DEUX AMBASSADEURS

Qualités désirables chez un ambassadeur de Russie à Paris: Alexandre le

voudrait inaccessible à l'influence des salons.--Le choix du Tsar se

porte sur le comte Pierre Tolstoï.--Mérites et défauts de ce

personnage.--La comtesse Tolstoï.--Le comte se résigne à accepter

l'ambassade et part pour Paris.--Ses instructions en ce qui concerne

l'Orient et la Prusse.--Son passage à Memel; sentiments que lui

inspirent le roi et la reine de Prusse.--Accueil prévenant et flatteur

de Napoléon.--Le prince Murat exproprié pour faire place à l'ambassade

russe.--Froideur de Tolstoï; il se dérobe aux avances de Napoléon.--Son

altercation avec Ney.--Le voyage de Fontainebleau.--Splendeur de la cour

impériale.--Jugement des Russes sur le monde officiel français; Tolstoï

cherche des distractions au faubourg Saint-Germain et les membres de son

ambassade à la Comédie française.--Hostilité préconçue de Tolstoï contre

Napoléon.--Il entame vivement la question prussienne.--Napoléon

développe ses diverses combinaisons.--Il ne refuse pas Constantinople à

la Russie.--Tolstoï croit découvrir chez lui l'intention de détruire

totalement la Prusse.--Ses dépêches effarées.--Scène prétendue entre

l'Empereur et le roi Jérôme.--Fâcheux effet produit à

Saint-Pétersbourg.--Explication avec Savary.--Arrivée de

Caulaincourt.--Audience triomphale.--Dîner intime chez le

Tsar.--Importante conversation.--Débuts de Caulaincourt dans la

société.--Alexandre le comble d'honneurs, se met avec lui en rapports

familiers et continuels.--Épanchements intimes de ce monarque; questions

sur la vie privée de Napoléon.--Noble caractère de Caulaincourt; son

attachement pour Alexandre ne fait pas tort à sa clairvoyance

politique.--Il comprend le danger de la situation et l'expose

franchement à son maître.--Raisons de sentiment et d'intérêt qui

empêchent Alexandre de consentir à une nouvelle mutilation de la

Prusse.--Réveil de la question polonaise; elle primera désormais toute

autre dans les rapports entre la France et la Russie.--Pourquoi le Tsar

ne peut renoncer aux Principautés.--Première crise de l'alliance.

I

Tandis que Napoléon, après avoir réglé le rôle et le langage de

Caulaincourt, se préparait enfin à accréditer en sa personne un

représentant régulier auprès de la cour amie, Alexandre le prévenait

dans cette démarche de politique et de courtoisie. M. de Caulaincourt

devait partir le 10 novembre; le 6, le comte Tolstoï remettait à

Fontainebleau ses lettres de créance: il était qualifié d'ambassadeur

extraordinaire, et c'était la première fois, depuis la Révolution, qu'un

Russe paraissait en France sous ce titre imposant.

Avant de fixer son choix, Alexandre avait passé par les mêmes

perplexités que Napoléon. Si la tâche de cultiver et de faire fructifier

à Pétersbourg l'alliance de Tilsit était parmi les plus délicates que

l'empereur des Français pût confier à l'un de ses sujets, représenter le

Tsar auprès du cabinet des Tuileries n'offrait guère moins de

difficultés; elles étaient, il est vrai, d'un ordre tout différent, et

même pouvait-on dire que l'ambassadeur de Russie en France, pour

réussir, devait fournir avec l'ambassadeur de France en Russie un

parfait contraste. Il fallait que ce dernier fût avant tout homme du

monde; il était nécessaire que le premier ne le fût pas trop. Loin de

conquérir et de gouverner les salons, il devait éviter de les trop

fréquenter. En effet, si l'un des devoirs de notre ministre à

Pétersbourg était de se concilier personnellement l'aristocratie du

pays, afin de la ramener à la France, l'écueil le plus redoutable pour

l'envoyé moscovite était de se lier trop particulièrement à Paris avec

la société d'ancien régime et d'en subir l'influence. Les hôtels du

faubourg Saint-Germain, où l'opposition mondaine tenait discrètement ses

assises, s'ouvraient volontiers devant les ministres étrangers, et

ceux-ci y venaient avec d'autant plus de plaisir que, dans ce milieu,

leurs sympathies, leurs goûts, leurs préjugés se sentaient à l'aise;

c'était là seulement qu'ils retrouvaient, dans la capitale transformée,

le ton et les manières qui régnaient à leur cour et que l'ancienne

France avait apprises à l'Europe. S'il se laissait prendre au charme de

cette société frondeuse, le plénipotentiaire russe risquait de déplaire

à l'Empereur; de plus, il recevrait des impressions défavorables à

l'ordre nouveau, le verrait avec des yeux d'émigré, et sa défiance

systématique aigrirait promptement les rapports. La conduite antérieure

de M. de Markof, qui, se rendant personnellement odieux au Premier

consul par ses fréquentations et ses intrigues, avait hâté la rupture,

offrait à cet égard un fâcheux précédent, et le retour des mêmes faits

semblait d'autant plus à craindre que le corps des diplomates russes

n'offrait aucun partisan avéré de l'alliance napoléonienne.

À défaut d'un ambassadeur bien pensant, Alexandre se réduisit à en

souhaiter un chez lequel la docilité pût suppléer à la conviction, et

cette pensée le conduisit à chercher dans le haut état-major de ses

armées. On pouvait croire qu'un militaire, disposé par métier à

l'obéissance passive, ne discuterait pas ses instructions et les

exécuterait à la manière d'une consigne. Ce fut le lieutenant général

comte Tolstoï, frère du grand maréchal, qui parut offrir à cet égard les

meilleures garanties. Le comte Pierre Tolstoï avait fourni la plus

grande partie de sa carrière à l'armée; son passé et ses opinions ne

permettaient point de le ranger parmi nos amis, mais il ne s'était

jamais affilié à aucune des coteries politiques qui divisaient la

société de Pétersbourg, vivait à l'écart des partis, et cette réserve

semblait de bon augure pour la conduite qu'il tiendrait à Paris. Son

abord était froid, peu engageant, son maintien sévère, mais ses défauts

ne pouvaient-ils, dans les circonstances présentes, devenir des

qualités? Un homme de brillants dehors, un causeur aimable, eût été

immédiatement recherché et peut-être accaparé par les salons; Pierre

Tolstoï paraissait rassurant à cet égard. En même temps, sa tenue

correcte d'officier général, sa réputation de brave militaire, ses

manières simples, sa physionomie ouverte pouvaient plaire à Napoléon,

qui détestait par-dessus tout l'intrigue de cour et de société.

Peut-être ce soldat rigide, pourvu qu'on lui traçât sa ligne avec

précision, réussirait-il mieux qu'un diplomate de carrière à gagner la

confiance de l'Empereur et à s'assurer auprès de lui des accès

familiers.

Le comte Tolstoï reçut dans ses terres l'offre de l'ambassade; il en fut

ému, presque consterné, hésita à assumer cette charge, partagé entre ses

habitudes de soumission et sa répugnance pour un fardeau auquel il se

jugeait impropre. On assure que la comtesse, très hostile à la France,

le supplia de refuser, et que cette opposition domestique troubla fort

un homme façonné à tous les genres d'obéissance[240]. À la fin, se

résignant, Tolstoï accepta l'ambassade comme un service commandé. Dans

les derniers jours d'août, il était à Pétersbourg et officiellement

désigné pour le poste de Paris: «Voilà mon ambassadeur arrivé, dit un

jour le Tsar à Savary; vous allez le voir, c'est un galant homme qui a

toute ma confiance et que j'envoie à l'Empereur, comme l'homme que je

trouve lui mieux convenir. Je vais vous parler avec franchise (prenant

la main du général): vous êtes un de nos amis et il faut que vous me

rendiez service. J'ai le plus grand désir que le comte Tolstoï réussisse

chez vous; j'éprouverais une peine mortelle s'il ne plaisait pas à

l'Empereur, et je serais fort embarrassé pour le remplacer. J'attends

donc de vous, général, que vous écrirez pour lui et que vous lui

faciliterez les moyens de se mettre là-bas, dès en arrivant, comme il

convient pour ne point être désagréable et cependant être rapproché

autant que possible de l'Empereur. Je sais que votre étiquette permet

que tous les ambassadeurs soient invités aux chasses et aux manoeuvres de

l'Empereur; je vous avoue que je désire beaucoup cela pour le comte

Tolstoï, parce qu'à la chasse il arrive souvent que l'Empereur, pensant

aux affaires, laisse là les chasseurs pour s'en occuper, et c'est dans

de telles occasions que mon ambassadeur pourra trouver l'occasion de lui

parler. Enfin, il y a mille petits moyens de ce genre qui souvent

resserrent mieux les liaisons que toutes les formes officielles, qui

sont si fatigantes. Écrivez donc à vos camarades et demandez-leur leur

amitié pour Tolstoï. Dites à Duroc et à Caulaincourt[241] que je

recommande beaucoup à mon ambassadeur de les voir souvent, et je compte

sur eux et leur amitié pour lui[242].»

[Note 240: La haute société s'égaye aux dépens de madame de Tolstoï:

grande, maigre, peu d'usage du monde, sans maintien, sans esprit, mais

dominant cependant son mari, c'est ainsi qu'on la peint.» _On dit_ de

Pétersbourg, 13 janvier 1808.]

[Note 241: Alexandre ignorait encore que M. de Caulaincourt allait

être nommé ambassadeur auprès de lui.]

[Note 242: Rapport du 23 août 1807.]

Aux précautions que prenait le Tsar pour ménager à Tolstoï un accueil

favorable, pour lui assurer à l'avance des relations et aussi des

conseils, il est aisé de juger que sa confiance dans l'habileté de son

envoyé n'était point sans limites. Il l'avait choisi faute d'un

meilleur, et, s'il espérait que la personne du comte ne déplairait pas,

il n'entendait guère mettre à l'épreuve ses talents de négociateur. Aux

yeux d'Alexandre, une seule question, celle des rapports avec la

Turquie, restait à trancher avec la France; elle présentait, il est

vrai, une importance capitale, mais il est sans exemple qu'une grande

négociation se soit menée en partie double et à la fois auprès des deux

cours intéressées. Elle ne marche, n'aboutit, qu'à la condition de se

poursuivre sur une scène unique et que tout se passe entre l'un des

gouvernements et le représentant autorisé de l'autre puissance.

Alexandre avait entamé la question d'Orient avec Savary, il comptait que

notre nouvel ambassadeur apporterait réponse à ses ouvertures et

posséderait pleinement le secret de la France; il se persuadait donc que

l'accord se conclurait par l'intermédiaire de cet envoyé et que son

propre agent n'aurait à prendre aucune initiative. Les instructions de

Tolstoï, antérieures à la rupture avec l'Angleterre et aux prétentions

que la Russie s'était jugée en droit d'émettre après cette démarche,

retardaient sur les événements; au sujet des provinces turques, elles ne

prescrivaient à l'ambassadeur que des insinuations. Le principal débat

ainsi soustrait à sa compétence, sa tâche en paraissait considérablement

allégée et simplifiée. Les seules affaires dont il aurait à procurer la

solution se rapportaient à l'exécution des articles du traité non

relatifs à l'Orient et surtout à l'évacuation des provinces prussiennes.

Sur ce point, comme sur les autres, Alexandre ne prévoyait pas de

difficultés sérieuses. Sans doute, il avait été frappé des retards

apportés au retrait de nos troupes; sensible aux souffrances de ce pays,

aux doléances de son gouvernement, il désirait sincèrement abréger les

unes et s'épargner les autres; toutefois, ignorant la connexité que

l'Empereur établissait entre le sort de la Silésie et celui des

Principautés, persuadé qu'il s'agissait seulement pour la Prusse de

subir plus ou moins longtemps une occupation transitoire, il n'entendait

pas se brouiller à ce sujet avec Napoléon. S'il avait donc signalé à

Tolstoï la libération de la Prusse «comme un point auquel il attachait

la plus haute importance», et s'il lui avait recommandé de la hâter par

ses instances, il lui avait prescrit en même temps de garder dans toutes

ses démarches la mesure compatible avec le but essentiel de sa mission,

qui était de cimenter l'accord et la confiance[243].

[Note 243: Instructions de Tolstoï. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette réserve formellement exprimée dans ses instructions, il semble que

Tolstoï ait omis de la lire, ou que du moins, dérogeant du premier coup

à ses principes d'obéissance militaire, il ait résolu de la considérer

comme non avenue, pour s'attacher exclusivement aux lignes qui la

précédaient. Les soins à prendre pour le rétablissement de la Prusse lui

parurent la grande affaire du moment, la seule véritablement digne de sa

sollicitude. Étranger aux rêves grandioses qui hantaient Alexandre et

Roumianstof, il n'éprouvait point l'effet de captivant mirage que les

contrées du Levant produisent d'ordinaire sur les imaginations russes,

et ce qu'on peut appeler la fièvre orientale ne l'avait pas touché. À

son avis, un péril redoutable menaçait son pays; c'était celui qui

s'était révélé à ses yeux, évident et tangible, pendant la guerre,

contre lequel il avait combattu dans les plaines de Pologne, à savoir

l'extension démesurée de la puissance française en Europe et surtout en

Allemagne. Pour relever au plus vite une barrière entre les deux

empires, pour rendre à la Russie un boulevard, il aspirait à

reconstituer la Prusse, et il quitta Pétersbourg avec la volonté d'y

travailler de son mieux.

Un incident de son voyage acheva de le dévouer à cette oeuvre, en y

intéressant ses plus intimes sentiments. Passant à Memel, il y rendit

ses devoirs à la famille royale de Prusse; il put la contempler dans

l'excès de son infortune. Sans pouvoir, sans provinces, sans argent,

Frédéric-Guillaume et la reine Louise assistaient impuissants au martyre

de leurs peuples. À de poignants souvenirs, aux inquiétudes pour

l'avenir, à une lutte contre des prétentions sans cesse renaissantes, le

manque de ressources matérielles s'unissait pour les torturer; c'était

la gêne, presque la pauvreté; afin de leur venir en aide, Alexandre

était obligé de leur faire passer, sous couleur d'attentions et de

souvenirs, des objets d'habillement et des cadeaux utiles: «Ces

malheureux, disait-il, n'ont pas de quoi manger[244].» L'aspect de cette

grandeur humiliée, de ce monarque abreuvé d'amertumes, de cette

souveraine dont la beauté survivait à toutes les épreuves et rayonnait

au sein du malheur, émurent profondément l'âme royaliste de Tolstoï et

lui inspirèrent le plus tendre intérêt. Il y puisa un redoublement de

ferveur pour la cause des Hohenzollern, qui se confondait à ses yeux

avec celle de toutes les dynasties légitimes, et cet ambassadeur de

Russie résolut de s'ériger à Paris en représentant officieux et bénévole

de la Prusse: il eût été difficile d'imaginer chez lui des dispositions

aussi diamétralement opposées à celles qu'eût souhaitées Napoléon.

[Note 244: THIERS, VIII, 436. Le 29 novembre 1807,

Frédéric-Guillaume terminait une lettre à Alexandre par ce

_post-scriptum_: «Que Votre Majesté me permette de lui témoigner toute

ma reconnaissance pour la charmante attention qu'Elle a eue de m'envoyer

les beaux panaches.... HASSEL, 369.]

L'Empereur lui fit grand accueil; c'était une manière de reconnaître

l'hospitalité prévenante dont jouissait Savary; il était d'ailleurs de

notre politique, non seulement de resserrer, mais d'afficher l'alliance

russe. Voici en quels termes M. de Champagny raconte à Savary la

réception de l'envoyé moscovite: «Cette audience, dit-il, qui a eu lieu

le 6 de ce mois, a été remarquable par la grâce et la bonté avec

lesquelles Sa Majesté a reçu l'ambassadeur de Russie. On a remarqué

l'attention délicate qui a porté l'Empereur à mettre sur son habit le

cordon de Saint-André, qu'il a gardé toute la journée, et la cour ainsi

que le public de Fontainebleau, qui est admis au spectacle de la cour,

ont fait le soir, lors de la représentation de _Manlius_, une grande

attention à ce témoignage public et distingué de la considération de

l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre. M. de Tolstoï a été admis

au cercle particulier de l'Impératrice, ce qui n'est pas l'usage à

l'égard des ambassadeurs ni des étrangers, et a eu l'honneur de faire sa

partie avec Sa Majesté. Il a occupé l'appartement qu'on lui avait

préparé au palais, il jouit de tous les privilèges de la cour, est admis

au lever et ce matin a suivi l'Empereur à la messe. Cela a excité la

jalousie des autres ambassadeurs[245].»

Un cadeau vraiment impérial couronna ces prévenances. Napoléon voulut

pourvoir désormais au logement des ambassadeurs russes dans sa capitale,

et voici, s'il faut en croire un récit qui eut cours à Pétersbourg, la

manière dont il s'y prit: «Murat, dit-il un jour au grand-duc de Berg,

combien vous coûte votre hôtel rue Cérutti?--Quatre cent mille

francs.--Mais je ne parle pas des quatre murs; j'entends l'hôtel et tout

ce qu'il contient, meubles, vaisselle, etc.--Dans ce cas, Sire, c'est un

million qu'il me coûte.--Demain, on vous payera cette somme: c'est

l'hôtel de l'ambassadeur russe[246].»

En réponse à ces distinctions sans précédent, quelle fut l'attitude de

Tolstoï? «Il a été un peu intimidé, écrivait Champagny à propos de la

première audience impériale, comme doit l'être un homme d'un sens droit

qui paraît pour la première fois devant un grand homme d'un génie si

supérieur, mais le ton de bonté et d'affabilité de l'Empereur l'a

bientôt rassuré[247].» Malgré l'optimisme de la prose officielle et ses

explications consolantes, on devine que la froideur du Russe avait mal

répondu à la bienveillance de son interlocuteur. Quelques lignes plus

loin, le ministre en fait presque l'aveu:

[Note 245: Champagny à Savary, 8 novembre 1807.]

[Note 246: Joseph DE MAISTRE, p. 277.]

[Note 247: Champagny à Savary, 8 novembre 1807.]

«Je ne sais, dit-il, s'il a senti tout le prix de l'accueil

extraordinaire que lui a fait l'Empereur autant que l'aurait fait un

homme étant dans la carrière diplomatique et habitué à mettre du prix

aux plus légères circonstances.» Et bientôt, dans une dépêche

postérieure, Champagny est obligé de convenir que l'Empereur n'a point

trouvé en M. de Tolstoï «l'homme qu'il désirait, avec qui il pût

causer[248]». En effet, le mutisme respectueux, mais décourageant, dont

Tolstoï s'était montré affligé à ses débuts, persistait et devenait

chronique. À toutes les avances de Napoléon, il opposait un visage

glacé. Au cercle de cour, l'Empereur s'adressait-il à lui en termes qui

semblaient provoquer une conversation suivie, il balbutiait quelques

réponses pénibles, évitait toute parole qui pût nourrir l'entretien, et

laissait le monarque passer mécontent. D'autres fois, on le voyait

éviter les regards qui venaient à lui, se reculer avec embarras,

s'effacer dans la foule des courtisans, et sa grande préoccupation

semblait être de se dérober à la faveur.

[Note 248: Champagny à Caulaincourt, 2 février 1808.]

Avec les personnages de la cour et du gouvernement, ses manières

n'étaient pas moins étranges. Chez lui, rien qui dénotât l'espoir d'une

intimité durable entre les deux États et le désir d'y contribuer, rien

qui sentît l'ambassadeur d'une puissance amie. On eût dit plutôt d'un

parlementaire envoyé au quartier général ennemi un soir de bataille

malheureuse. Ce messager mesure toutes ses paroles, présente un front

grave, douloureux, impénétrable, et s'efforce avant tout de sauvegarder

sa dignité de vaincu: tel était le modèle d'après lequel Tolstoï

semblait s'être composé un rôle. S'il se livrait à quelques

épanchements, ils étaient plus menaçants que son silence; ses discours

devenaient alors belliqueux et sentaient la poudre. Un jour, après avoir

assisté à une chasse impériale, il revenait en voiture avec le maréchal

Ney et le prince Borghèse. Pendant la route, il ramena la conversation

avec persévérance sur des sujets militaires, puis, s'échauffant, se mit

à vanter les armées russes et fut sur le point de les déclarer

invincibles; il attribuait leurs revers au hasard de circonstances

malheureuses, à des ordres mal interprétés; il finit par laisser percer

l'espoir d'une revanche. Ney, peu endurant de sa nature, releva vivement

ces propos; l'entretien prit un tour véhément, et le bruit d'un duel

possible entre l'ambassadeur de Russie et un maréchal d'Empire se

répandit de toutes parts[249].

[Note 249: Champagny à Caulaincourt, 2 février 1808.]

Ces sorties déplacées, alternant avec une réserve hautaine, trahissaient

de plus en plus chez Tolstoï l'impossibilité de se plier à la conduite

qui lui avait été dictée. Ce soldat ponctuel devenait un diplomate

indiscipliné. Trompant les espérances d'Alexandre, dépassant ses

craintes, non content d'apporter en France toutes les haines, toutes les

rancunes de l'aristocratie russe, il ne prenait point la peine de les

dissimuler et se disposait à apporter dans sa manière d'observer, de

négocier, l'hostilité préconçue qui éclatait dans son attitude.

Ses premières impressions en France, l'esprit de son entourage, loin

d'affaiblir en lui ces tendances, les accrurent. L'ambassade russe ne se

plaisait guère dans sa nouvelle résidence, quelque soin qu'on prît pour

la lui rendre agréable. Insensible à l'aspect de puissance et de force

que présentait la France, car cette grandeur avait été conquise en

partie aux dépens de son pays, elle goûtait peu les attraits de la

société officielle. C'était pourtant l'un des instants où Napoléon se

soit le plus préoccupé de rechercher les pompes mondaines et de tenir

une cour. À Fontainebleau, dont le séjour fut particulièrement brillant

cette année, il y avait un défilé incessant de visiteurs illustres,

d'hôtes princiers, un hommage constant de l'Europe à l'Empereur. La

charmante demeure des Valois, restaurée suivant le goût du jour, décorée

avec un luxe sévère et romain, avait retrouvé toute son animation, et

chaque jour voyait se succéder des plaisirs à heure fixe, réceptions

officielles, représentations théâtrales, fêtes magnifiquement et

militairement ordonnées, parties de chasse où les femmes elles-mêmes

portaient un uniforme réglementaire, coquet et seyant à la vérité, et où

figuraient des escadrons d'amazones arborant chacun leurs couleurs

distinctives[250]. Les Russes admiraient ces spectacles, mais trouvaient

que l'éclat n'en sauvait pas toujours la monotonie, et que la nouvelle

cour n'avait su emprunter à l'ancienne ce qui en faisait le charme

inimitable, l'aisance dans le bon ton. Revenaient-ils à Paris, il leur

semblait que les personnes attachées au gouvernement y étaient en

général peu accueillantes; ils se plaignaient «qu'il n'y eût pas à Paris

deux ou trois maisons ouvertes comme celle de M. le prince de Bénévent,

où l'on soit sûr de trouver du monde, une maîtresse de maison aimable,

prévenante, et un bon souper après le spectacle»; ils trouvaient que

«cela manquait tout à fait à Paris[251]». À défaut d'une société

organisée suivant leurs goûts, ils cherchaient ailleurs leurs plaisirs

et passaient leurs soirées chez mademoiselle George, «l'héroïne de la

légation russe[252]».

[Note 250: Voy. les _Mémoires de madame de Rémusat_, III, 227-245.]

[Note 251: Nouvelles et _on dit_ de Pétersbourg, 29 janvier 1808.]

[Note 252: _Id._]

D'allures plus posées, leur chef ne résistait pas à la tentation de

fréquenter les salons royalistes; là, il n'intriguait pas, mais

écoutait, observait, recevait le ton sans le donner, et les discours

qu'il entendait, roulant d'ordinaire sur l'ambition et le despotisme de

Napoléon, redoublaient ses méfiances contre l'homme et le régime. Se

tenant désormais à l'égard du gouvernement impérial sur un perpétuel

qui-vive, il en vint à flairer un piège dans toutes les paroles qu'il en

recevait et à les interpréter dans le sens de ses préventions. Non

dépourvu de finesse, mais dominé par une haine qui faussait sa

perspicacité, s'il devina vite quelques-unes des intentions de

l'Empereur, il se mit gratuitement à lui en supposer d'autres.

Dès qu'il s'était rencontré avec Champagny, il avait entamé très

vivement la question prussienne. Les réponses évasives du ministre le

mécontentèrent et lui parurent l'indice d'une arrière-pensée. Dans sa

première conversation avec l'Empereur, il aborda le même sujet et se

montra très différent de ce qu'il paraissait d'ordinaire; dépouillant

son embarras pour ne conserver que sa raideur, il demanda carrément

l'évacuation de la Prusse, osant dire que la Russie ne pourrait

s'estimer en paix avec la France tant que la première condition du

traité resterait inaccomplie. Napoléon essaya d'abord de se dérober à

une réponse: Pourquoi, disait-il à Tolstoï avec une familière rondeur,

s'intéresser tant au roi de Prusse, allié incommode et peu sûr? «Il vous

jouera encore de mauvais tours[253].» D'ailleurs, la France se prépare à

évacuer, les troupes sont en marche; mais le général Tolstoï est trop au

courant des choses du métier pour croire que de pareilles opérations

puissent s'exécuter à la minute: «on ne déplace pas une armée comme on

prend une prise de tabac[254].» Tolstoï ne se rendant pas à ces raisons

et insistant davantage, l'Empereur, poussé à bout, désireux d'ailleurs

de pressentir le gouvernement russe et de le préparer à de plus précises

ouvertures, ne se refusa pas à soulever le voile dont s'enveloppaient

ses plans; à grands traits, il esquissa les trois combinaisons

possibles, affirmant qu'il ne disputerait point à la Russie les

satisfactions, fussent les plus éblouissantes, pourvu qu'on le laissât

libre de choisir ses dédommagements.

Tout d'abord, il se déclara prêt à évacuer la Prusse, si la Russie se

retirait des Principautés; l'exécution intégrale et réciproque du traité

était son premier voeu. «Il me dit, expose Tolstoï dans son rapport, que

lui ne voyait aucun avantage pour la France au démembrement de l'empire

ottoman, qu'il ne demandait pas mieux que de garantir son intégrité,

qu'il le préférait même, ne se souciant guère de l'Albanie et de la

Morée, où il n'y a, comme il prétend, que des coups et de l'embarras à

gagner; cependant, que si nous tenions infiniment à la possession de la

Moldavie et de la Valachie, il s'y prêterait volontiers et qu'il nous

offrait le thalweg du Danube, mais que ce serait à condition qu'il pût

s'en dédommager ailleurs. Je le pressai de m'apprendre ce qu'il

entendait par là et où il comptait prendre ses compensations. Il voulut

éluder toute explication là-dessus, mais mes instances devenant toujours

plus pressantes et l'ayant presque mis au pied du mur par l'observation

que, lui connaissant les agrandissements que nous désirons, il était on

ne peut pas plus juste que nous fussions également instruits de ceux

qu'il convoitait, il me dit, après avoir hésité quelque temps et comme

faisant un grand effort: Eh bien, c'est en Prusse. Il consent même à un

plus grand partage de l'empire ottoman, s'il pouvait entrer dans les

plans de la Russie. Il m'autorise à offrir Constantinople, car il assure

n'avoir contracté aucun engagement avec le gouvernement turc, et de

n'avoir aucunes vues sur cette capitale. Cependant, dans cette

supposition, il ne saurait mettre les intérêts de la France tout à fait

de côté ni s'expliquer d'avance sur les vues qu'ils commanderaient.

Ainsi il propose d'évacuer les pays restitués à la Prusse par le traité

de Tilsit, si nous renonçons à nos vues sur la Modalvie et la Valachie.

Dans le cas contraire, il nous accorde le thalweg du Danube contre une

compensation aux dépens de la Prusse. Dans la troisième supposition, qui

annoncerait un entier démembrement de la Turquie européenne, il consent

à une extension pour la Russie jusqu'à Constantinople, cette capitale y

comprise, contre des acquisitions sur lesquelles il ne s'est point

expliqué[255].»

[Note 253: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 254: _Id._]

[Note 255: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807.

Archives de Saint-Pétersbourg. Les rapports de Tolstoï sont écrits en

français, comme toutes les pièces diplomatiques de l'époque. M. le

général Schilder en a publié une partie en russe. (_Archive russe_,

janvier 1890.)]

En jetant brusquement dans l'entretien le nom de Constantinople, avec

des réserves qui laissaient à la proposition quelque chose de vague et

d'incertain, on peut croire que Napoléon avait voulu surtout éprouver et

tenter Tolstoï, essayer sur lui l'effet d'un mot magique; peut-être

aussi voulait-il voir jusqu'où allaient les ambitions de la Russie, si

cette puissance serait disposée à tout admettre de sa part pour obtenir

Constantinople, à lui abandonner l'Europe au prix d'une ville. Mais

Tolstoï, à l'aspect de la radieuse vision que l'on évoquait à ses yeux,

ne tressaillit point; il garda son sang-froid et, s'il transmit à sa

cour les offres impériales, ce fut en y ajoutant un commentaire de sa

façon. Rapportant tout à son idée fixe, il avait surtout relevé dans le

langage de Napoléon ce qui avait trait à la Prusse. Il ne doutait plus

que l'exécution du traité au profit de cette puissance ne fût suspendue

de propos délibéré, et partant de cette donnée juste, son imagination en

tirait des conséquences inexactes ou singulièrement exagérées.

Rapprochant les déclarations de l'Empereur de bruits recueillis à la

légère, admis sans contrôle, il arriva à la conviction que Napoléon

avait arrêté en principe le démembrement total de la Prusse. Cette

prétendue découverte l'émut au plus haut point, et il crut de son devoir

de sonner l'alarme.

Prenant un ton de révélateur, il se hâta de signaler à sa cour non

seulement la Silésie, mais Berlin et le cours de l'Oder comme l'objet

immédiat de nos convoitises. D'après lui, ces pays avaient été destinés

tout d'abord à arrondir le royaume français d'outre-Rhin, l'apanage de

Jérôme; ce projet allait s'exécuter, quand la fermeté de l'envoyé russe

avait fait réfléchir Napoléon; et Tolstoï, à l'appui de son dire, citait

les plus invraisemblables scènes: «_Monsieur Jérôme_, écrivait-il, avait

la promesse positive de Berlin, avec une extension jusqu'à l'Oder pour

son royaume de Westphalie. Au sortir de mon audience particulière,

l'Empereur le fit venir et lui déclara tout net qu'il ne fallait pas y

songer; mais, comme il lui arrive souvent de regimber, il osa insister

et s'appuyer de la parole impériale qu'on lui avait donnée. Il

s'ensuivit entre les deux frères une scène des plus violentes, qui se

termina par le renvoi de Jérôme, obligé de partir ce matin pour

Cherbourg, sous prétexte d'une commission de l'Empereur[256].»

[Note 256: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

À défaut d'un frère, au dire de Tolstoï, ce sera un vassal de Napoléon

qui recueillera les dépouilles de la Prusse; le grand-duché de Varsovie

est actuellement désigné pour en recevoir la meilleure part. Le

conquérant achèvera ensuite de reconstituer la Pologne avec les

provinces occidentales de la Russie; l'anéantissement de la Prusse n'est

qu'un moyen pour lui d'atteindre l'empire qu'il traite en allié et

leurre par de fallacieuses promesses. Loin de favoriser la Russie, il

veut la refouler dans ses anciennes limites, en faire une puissance

asiatique, l'exiler dans l'Est, la rejeter sur la Perse et les Indes, en

attendant qu'il puisse la bouleverser de fond en comble. Tout

décomposer, tout abattre autour de lui, afin de régner sur l'Europe en

ruine, tel est son but; il a déclaré que sa dynastie serait bientôt la

plus ancienne du continent, et se tiendra parole[257].

[Note 257: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre, 22

novembre-4 décembre, 27 novembre-9 décembre 1807. Archives de

Saint-Pétersbourg.]

Ce fut à développer ces effrayantes perspectives que Tolstoï consacra

son premier courrier. Il le fit en termes pathétiques, sur un ton de

sincérité parfaite, d'alarme profonde, suppliant qu'à Pétersbourg on

ouvrît les yeux, qu'on prît des mesures de défense et de salut. Non

content d'exprimer ses terreurs dans plusieurs rapports, il en fit

l'objet d'une lettre particulière à Roumianstof, et ses communications,

expédiées précipitamment à Pétersbourg, y devancèrent M. de

Caulaincourt. Ainsi, par un concours de circonstances inattendues et

fâcheuses, l'idée de faire entrer une partie de la Prusse en

compensation avec les provinces roumaines, au lieu d'être transmise à

Alexandre avec les ménagements convenables, à titre de simple

proposition, lui était découverte brutalement; elle lui arrivait par la

bouche d'un ennemi de la France, travestie, amplifiée, présentée sous

l'aspect d'une décision irrévocable, transformée en projet mûrement

médité contre la foi des traités, l'existence d'un État indépendant et

la sûreté de la Russie.

En lisant les dépêches de Tolstoï, Alexandre ne se défendit point d'un

mouvement de surprise et d'émotion. Il interrogea Savary; à ce moment,

le malheur voulut que celui-ci eût été chargé, le cas échéant, de

préparer les voies à la proposition dont Caulaincourt était porteur; il

ne put donc opposer aux questions du Tsar une dénégation absolue. À la

suite de ses demi-confidences, Alexandre se sentit porté à croire que

Tolstoï avait vu juste et que la suppression de la Prusse entrait dans

les vues de Napoléon. Sa pitié envers cette nation se révolta, en même

temps que se réveillaient toutes ses craintes à l'endroit d'un génie

effréné et destructeur: il sentit chanceler sa foi dans l'alliance

française et douta de son oeuvre. Il fit écrire aussitôt à Paris pour

rappeler à Napoléon les entretiens de Tilsit, voulut qu'on montrât en

Orient et non ailleurs la compensation désignée de la France et, pour la

première fois, que l'on proposât nettement le partage de la

Turquie[258]. Vainement Savary expliqua-t-il que le projet de l'Empereur

visait uniquement une province et non l'ensemble de la monarchie

prussienne, qu'il demeurait éventuel, subordonné à l'assentiment de la

Russie, destiné à faciliter les desseins de cette cour; Alexandre

demeura sous une impression de méfiance, prévenu contre toute

proposition où la Prusse serait appelée à de nouveaux sacrifices, et

lorsque Caulaincourt arriva enfin à Pétersbourg, le 17 décembre, loin

que le terrain eût été aplani devant ses pas, il se trouva qu'une haine

diligente y avait accumulé les obstacles.

[Note 258: Roumianstof à Tolstoï, 26 novembre 1807. Archives de

Saint-Pétersbourg.]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 26 / 95 题