comme vous avez pu
le voir par ma conversation avec le général Savary. L'Empereur vous en
enverra sûrement d'après les dépêches de Faudoas. Nous causerons souvent
et nous nous entendrons. Il sera nécessaire que nous concertions ce que
nous ferons au printemps si les Anglais menaçaient nos côtes. Mon armée
est bien réorganisée et en mesure d'agir soit contre les Anglais, soit
contre les Suédois.
L'AMBASSADEUR.--L'Empereur secondera sûrement Votre Majesté de tous ses
moyens, et pour le moment une armée française et danoise sera prête,
s'il est nécessaire, à pénétrer en Scanie pour seconder les opérations
de Votre Majesté.
L'EMPEREUR.--Au revoir. Je suis bien aise d'avoir causé avec vous (et en
me serrant le bras); en s'expliquant ainsi on s'entend toujours[263].»
[Note 263: Rapport du 23 décembre 1807. Ce rapport figure par
extraordinaire aux archives des affaires étrangères, Russie, 144.]
Que démontrait en somme cette causerie, terminée sur un mot de confiance
et d'espoir, et quelles conclusions Caulaincourt était-il à même d'en
tirer? La prudence de son langage, la convenance de son attitude,
avaient paru charmer l'empereur; elles avaient atténué, on pouvait le
croire, les impressions fâcheuses que Tolstoï avait jetées dans l'esprit
du souverain, mais avaient-elles modifié son opinion sur le fond même
des choses? Il était permis d'en douter. Alexandre était apaisé; il
n'était point convaincu. Afin de le sonder sur tous les points,
Caulaincourt avait indiqué légèrement, dans l'ordre qui lui avait été
prescrit, les trois solutions entre lesquelles on aurait à choisir pour
les difficultés orientales. Il avait parlé d'une paix qui laisserait
toutes choses en état; on avait fait la sourde oreille. Par deux fois,
il avait glissé une allusion à l'échange des Principautés contre la
Silésie; il s'était heurté alors à une résistance courtoise, mais
opiniâtre, et il semblait acquis que, de tous les partis à prendre,
celui qu'avait nouvellement imaginé Napoléon était le plus opposé aux
sentiments du Tsar. Enfin, poussé dans ses derniers retranchements,
l'ambassadeur avait admis la possibilité de certains arrangements à
prendre de vive voix entre les deux souverains, ce qui s'appliquait au
partage, et à la manière dont Alexandre avait amené, provoqué cette
vague assurance, il était facile de voir qu'il n'abandonnait rien de ses
prétentions; il voulait démembrer ou au moins mutiler la Turquie et ne
voulait point sacrifier la Prusse; voilà ce qui résultait de ses paroles
et de ses réticences. Caulaincourt se hâta de faire part à Paris de la
résolution qu'il avait cru découvrir dans l'esprit du Tsar, et que son
entretien avec Roumiantsof lui avait d'ailleurs fait pressentir[264]. Il
réservait cependant son appréciation définitive, demandait quelque temps
pour s'éclairer davantage, mieux pénétrer Alexandre et, après avoir subi
une impression, asseoir un jugement.
[Note 264: Lettre à Champagny du 23 décembre 1807.]
D'autres devoirs le détournèrent un instant de ce soin. Il n'avait pas
seulement à négocier, mais à représenter. Bien établi dans la confiance
du souverain, il lui restait à affronter la société. Avant de chercher à
plaire, il voulut frapper les esprits et s'imposer; aussi se montra-t-il
intraitable sur le chapitre de ses prérogatives. À la première réception
du corps diplomatique, il prit hardiment le pas sur l'ambassadeur
d'Autriche, investi d'une préséance séculaire, et cette hardiesse fut
approuvée en haut lieu: «Ces Français, dit Alexandre en souriant, sont
toujours plus lestes que les Autrichiens[265].» Le soir du même jour, à
un grand bal chez l'impératrice mère, on alla au-devant des désirs de
notre envoyé; il eut partout la première place. Il parut à cette fête
dans tout l'éclat de son rang, entouré d'une véritable maison civile et
militaire, et ses débuts firent sensation. Son élégante prestance, ses
manières à la fois très hautes et très courtoises furent appréciées, et
on lui sut gré de ses efforts pour imiter le ton et les allures de
l'ancienne société française. Sans se départir d'une certaine réserve,
la plus grande partie de la noblesse ne lui opposa point, comme à
Savary, une déclaration de guerre préalable et ne se refusa pas à entrer
en relation. Même l'opposition féminine ne se montra pas
irréconciliable, et il parut à l'ambassadeur que la ramener serait
affaire de soins et de prévenances: «Je dansai avec les plus révoltées,
écrivait-il, et le temps fera le reste[266].»
[Note 265: Rapport de Caulaincourt du 26 février 1808.]
[Note 266: Rapport du 26 décembre 1807.]
«Ma position, ajoutait-il un peu plus tard, est convenable avec la
société.» À la cour, il la jugeait «parfaite[267]». En effet, chaque
fête officielle devenait pour lui l'occasion d'honneurs plus marqués et
de nouveaux enchantements. Le 1er janvier, grand bal au Palais d'hiver,
où quatorze mille personnes sont invitées et où les femmes paraissent
dans le costume pittoresque des provinces de la Russie, relevé par une
profusion de perles et de diamants: le souper est servi dans la salle de
l'Hermitage, transformée pour la circonstance en palais de féerie;
Caulaincourt a sa place à la table des souverains, dressée sous une
voûte de cristal étincelant de mille feux. Quelques jours après, bal
intime chez l'empereur; l'ambassade française y est invitée en dépit des
règles ordinaires du cérémonial. Au souper, la table est couverte de
l'un des services de Sèvres envoyé par Napoléon: «L'empereur et les deux
impératrices, écrivait Caulaincourt, ainsi que la princesse Amélie, ont
cherché toutes les occasions d'en faire valoir le goût et les dessins,
et de répéter à l'ambassadeur tout le plaisir qu'on avait à se servir de
quelque chose envoyé par l'Empereur[268].»
[Note 267: Lettre à Champagny du 25 février 1808.]
[Note 268: _Id._, 10 janvier 1808.]
Au lendemain de ces réunions, le Tsar et le général se retrouvaient à la
parade, devant le front des troupes, et Caulaincourt se sentait flatté
dans son orgueil national, en constatant que, par une habitude
invariable après une guerre malheureuse, le vaincu copiait
minutieusement l'allure et la tenue du vainqueur: «Tout à la française,
écrivait-il, broderies aux généraux, épaulettes aux officiers, baudriers
aux soldats au lieu de ceinturons, musique à la française, marches
françaises, exercices français[269].» Pendant la revue, Alexandre
s'adressait constamment à notre envoyé et l'invitait souvent à dîner
pour le soir: plusieurs fois par semaine, Caulaincourt était admis à
cette faveur, et, après le repas, la conversation se prolongeait, sans
témoins importuns, dans le cabinet de l'empereur.
[Note 269: Feuille de nouvelles, janvier 1808.]
Alexandre se montrait alors expansif et charmeur; par un renversement
des rôles, c'était le monarque qui semblait avoir entrepris la conquête
de l'ambassadeur. Pour plaire, il n'épargnait aucun moyen. Connaissant
le culte que Caulaincourt avait voué à Napoléon, il témoignait pour le
grand homme d'une admiration sans bornes, sans oublier de délicats
compliments à l'adresse de l'envoyé: «À propos, général, lui disait-il
tout à coup, vous avez eu de grands succès dans la haute société; vous
avez conquis les plus révoltés... Avec ces manières, tout le monde
deviendra Français[270].» Et Caulaincourt goûtait avec joie ce
témoignage rendu à ses qualités mondaines. Puis, c'étaient de ces
épanchements intimes qui flattent si délicieusement un particulier,
quand ils tombent de lèvres augustes, car ils suppriment les distances
et, ne laissant voir que l'homme dans le souverain, le font pour un
instant l'égal de son interlocuteur. Toutes les fois que l'intérêt de
son État ne lui semblait pas en jeu, Alexandre aimait à se confier, et,
comme ses sympathies allaient très sincèrement à Caulaincourt, dont il
appréciait le tact, la discrétion, la droiture, il le prenait pour
témoin de ses joies et de ses émotions intimes; il lui livrait
volontiers le secret de son coeur. En homme fortement épris, il ne
résistait pas à parler de ses amours, de la femme qui lui avait rendu un
intérieur, «de l'attrait qui le ramenait toujours vers madame N...,
quoiqu'il s'occupât en passant de quelques autres, de la jalousie qui ne
menait à rien et ne sauvait rien, du plaisir de voir grandir de petits
enfants qu'on aimait. «Il y a des moments, ajoutait-il, où on a besoin
de ne plus être souverain; être sûr qu'on est aimé pour soi, que les
soins, les caresses que l'on vous prodigue ne sont pas un sacrifice fait
à l'ambition ou à la cupidité, fait du bien[271].»
[Note 270: Rapport joint à la lettre de Caulaincourt du 31 décembre
1807.]
[Note 271: Rapport joint à la lettre de Caulaincourt du 26 janvier
1808.]
Revenant ensuite à Napoléon, sans changer de sujet: «Je le plains,
disait-il, s'il n'aime pas quelqu'un; cela délasse quand on a bien
travaillé. Il doit avoir besoin de délassements, quoiqu'il ait une trop
forte tête pour être très sentimental[272].» Et il voulait connaître la
vie privée de l'Empereur, se montrait amicalement curieux, questionneur,
et témoignait de s'intéresser au bonheur autant qu'à la gloire de son
allié. Enfin, allant jusqu'à flatter chez Caulaincourt le sentiment le
plus chatouilleux qui soit, l'amour-propre du coeur, instruit que
l'ambassadeur avait laissé en France l'objet d'une tendre inclination et
poursuivait un mariage qui rencontrait des obstacles, il paraissait
approuver son choix et faire des voeux pour son succès: «Et vous aussi,
général, ajoutait-il, vous aurez votre chapitre, ne viendra-t-_elle_
pas[273]?»
[Note 272: Lettre de Caulaincourt à l'Empereur, 4 avril 1808.]
[Note 273: _Id._]
L'âme sensible et délicate de Caulaincourt était sans défense contre de
tels procédés. Il était de ceux qui ne résistent pas à une marque
sincère d'intérêt et aiment par réciprocité. Une anecdote, répandue
jadis sur son compte dans la société parisienne, le peint à cet égard.
On racontait que M. de Caulaincourt, fort empressé auprès des femmes et
sachant leur parler, n'en avait négligé qu'une, non la moins aimable;
celle-ci en avait conçu un amer dépit et, depuis lors, n'épargnait point
dans ses propos le brillant officier, coupable envers elle du crime
d'indifférence. Instruit de cette hostilité, Caulaincourt imagina un
moyen de se venger, le plus noble à la fois et le plus piquant.
Désormais, il n'y eut sorte de prévenances, d'attentions, d'hommages
qu'il ne prodiguât à celle qui s'était déclarée son ennemie, et il fit
si bien que la dame, ne se bornant pas à abjurer ses préventions, se
prit pour lui d'un goût très vif et ne le lui dissimula point. Son
triomphe était complet; il ne le fut que trop. En effet, flatté tout à
la fois et touché de la révolution opérée dans un coeur qui maintenant se
donnait à lui sans réserve, il ne put s'empêcher de partager le
sentiment qu'il avait inspiré et aima pour de bon sa conquête. À part
les difficultés du début, cette aventure offre quelque analogie avec les
rapports qui s'établirent entre M. de Caulaincourt et l'empereur
Alexandre. Chargé de plaire et s'y appliquant consciencieusement, le
général réussit fort bien dans cette tâche, mais, en même temps, frappé
des côtés généreux, magnanimes, poétiques même par lesquels le Tsar se
révélait à ses yeux, il lui voua un attachement enthousiaste et durable.
On commettrait toutefois une complète erreur en supposant que son
admiration pour l'homme ait influencé ses jugements sur le chef d'État.
Son zèle vigilant, son sens droit et raffiné, le préservèrent à cet
égard de toute illusion, lui permirent d'apprécier constamment la
politique russe avec une parfaite clairvoyance, et ce fut son honneur
que d'avoir, en toute circonstance périlleuse pour la fortune de
Napoléon, reconnu opportunément et montré le danger. Les étroites
relations qu'il cultiva avec Alexandre lui servirent au contraire à
étudier de près et à bien comprendre ce prince, à agir sur son esprit
avec efficacité, à dissiper souvent ses doutes et à prolonger sa
confiance. Même, s'il prêta au Tsar une délicatesse de conscience encore
supérieure à ce qu'elle était en réalité, si, non content d'apprécier
ses nobles qualités, il fut porté parfois à prendre ses séductions pour
des vertus, cette tendance ne lui fut pas inutile pour mieux pénétrer et
prévoir plus tôt les évolutions d'un prince qui aimait à se montrer
guidé en tout par des considérations d'honneur et de sentiment.
C'est ainsi qu'Alexandre lui étant apparu dans la vie privée,
spécialement en amour, un chevalier,--c'était le mot qu'il se plaisait à
répéter,--il en fut affermi dans l'opinion, très juste au fond, qu'on ne
verrait jamais l'empereur russe sacrifier un allié malheureux, et que la
Prusse resterait pour lui «l'arche sainte[274]». Une réflexion, à la
vérité, se présentait naturellement: si le Tsar tenait par-dessus tout à
assurer la délivrance totale de la Prusse, il disposait d'un moyen très
simple pour atteindre ce but; qu'il renonçât aux provinces turques, et
Napoléon, lié par de formelles déclarations, se trouverait dans
l'impossibilité de garder la Silésie. Mais Caulaincourt jugeait que le
Tsar n'était plus libre de reculer en Orient, et qu'une sorte de contrat
passé avec ses sujets lui faisait une loi d'être exigeant.
[Note 274: Caulaincourt à l'Empereur, 31 décembre 1807.]
Par les propos qu'il avait entendus dans les salons de Pétersbourg, par
la réception qu'il y avait trouvée, l'ambassadeur avait pu constater que
la société russe, dont l'opposition contre le système d'Alexandre se
prononçait jusqu'alors ouvertement, avait changé de tactique. Elle se
recueillait maintenant, se taisait, s'enfermait dans une attitude
expectante, et avant de prononcer un jugement définitif sur l'alliance
française, l'attendait à ses fruits. C'était le Tsar en personne qui
avait négocié cette trêve; préférant composer plutôt que lutter avec les
chefs de l'opposition, il ne leur avait point caché quelles espérances
Napoléon lui avait fait concevoir; il leur avait promis, au prix de leur
résignation, de vastes conquêtes en Orient, et, comme de telles
perspectives avaient le don d'éblouir tous les esprits, l'opinion,
prenant acte des confidences impériales, attendait que l'événement vînt
les vérifier ou les démentir. Si les avantages annoncés se réalisaient,
si la frontière de l'empire s'étendait sans coup férir jusqu'au Danube
ou même le dépassait, à une suspension d'hostilités succéderait une paix
définitive. Au contraire, que le résultat espéré se fît attendre, que la
France laissât douter de sa sincérité, dont Alexandre s'était porté
garant, ce monarque verrait aussitôt se produire contre sa politique et
sa personne même un redoublement d'attaques d'autant plus pénibles qu'il
les sentirait justifiées; il sortirait de cette épreuve convaincu
d'avoir donné dans un piège, peut-être menacé dans son pouvoir et sa
vie, au moins atteint dans son prestige de souverain, amoindri,
compromis aux yeux de ses sujets, et sa légitime susceptibilité ne
pardonnerait pas à l'empereur des Français cette mortelle humiliation.
Caulaincourt jugeait donc que la question, quittant le domaine politique
pour se transporter sur le terrain infiniment plus délicat de
l'amour-propre et du point d'honneur, avait pris une acuité redoutable;
suivant lui, l'instant était venu où il fallait que l'Empereur
s'attachât définitivement Alexandre, sous peine de se l'aliéner à
jamais. Alors, comme son dévouement ne se ménageait pas et parlait avec
franchise, au risque de déplaire, il voulut confier à son maître toute
la vérité, telle qu'elle lui apparaissait; il le fit en termes émus,
courageux et pressants:
«Sire, écrivait-il à l'Empereur le 31 décembre, l'alliance de la Russie
avec Votre Majesté, et surtout la guerre avec l'Angleterre, ont renversé
toutes les idées de ce pays; c'est, on peut le dire, un changement de
religion.» L'ambassadeur explique ensuite qu'Alexandre se juge engagé
d'honneur à procurer aux Russes des avantages en Orient en échange des
sacrifices que leur impose la guerre avec l'Angleterre: «Voilà sa
position, ajoute-t-il, ou pour mieux dire son embarras, car son honneur
de chevalier lui ferme la porte que Votre Majesté lui ouvre pour en
sortir en Prusse... Certes, l'empereur triomphera de tous les obstacles
si son opinion ne change pas, mais, si lui se croit trompé et le
ministre qui a cru attacher son nom à de glorieux avantages dupe de sa
confiance dans ce que l'empereur lui a annoncé, on ne peut calculer les
conséquences de sa réflexion[275].»
[Note 275: Lettre du 31 décembre 1807.]
Un peu plus tard, s'éclairant encore mieux, Caulaincourt reconnut que
les motifs dont s'inspiraient les résistances et les demandes
d'Alexandre n'étaient pas exclusivement d'ordre sentimental. Si le Tsar
nous refusait obstinément la Silésie, c'était moins par compassion ou
sympathie envers la maison de Prusse que par une sollicitude inquiète
pour les intérêts de son empire. Alexandre et Roumiantsof avaient
immédiatement compris que Napoléon destinait la Silésie à renforcer
l'État de Varsovie; subissant malgré tout l'influence des sinistres
pronostics de Tolstoï, prompts d'ailleurs à accueillir des bruits qui
répondaient à leurs secrètes terreurs, ils craignaient que cet avantage
ne devînt pour le grand-duché le prélude d'une complète transformation.
L'idée prêtée par eux à Napoléon de rétablir la Pologne, au lieu d'une
simple velléité, leur apparaissait désormais comme une intention ferme,
prête à se réaliser; leurs soupçons prenaient corps, de vagues
appréhensions se transformaient en mortelles alarmes, et le germe de
mésintelligence introduit entre les deux empires par la création du
grand-duché, mûri rapidement par les circonstances, faisait éclosion. Si
l'empereur de Russie et son ministre parlaient continuellement de la
Prusse, ils pensaient surtout à la Pologne, et c'était dans la crainte
de voir cette dernière renaître de ses cendres, dans une arrière-pensée
destinée à exercer désormais sur leurs rapports avec Napoléon une
influence prépondérante et fatale, qu'il fallait chercher le secret de
leur véhémente opposition au projet sur la Silésie. «La demande de
Berlin effaroucherait peut-être moins[276]», écrivait Caulaincourt, et
ces mots caractérisaient la situation. Quant à la Turquie, si l'empereur
Alexandre tenait grand compte des aspirations de son peuple, il leur
donnait raison, s'y associait pleinement, et une parfaite communauté de
vues, d'espérances, existait sur ce point entre le gouvernement et
l'opinion.
[Note 276: Lettre à l'Empereur du 17 février 1808.]
Le Tsar obéissait donc à des mobiles moins désintéressés que
Caulaincourt ne l'avait d'abord supposé; mais l'ambassadeur n'en avait
pas moins abouti, du premier coup, à des conclusions rigoureusement
exactes. Oui, l'alliance de Tilsit passait par une phase critique et
décisive. Les deux questions qui, depuis un siècle, avaient empêché tout
rapprochement durable entre la France et la Russie, celles d'Orient et
de Pologne, reparaissaient aujourd'hui, concurremment soulevées, et
Napoléon, en essayant de résoudre la première par la seconde, n'avait
fait que la compliquer. Que l'une ou l'autre demeurât en suspens,
prolongeant l'incertitude présente, l'alliance ne se romprait pas
immédiatement, mais ce qui en faisait la substance et la force,
c'est-à-dire la foi d'Alexandre dans les bienfaits de cette union,
disparaîtrait sans retour et ne laisserait subsister qu'une enveloppe
desséchée, prête à tomber au premier choc. Si tout pouvait se réparer
encore, c'était à la condition que Napoléon dissipât les défiances de la
Russie et du même coup contentât ses ambitions; il devenait nécessaire
de la rassurer au sujet de la Pologne, il demeurait urgent de la
satisfaire aux dépens de la Turquie.