II

Le passage du Sund par les vaisseaux de Gambier avait été connu à

Pétersbourg dans le courant d'août; bientôt après, les bulletins

terrifiants des opérations anglaises se succédèrent coup sur coup et

produisirent une émotion croissante. Dès que l'on sut le bombardement de

la ville et les premiers incendies, Alexandre fit remettre à Gower une

note de protestation; en même temps, il faisait part à Savary de son

indignation. Aux premières ouvertures du général, il répondit qu'il

était prêt à prendre contre l'Angleterre les mesures que l'Empereur lui

indiquerait; il n'attendait qu'un signal[211].

[Note 211: _Corresp._ de Savary, août-septembre 1807, _passim_. Cf.

STEDINGK, II, 334-35.]

Ces assurances étaient-elles absolument sincères? Ce qui en ferait

douter au premier abord, c'est certaine différence entre le langage

affecté publiquement envers l'Angleterre et celui qu'on lui tenait en

secret, entre le ton des notes diplomatiques et celui des conversations

de cabinet. M. de Budberg laissait entendre à lord Gower que le Tsar

n'avait point perdu l'habitude de considérer l'Angleterre comme sa

meilleure alliée[212], et les rapports d'Alexandre lui-même avec un

agent irrégulier de cette cour semblaient confirmer plutôt que démentir

de telles confidences.

Depuis quelque temps, Savary signalait la présence à Pétersbourg «d'un

postillon d'intrigues et de corruptions[213]»; c'était un jeune officier

anglais du nom de Wilson. On le comptait au nombre de ces agents qui

formaient ce qu'on pourrait appeler la diplomatie errante de la

coalition; sans résidence fixe, sans caractère permanent, ils se

déplaçaient sans cesse, allaient d'une capitale à l'autre, réchauffaient

partout le zèle de nos adversaires; ils pouvaient être, suivant les cas,

approuvés ou désavoués, laissés au rôle de simples porte-parole ou

élevés à celui de négociateurs autorisés; leurs menées conservèrent

toujours entre les puissances d'invisibles liens, alors que Napoléon

tranchait de son épée le noeud des coalitions.

[Note 212: STEDINGK, II, 370 et suiv.]

[Note 213: Lettre à l'Empereur du 21 octobre 1807.]

De bonne race, intelligent, instruit, sir Robert Wilson avait fait la

guerre avec honneur, toujours contre nous, et conquis sur le champ de

bataille son grade de colonel. Pourtant, à considérer les portraits qui

nous ont été laissés de lui au physique et au moral, à voir ce visage

d'une finesse presque féminine, ce profil mince, ce regard à la fois

pénétrant et charmeur, à lire les rapports de nos agents sur son compte

et aussi le journal tenu par lui-même de son séjour à Pétersbourg,

véritable courrier mondain où se mêlent à la politique des récits de

fêtes et de piquantes appréciations sur les femmes, on reconnaît un

homme habitué à trouver dans l'intrigue de cour et de cabinet son

élément naturel. Il s'y plongeait en ce moment avec délices, car c'était

encore un moyen de nuire à son ennemi abhorré. Bonaparte personnifiait

tout ce qu'il détestait, la France, la Révolution, le triomphe des

forces populaires sur les droits de la naissance et de l'éducation; il

portait au conquérant une haine implacable, faite de patriotisme amer et

de préjugés de caste, haine d'Anglais et d'aristocrate. Après avoir fait

avec les Prussiens la campagne de 1806, celle de 1807 au quartier

général de l'empereur Alexandre, envoyé aujourd'hui en Russie comme

porteur de dépêches diplomatiques, il venait y reprendre la lutte contre

nous sur un autre terrain et la menait activement dans les salons de

Pétersbourg.

Bien accueilli partout, choyé par nos ennemis, il s'était posé hardiment

en antagoniste de Savary, qu'il appelait «l'exécuteur du duc

d'Enghien[214]». Adroit, alerte, toujours en mouvement, il contrecarrait

le général en tout, le suivait, ou le précédait dans ses visites, afin

de prévenir ou de défaire son oeuvre. Savary allait-il voir madame

Narischkine? Il se croisait à la porte avec l'Anglais. Quelque autre

dame ouvrait-elle son salon à l'envoyé français et à «sa clique», Wilson

lui adressait de ce chef une verte réprimande et ne tolérait point

pareille défaillance; il faisait bonne garde autour de la Russie

«fashionable[215]», s'appliquant à la défendre contre les Français et à

lui épargner la souillure de leur contact. Fort insinuant, il pénétra

jusqu'à la cour, où l'empereur le reçut avec une amicale familiarité, en

ancien compagnon d'armes, dîna même à Kammenoï-Ostrof, et, par une

rencontre assez étrange, son récit de cette scène ressemble trait pour

trait à celui de Savary après sa première soirée au palais. Il y eut

pour l'Anglais mêmes honneurs, mêmes prévenances, même place auprès du

souverain que pour le Français; l'impératrice parla un peu plus au

premier qu'au second, et ce fut la plus notable différence[216]. Voici

qui est encore plus singulier: à quelques jours de là, Wilson, dans une

conversation avec M. d'Alopéus, ministre de Russie en Suède, fit

allusion à certaines paroles plus que rassurantes que l'empereur lui

aurait adressées; Alexandre serait allé jusqu'à dire qu'il verrait avec

plaisir les troupes anglaises prolonger leur séjour dans l'île de

Seeland, autour de Copenhague. Ce propos, transmis par Wilson à ses

chefs et à ses amis de Londres, répété par eux dans la suite à titre de

particularité historique, rapproché du langage tenu par M. de Budberg, a

permis d'édifier une légende, celle d'Alexandre trahissant Napoléon au

lendemain de Tilsit et rassurant d'avance les Anglais sur ses

intentions, avant de leur opposer un simulacre de guerre[217].

[Note 214: _Life of general sir Robert Wilson_, II, 319.]

[Note 215: Wilson, II, 362.]

[Note 216: _Id._, II, 354-355.]

[Note 217: WALTER SCOTT, _Histoire de Napoléon_, VI, 24.]

L'attribution au Tsar d'un tel rôle ne repose, hâtons-nous de l'ajouter,

que sur des données inexactes ou faussement interprétées. En premier

lieu, le langage de M. de Budberg ne saurait être tenu pour l'expression

de la pensée impériale; Alexandre avait retiré sa confiance à ce

ministre et s'apprêtait à le remplacer. Quant aux paroles répétées par

Wilson, Alexandre les démentit avec colère quelques semaines plus tard,

non pas devant Napoléon ou ses agents, qui ne les connurent jamais, mais

devant l'Angleterre et ne s'adressant qu'à elle. Wilson, sommé de

s'expliquer, essaya de se tirer d'embarras en observant que le propos

tombé de la bouche impériale, recueilli par lui, confié à d'Alopéus et

reporté par ce dernier au Tsar, n'avait pu revenir à son auteur, après

un tel circuit, qu'étrangement dénaturé; il n'insista pas sur sa

première interprétation[218]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté

d'admettre qu'Alexandre ait tenu alors, dans ses rapports particuliers

avec l'Angleterre, un langage pacifique et presque amical; mais il

serait téméraire, suivant nous, d'y chercher une arrière-pensée perfide

envers la France.

[Note 218: Lettre de Wilson à Canning, 29 octobre 1807. WILSON, II,

434 et suiv.]

Aussi bien, Alexandre avait un double motif pour ne point dévoiler

prématurément ses desseins à la cour qu'il s'était obligé à attaquer.

Par le coup qu'elle venait de frapper, l'Angleterre avait montré qu'elle

aimait mieux prévenir qu'attendre une attaque. Sa flotte était dans la

Baltique; une attitude trop prononcée de la Russie pouvait l'amener

devant l'embouchure de la Neva, avec l'intention d'infliger à

Pétersbourg le sort de Copenhague. À Cronstadt, on s'attendit pendant

plusieurs jours à la voir paraître; les forts furent réparés, les

batteries armées, on fit provision de boulets rouges; mais ces

préparatifs, suffisants pour protéger la capitale, laissaient les autres

ports de la Baltique exposés à de graves insultes, tant que l'hiver

n'aurait point dressé devant eux son rempart de glace[219]. D'autre

part, la plus belle flotte de la Russie, commandée par l'amiral

Séniavine, employée au commencement de l'année contre les Turcs et

rappelée aujourd'hui du Levant, remontait lentement vers le Nord en

faisant le tour de l'Europe; divisée en plusieurs fractions, éparse sur

la Méditerranée, elle demeurait à la merci des croisières britanniques,

tant qu'elle n'aurait point achevé son périple. Si elle se déclarait

trop tôt, la Russie s'exposait donc à un désastre presque assuré; elle

faisait plus que brûler, elle livrait ses vaisseaux. Dans ces

conditions, il est naturel de penser qu'Alexandre voulut endormir les

défiances du cabinet de Londres, qu'il déploya envers Wilson et ses

compatriotes le pouvoir de dissimuler dont la nature l'avait si

spécialement doué, suivant la remarque d'un homme d'État

britannique[220], et que, s'il chercha à tromper quelqu'un, ce fut moins

Napoléon que l'Angleterre.

[Note 219: Savary, septembre-octobre 1807, _passim._ STEDINGK, II,

357.]

[Note 220: ALISON, VII, 267.]

Son but fut atteint, car le cabinet de Londres crut à la possibilité

d'éviter une rupture et se garda à son tour de rien précipiter.

S'attachant aux avis rassurants de Gower et de Wilson plus qu'aux notes

de protestation contre le bombardement, il ne vit dans ces dernières que

l'expression d'une colère officielle, s'en émut peu, et se flatta,

moyennant certaines concessions, de conclure avec la Russie, sur

l'affaire danoise, un arrangement qui assurerait l'immobilité du grand

empire. Le Danemark réduit à l'impuissance, il n'en coûtait plus à

l'Angleterre de reconnaître la neutralité de cet État et celle de la

Baltique; au Foreign-Office, on imagina d'offrir au Tsar de prendre

l'une et l'autre sous sa garantie; ce rôle à la fois pacifique et

protecteur plairait peut-être à l'orgueil sentimental d'Alexandre.

Wilson, appelé à Londres en septembre, dut rapporter immédiatement à

Pétersbourg cette proposition, en y ajoutant sur tous les points les

explications les plus satisfaisantes; s'il trouvait les esprits bien

disposés, lord Gower interviendrait officiellement pour signer un

accord. Le leste officier ne fit donc que toucher barre à Londres; après

quelques journées passées à conférer avec M. Canning, il repartait le 2

octobre, voyageant en courrier, et le 17 tombait à Pétersbourg, où ses

amis de la cour et de la ville l'accueillirent à bras ouverts[221].

[Note 221: WILSON, 374.]

Durant son absence, la saison s'était avancée; l'approche de l'hiver

fermait désormais la Baltique aux incursions des Anglais. Quant aux

vaisseaux de Séniavine, ils avaient trouvé asile, quelques-uns dans les

ports d'Italie, la plupart à Lisbonne, et, placés en fait dans la main

de Napoléon, échappaient du moins à la rapacité britannique. En même

temps, la Russie prenait de plus en plus sa voie dans un sens

défavorable à l'Angleterre, moins par l'effet du bombardement de

Copenhague que par une suite naturelle de l'évolution commencée à

Tilsit.

Un changement dans le ministère contribua à cette inflexion plus

prononcée de la politique moscovite. En septembre, le comte Roumiantsof,

qui gouvernait le département du commerce, vit un jour entrer chez lui

l'empereur lui-même, tenant le portefeuille des affaires étrangères;--le

portefeuille demeurait en ce temps, non seulement au figuré, mais au

propre, l'attribut de la fonction ministérielle. Alexandre remit au

comte le précieux fardeau, ou plutôt le lui imposa, malgré une

résistance assez vive[222].

[Note 222: STEDINGK, II, 339.]

Nicolas Roumiantsof était le plus glorieux survivant d'un autre âge.

Distingué depuis longtemps par d'honorables services, possesseur d'une

immense fortune, riche aussi de considération et d'estime, les charges

d'État, si hautes qu'elles fussent, ne pouvaient ajouter à l'éclat de sa

situation, et ce vieillard chargé d'ans et de dignités, ce ministre

grand seigneur, dont la personne et les manières gardaient le parfum du

siècle disparu, eût pu croire déroger plutôt que s'élever en

s'assujettissant davantage au souci journalier des affaires. Il se

laissa tenter toutefois par la fonction offerte, parce qu'il y vit le

moyen de faire prévaloir une politique qui lui était chère et de la

conduire à de triomphantes destinées.

Les hommes d'État russes peuvent se diviser en deux catégories, les

Européens et les Orientaux; les premiers rêvent surtout pour leur

gouvernement le rôle de modérateur et d'arbitre dans les querelles du

continent, les autres estiment que la Russie doit oublier l'Europe pour

ne considérer que ses intérêts propres sur le Danube et la mer Noire.

Roumiantsof était un Oriental; il l'était par tradition et, si je puis

dire, de naissance. Fils du feld-maréchal Roumiantsof, qui avait le

premier porté l'aigle impériale au delà du Danube et cueilli au pied du

Balkan d'immortels lauriers, il gardait le culte de ses grands

souvenirs. De plus, parvenu pendant la plus brillante période du règne

de Catherine à sa pleine maturité, à cet âge où l'homme assoit

définitivement ses principes, où son esprit, son caractère, sa manière

de voir et de juger prennent un pli qui ne se modifie plus, Nicolas

Roumiantsof avait fait sa foi et sa doctrine politiques des idées qui

régnaient alors à la cour de Russie, celles qui avaient produit les

entreprises réitérées contre la Turquie et trouvé dans le _projet grec_

leur plus audacieuse formule. Si la grande impératrice n'avait fait

qu'entrevoir Byzance, si la vie lui avait manqué pour assujettir à son

sceptre les plus belles parties de la monarchie ottomane, la reprise de

ce dessein n'incombait-elle pas à son petit-fils comme un devoir

glorieux? Roumiantsof s'attachait d'autant plus à cette pensée que la

Révolution française, avec son cortège de guerres et de bouleversements,

lui semblait en favoriser l'exécution; au milieu de l'écroulement de

l'ancien monde, il serait plus facile à la Russie de pousser du pied

l'édifice vermoulu qui chancelait en Orient; ce ne serait qu'une

révolution de plus au milieu de tant d'autres, et la plus attendue, la

plus légitime de toutes. Au début du nouveau règne, alors que la Russie

s'épuisait à lutter contre Napoléon au lieu de suivre sur le Danube les

traces de Catherine, Roumiantsof s'était effacé, se confinant dans une

fonction spéciale. L'acte de Tilsit, en marquant un retour vers la

politique orientale, le ramenait naturellement au premier plan et

faisait de lui l'homme indiqué, presque nécessaire. Appelé au pouvoir,

il y apportait des vues plus arrêtées que celles de son maître, dont les

conceptions gardaient quelque chose de nuageux et d'indéfini, plus

d'audace dans ses désirs, plus de rigueur dans ses déductions. Il se

montrait plus enclin qu'Alexandre à l'idée de partager la Turquie et,

dans tous les cas, n'admettait point que la crise actuelle se terminât

sans qu'il en résultât pour son pays une notable extension. Sous son

influence, les vues de la Russie sur l'Orient commencent à se préciser;

des velléités à la fois très ardentes et très vagues tendent à se

transformer en un système méthodiquement conçu, lié dans toutes ses

parties, et dont la rupture avec l'Angleterre forme l'un des éléments

essentiels.

L'Angleterre, il est vrai, avait longtemps fermé les yeux sur les

usurpations orientales de la Russie, et ce n'est pas l'un des spectacles

les moins surprenants du dix-huitième siècle que de voir la future

rivale des tsars applaudir aux victoires de Catherine II, prêter à cette

princesse ses marins, ses officiers, pour concourir à l'anéantissement

des flottes ottomanes, et servir de pilote à la Russie dans les mers du

Levant. L'intérêt commercial expliquait cette conduite. Si la Russie

était l'un des marchés de l'Angleterre, l'Orient demeurait celui de la

France, et nos voisins d'outre-Manche favorisaient leurs clients, les

consommateurs de leurs produits, au détriment de ces Turcs qui

délaissaient les draps de Londres pour ceux du Languedoc. Pourtant, à la

veille de la Révolution, alors que les progrès de la Russie mettaient en

péril l'existence même de l'État turc et que, de son côté, l'Angleterre

se créait un empire en Asie, Pitt eut la vision prophétique d'un choc

entre ces deux forces à marche convergente; il reconnut l'imprudence de

laisser les routes terrestres de l'Inde passer des mains indolentes du

musulman dans celles du Russe ambitieux et dominateur; il essaya

d'ériger la préservation de l'empire ottoman en dogme de la politique

britannique[223]. Mais la nation ne le comprit pas et refusa de le

suivre; les marchands de la Cité s'insurgèrent presque à l'idée d'une

guerre contre la Russie; Pitt ne put agir et ne fut qu'un précurseur.

[Note 223: Voyez Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution_, II,

206.]

Après lui, sa doctrine germa sous l'action des circonstances. La

Révolution et l'expédition d'Égypte nous avaient chassés des Échelles;

les Anglais y prirent en partie notre place, s'y trouvèrent en rivalité

avec le commerce moscovite, et tandis qu'en Europe la Grande-Bretagne et

la Russie restaient étroitement unies, dans le Levant, les intérêts se

distinguaient, se mettaient en opposition, et l'antagonisme des deux

États naissait. Si la nécessité de combattre l'influence française les

avait rapprochés sur ce terrain en 1807 et amené le miracle d'une flotte

anglaise menaçant Constantinople au nom du Tsar, cet accord contre

nature, oeuvre d'une politique éperdue, ne pouvait durer; l'hostilité

qu'il recouvrait, latente, mais déjà profonde, n'attendait qu'une

occasion pour éclater; Tilsit la lui fournit. Le cabinet de Saint-James

comprit tout de suite que l'Orient formait l'un des objets du contrat

passé entre les deux empereurs, et crut devoir opposer aux prétentions

éventuelles de la Russie une déclaration de principes: le gouvernement

de Sa Majesté, dit Canning au ministre de Russie, ne reconnaîtrait

jamais un arrangement où la Porte serait sacrifiée[224]. Cette

communication frappa vivement Alexandre et Roumiantsof; elle leur

démontrait que le revirement de l'Angleterre était complet, que cette

puissance se mettait désormais en travers de leurs ambitions, et qu'il

leur faudrait tôt ou tard la combattre avant de réaliser aux dépens de

la Turquie les bénéfices attendus.

[Note 224: Savary à l'Empereur, 23 septembre 1807.]

Or, il était d'un intérêt majeur pour la Russie que ce règlement de

comptes avec la Porte se fît sans retard. Les dispositions de Napoléon

lui offraient une occasion extraordinairement favorable pour

l'entreprendre, non seulement en ce qu'elles semblaient admettre une

vaste dépossession de la Turquie, mais aussi en ce qu'elles excluaient

l'Autriche du partage ou au moins l'y réduisaient à un rôle subordonné.

De toutes les puissances, c'était l'Autriche la mieux située pour

contrarier ou balancer les progrès de la Russie. Dans les négociations

de partage qui avaient eu lieu à différentes époques, il avait fallu

toujours, pour conjurer son hostilité ou gagner son concours, tenter sa

cupidité par l'appât de riches compensations, et il demeurait acquis que

toute entreprise à poursuivre en Orient, de compte à demi avec elle, se

solderait pour la Russie par des sacrifices qui neutraliseraient en

partie ses avantages. C'était donc pour Alexandre une chance inespérée,

une véritable bonne fortune que d'avoir saisi Napoléon à Tilsit dans un

moment d'humeur contre la cour de Vienne, de l'avoir trouvé prévenu,

irrité contre elle, prêt à la punir de sa conduite ambiguë pendant la

guerre en lui refusant tout agrandissement sérieux en Orient.

L'Autriche, il est vrai, pourrait s'insurger contre cet arrêt, mais elle

était mal remise du coup que Napoléon lui avait asséné en 1805; sa

réorganisation militaire n'était pas achevée, son immobilité dans de

récentes circonstances avait suffisamment manifesté son impuissance

d'agir, et il serait facile, au prix de quelques concessions à son

amour-propre, de l'amener à fermer les yeux sur ses intérêts sacrifiés.

Donc, pensait la Russie, puisqu'il était impossible d'effectuer aucune

opération importante en Orient, qu'il s'agît d'un partage combiné avec

Napoléon ou de conquêtes isolées à poursuivre avec son assentiment, sans

avoir la guerre avec les Anglais, mieux valait faire cette guerre et

cette opération tout de suite, alors que l'on n'avait pas à craindre

l'intervention d'un tiers incommode, et l'empereur Alexandre inclinait à

resserrer ses liens avec nous, à remplir scrupuleusement ses promesses,

dans l'espoir de résoudre la question d'Orient avec la France seule,

contre l'Angleterre et sans l'Autriche[225].

[Note 225: Conversation de Roumiantsof avec Savary, rapportée par ce

dernier le 9 octobre 1807.]

Ce calcul n'échappait pas complètement à la cour de Londres. Aussi,

après avoir tout d'abord opposé aux exigences possibles de la Russie une

fin de non-recevoir, avait-elle compris le danger de se maintenir sur un

terrain aussi ferme, et essayait-elle maintenant de prouver à

Pétersbourg que l'Orient lui-même, entre amis d'ancienne date, pourrait

fournir matière à transaction. La question turque était de celles que

Wilson devait aborder et, s'il était possible, traiter à fond pendant

son deuxième voyage; muni d'instructions confidentielles, il avait ordre

de ne rien céder qui pût compromettre l'existence de l'empire ottoman,

mais, ce point mis hors de cause, devait se montrer coulant sur tous les

autres et user envers Alexandre de séductions variées.

Il vit Roumiantsof le 30 octobre. Tout d'abord, il développa la

proposition relative au Danemark et à la Baltique, mais bientôt, comme

si les deux interlocuteurs eussent senti que là n'était point le noeud de

la difficulté, on parla d'autre chose. Wilson affirma que l'Angleterre

était prête aux plus grands sacrifices pour conserver l'amitié du Tsar;

elle ne prétendait point le brouiller avec la France, l'entraîner dans

une nouvelle coalition, ne demandait que sa neutralité et voulait faire

son bien sans qu'il eût à s'en mêler. Prenant alors un ton mystérieux,

l'envoyé déclara que son gouvernement ne traiterait jamais avec Napoléon

avant d'avoir élevé contre l'omnipotence française des barrières

suffisantes; ces sûretés ne pourraient consister qu'en de sérieux

avantages territoriaux pour la Prusse et pour la Russie du côté de

l'Allemagne. Ici, Roumiantsof ne put cacher quelque surprise; pensait-on

que la Russie consentirait à s'étendre dans la direction de la France,

se créant imprudemment des points de contact avec le redoutable empire?

Wilson n'insista pas, et l'on passa en Orient.

Là, disait l'émissaire de Canning, l'Angleterre ne se refuserait à rien

de ce qui serait compatible avec ses principes. Sans doute, elle ne

consentirait jamais à une suppression, à un partage total de la Turquie,

mais elle reconnaissait que la Russie possédait au delà du Danube des

intérêts de premier ordre; loin de les combattre, elle voulait s'en

faire la protectrice, la gardienne, et les soigner à l'égal des siens.

Elle savait que le cabinet de Pétersbourg entretenait une correspondance

avec les Grecs d'Albanie, d'Épire et de Morée; ces fils mystérieux

venaient de se rompre par l'abandon des positions russes dans la

Méditerranée, qui en formaient les points d'attache; l'Angleterre

offrait de les renouer au moyen d'agents à elle, et de se faire

l'intermédiaire du Tsar avec les clients traditionnels de son empire. Ce

n'était pas assez, et sa munificence réservait à Alexandre un magnifique

présent, véritable joyau du Levant, dont la Russie avait pu d'autant

mieux juger la valeur qu'elle l'avait tenu longtemps en son pouvoir: «Je

dois vous dire, déclara Wilson, que l'Angleterre se propose d'attaquer

sans délai et de prendre les îles Ioniennes qui ont été cédées à la

France, ne voulant pas les lui laisser, à quelque prix que ce soit.

Notre intention n'est pas de les garder, mais de forcer la France à vous

les laisser à la paix.» De la sorte, l'Angleterre restituerait à ses

anciens alliés ce que la France venait de leur enlever, et effacerait au

prix de son sang l'une des conséquences de Friedland. La Russie

voulait-elle plus? il ne serait pas impossible de la satisfaire. Elle

occupait la Moldavie, la Valachie, et le bruit public lui prêtait

l'intention de les garder. La Grande-Bretagne pourrait y consentir, ne

voyant pas dans ces mutilations infligées à la Turquie un véritable

démembrement, mais à une condition: c'était que l'on trouverait quelque

moyen de désintéresser l'Autriche, et que tout se ferait d'accord avec

elle. En énonçant cette dernière concession, Wilson croyait peut-être

porter le coup suprême; il ignorait que la réserve dont il

l'accompagnait lui ôtait toute valeur, les Russes considérant que l'un

des avantages essentiels de leur situation présente était de n'avoir pas

à compter avec Vienne. D'ailleurs, à Tilsit, Napoléon avait paru disposé

à offrir d'emblée tout ce que l'Angleterre se laissait péniblement

arracher; il avait même laissé entrevoir de plus brillantes

perspectives. L'incorruptibilité de la Russie était surtout prévoyance,

et si les offres britanniques la touchaient peu, c'était qu'elle

s'attendait de notre part à une surenchère décisive.

Roumiantsof n'opposa donc que le silence aux paroles tentatrices de

Wilson; laissant celui-ci se découvrir, prodiguer ses moyens, épuiser

ses arguments, il se tint constamment sur une défensive impénétrable, et

l'Anglais, malgré la politesse parfaite du ministre, sortit de

l'entretien déçu, troublé, se demandant si son éloquence ne s'était pas

dépensée en pure perte auprès d'un interlocuteur dont le siège était

fait[226].

[Note 226: WILSON, II, 319-362. Cf. le récit de la conversation fait

par Roumiantsof à Savary, rapport de Savary du 4 novembre 1807.]

L'imminence d'une rupture apparut alors à tous les yeux; ceux mêmes de

Gower furent dessillés. Un seul espoir restait à nos ennemis; ils

comptaient sur un soulèvement de l'opinion, assez fort, assez unanime

pour faire reculer l'empereur en l'effrayant sur les conséquences de sa

détermination. Plus remuant que jamais, Wilson s'évertuait à susciter ce

mouvement, et à l'incroyable audace de ses discours, on pouvait se

demander s'il n'était point accouru en Russie pour y souffler la

rébellion: «Il avait l'air, écrivait Savary toujours en proie à ses

sombres pressentiments, d'être venu hâter un événement[227].»

[Note 227: Rapport de Savary du 4 novembre.]

La vie de notre actif adversaire s'employait en conciliabules et en

démarches; le matin, il _travaillait_--c'était son expression--avec les

chefs de la faction anglaise; il passait la journée en compagnie des

officiers aux chevaliers-gardes, pour la plupart viveurs, besoigneux,

qui ne nous avaient point pardonné Austerlitz; le soir, il se montrait

dans toutes les réunions mondaines, dîners, thés, bals, soupers,

attisant la haine contre les Français et distribuant le mot d'ordre. Le

retour de la saison d'hiver, en rouvrant à la société ses lieux

habituels de rendez-vous et de plaisir, lui fournissait l'occasion de

l'y trouver groupée et de la régenter en masse. Au théâtre, on le voyait

parcourir les loges, aller de l'une à l'autre, avec l'air d'un général

qui inspecte ses troupes et les anime au combat. Le 31 octobre, une fête

chez l'une des dames de la cour donna lieu en sa faveur à une sorte de

manifestation. Il eut l'honneur d'ouvrir le bal avec la comtesse Lieven,

grande maîtresse de l'impératrice mère, et la princesse Amélie le

choisit pour cavalier à la polonaise. Cette danse ou plutôt cette marche

majestueuse et lente, sous l'éclat des lustres, au milieu du chatoiement

des uniformes et des parures, devant six cents personnes, les plus

qualifiées de Pétersbourg, prit pour le jeune Anglais les proportions

d'un triomphe. Était-ce celui de l'Angleterre? Wilson s'en flattait et

consignait cet espoir dans son journal[228]. Mais son cri de victoire

était prématuré; grisé par ses succès de salon, il se méprenait sur le

pouvoir de ses intrigues; d'ailleurs, perdant toute mesure, il avait

fourni à ses adversaires les moyens de l'évincer, et son imprudence lui

ménageait une cruelle mésaventure.

[Note 228: «_This completed my English triumph_», WILSON, II, 380.]

Afin de monter davantage les esprits, il avait introduit en Russie, à

plusieurs exemplaires, une brochure intitulée: _Réflexions sur la paix

de Tilsit_. C'était un pamphlet né à Londres; on y trouvait, au milieu

des invectives ordinaires contre la France, des passages positivement

injurieux pour Alexandre. Wilson et Gower se faisant les distributeurs

de cet écrit, il fut bientôt dans toutes les mains; il circulait et

faisait son oeuvre, échappant toutefois à la police impériale, partout

présent et toujours insaisissable. Savary, qui surveillait tous les

mouvements de l'Anglais, eut alors l'idée que ses propres facultés de

découvreur pourraient une fois de plus servir la bonne cause; sans

chercher à rivaliser avec Wilson sur le terrain des grâces et de

l'élégance mondaines, il se mit à la poursuite de la mystérieuse

brochure, réussit à s'en procurer un exemplaire, et le lendemain, invité

à dîner chez l'empereur, eut soin de se munir de sa conquête.

«Ces messieurs du parti anglais recommencent donc à causer? lui dit

l'empereur en l'apercevant.--Oui, Sire, et plus que jamais. Cette fois,

cela paraît mériter attention, puisqu'à Pétersbourg même et parmi des

officiers de votre cour on débite des libelles dans lesquels on ose

séparer Votre Majesté de la nation et de son armée. Ces ouvrages

dégoûtants ont été apportés de Londres ici par M. de Wilson et

distribués par lui à MM. Orlof, Novossiltsof, Kotchoubey, Strogonof et

quelques autres.--L'empereur: C'est-à-dire tout le parti anglais. Mais

avez-vous lu vous-même cette brochure?--Oui, Sire, et la voilà. J'ai

cherché à me la procurer pour vous la remettre. Votre Majesté verra

combien il est instant d'empêcher ces messieurs d'aller trop loin pour

qu'elle ne se trouve pas dans la nécessité de punir d'une manière trop

sévère.--L'empereur (avec l'air satisfait): Je vous remercie bien,

général; Romanzof[229] m'avait promis cette pièce, qu'il n'avait pas

encore pu avoir, mais vous avez été plus habile que lui.....»

[Note 229: Le nom de Roumiantsof est ainsi écrit dans les documents

français de l'époque.]

«Je viens de lire cette vile brochure, reprit l'empereur dans la soirée.

Il faut être bien osé pour apporter un pareil ouvrage en même temps que

des dépêches de cabinet. Je vous remercie de me l'avoir confié. Dites-le

à l'Empereur, mais ajoutez-lui que, loin d'y avoir attaché de

l'importance, je foule aux pieds tout ce qu'elle renferme contre lui et

contre moi. J'espère qu'il me jugera assez bien pour être persuadé que

je ne puis être ébranlé.» Puis, ce fut chez Alexandre une explosion plus

douloureuse encore qu'indignée contre les hommes qui avaient reçu et

colporté le libelle, contre ces traîtres qu'il rencontrait partout sur

sa route, contre les agents incapables de le comprendre et de le servir.

«Votre empereur, dit-il, est plus heureux que moi; il a trouvé des

hommes et il en a beaucoup formé. Moi, au contraire, je n'ai pas même

assez de ce qu'on appelle _hommes_ chez vous, pour composer mon

ministère, et, indépendamment de cela, j'ai trouvé mille abus à

réformer, des gens en place indignes d'y être.» Il continua longtemps

sur ce ton, parlant de ses volontés rénovatrices, des entraves que leur

opposait l'état social de la Russie, des habitudes de désordre

introduites sous les gouvernements précédents, de l'ignorance du peuple,

devenu propriété vénale, objet de trafic pour les grands; il ajouta ces

paroles remarquables, où se peint vraiment une âme éprise du progrès et

du bien: «Je veux sortir la nation de cet état de barbarie. Je dis même

plus, si la civilisation était assez avancée, j'abolirais cet esclavage,

dût-il m'en coûter la tête[230].»

[Note 230: Rapport de Savary du 4 novembre 1807.]

II congédia ensuite Savary, en promettant un avertissement sévère aux

coupables, et cette fois sa colère ne fut pas dépourvue de sanction:

«Depuis un moment, écrit le général en marge de son rapport, M. de

Kotchoubey a reçu l'ordre de remettre son portefeuille, M. Novossiltsof

a reçu l'ordre de voyager, et M. Orlof est venu se mettre à genoux aux

pieds de l'empereur en lui avouant que lord Gower lui avait remis

lui-même la brochure.» Cet acte de vigueur précéda immédiatement les

mesures décisives contre l'Angleterre. Wilson avait osé écrire au Tsar;

sa lettre lui revint non décachetée. Quelques jours après, le 7

novembre, une déclaration fulminante était lancée contre son

gouvernement; elle prononçait la suspension des rapports, affirmait à

nouveau les principes de droit maritime contestés à Londres et précédait

immédiatement le début des hostilités.

Ainsi, un mois avant la date fixée par le traité de Tilsit, sans avoir

reçu de Napoléon un rappel positif,--les instructions envoyées à Savary

en novembre, véritable sommation d'agir à l'adresse de la Russie, ne

parvinrent à Pétersbourg que vers la fin du mois,--Alexandre se

déclarait contre l'Angleterre, et par cette violence faite aux

sentiments, aux intérêts matériels de son peuple, donnait à son allié un

gage indiscutable de sa bonne foi. Savary, par l'adresse avec laquelle

il avait su retourner contre nos adversaires les armes discourtoises

dont ils faisaient usage, avait peut-être hâté de quelques jours les

mesures extrêmes; il les avait rendues plus brusques et plus éclatantes.

Ce serait toutefois exagérer son rôle que d'attribuer à son

intervention, si opportunément qu'elle se soit produite, le mérite

d'avoir décidé la rupture. Si l'empereur Alexandre se résout alors à la

guerre, c'est que l'évolution dont nous avons noté en lui les progrès

est désormais parvenue à son terme; l'exécution anticipée de son

engagement avec la France lui apparaît comme la contre-partie

indispensable de la politique d'action, de revendications positives et

pressantes, à laquelle il se fixe irrévocablement en Orient.

Jusqu'alors, s'il s'attachait de plus en plus aux espérances que

Napoléon lui avait fait concevoir, si l'occasion pour les réaliser lui

semblait particulièrement propice, il n'avait osé encore en formuler

l'expression; il attendait que l'Empereur parlât le premier et reprît la

conversation commencée à Tilsit; désirant de vastes agrandissements, il

les subordonnait, dans une certaine mesure, au parti que prendrait

Napoléon sur l'ensemble de la question turque; pour le cas où la France

préférerait ajourner le partage, il ne se refusait pas tout à fait--des

travaux rédigés sous son inspiration en font foi[231]--à se contenter

d'avantageuses rectifications de frontières en Europe et en Asie.

Aujourd'hui, mûries, développées par la réflexion, encouragées par

Roumiantsof, ses convoitises s'accentuent et s'enhardissent; il se

décide à produire des prétentions, et c'est afin de pouvoir réclamer

beaucoup qu'il accorde tout ce qu'il saurait donner, c'est-à-dire un

concours empressé contre l'Angleterre. Ayant payé d'avance, il se

sentira plus fort pour demander que la France paye à première sommation

et, après s'être exécuté correctement, galamment même, se jugera en

droit d'exiger chez Napoléon une parfaite réciprocité. L'attentat contre

le Danemark lui fournissait un juste motif de rupture; il dissipait ses

scrupules et mettait sa conscience à l'aise. Certes, une honorable

indignation, à laquelle se joignait le désir de faire éclater dans tous

ses actes un raffinement de loyauté, contribua à sa décision, mais n'en

fut pas la cause déterminante, et tandis qu'il signait les actes par

lesquels il se constituait ennemi de l'Angleterre, ses regards

cherchaient au loin les rives du Danube plutôt qu'ils ne s'attachaient

aux ruines fumantes de Copenhague.

[Note 231: Instructions données au comte Pierre Tolstoï, nommé

ambassadeur à Paris, 14 septembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette disposition se révèle nettement par les paroles, par les

commentaires dont fut accompagnée la notification à Savary des mesures

prises. Alexandre voulut lui faire savoir toutes les propositions dont

l'avait accablé l'Angleterre, en insistant sur celles qui avaient trait

à l'Orient: «Dites à l'Empereur, ajoutait-il, que l'intrigue est au

comble; on voudrait nous acheter, mais on ne m'aura pas; je mets tout à

la porte au plus vite[232]», et il laissait entendre qu'il aimerait

mieux devoir à Napoléon qu'à l'ennemi commun l'accomplissement de ses

voeux. De son côté, en termes voilés, mais suffisamment expressifs,

forçant le sens des conventions de Tilsit, Roumiantsof s'attachait à

établir une similitude parfaite entre les engagements souscrits par

Alexandre contre l'Angleterre et les promesses de Napoléon relatives à

la Turquie, à traiter concurremment les deux questions. À l'exposé des

moyens que l'on allait employer pour la guerre maritime, il faisait

succéder des aperçus caractéristiques sur l'Orient; d'après lui, la

situation s'aggravait à Constantinople; là, le désordre dans le

gouvernement, l'agitation dans la rue, la violence et la rébellion chez

les milices régnaient à l'état chronique; la Turquie entrait en

décomposition. «Vous voyez, disait le ministre, que l'on va être obligé

d'annoncer dans les journaux que l'empire ottoman est mort et que l'on

invite ses héritiers à se présenter à la succession[233].» L'empereur ne

dédaignait point d'employer les mêmes procédés; après avoir annoncé à

Savary que son parti était pris et qu'il rompait avec l'Angleterre:

«Parlons d'autre chose», lui disait-il, et il l'emmenait brusquement en

Orient; il rappelait alors en quels termes Napoléon avait prononcé à

Tilsit la condamnation de la Turquie, et se plaisait à répéter cet arrêt

tombé de lèvres infaillibles.

[Note 232: Rapport de Savary du 6 décembre 1807.]

[Note 233: Rapport de Savary annexé à sa lettre du 4 novembre 1807.]

Ces insinuations, ces provocations étaient le prélude d'une mise en

demeure véritable. Sans réclamer encore le partage, Alexandre invita

Savary à transmettre de sa part à Napoléon la demande formelle des deux

Principautés; il désirait que la Moldavie et la Valachie fussent réunies

à son empire dans tous les cas, quelle que dût être la décision à

prendre sur le sort de la monarchie ottomane. Cette communication fit

l'objet d'une dépêche écrite par Savary le 18 novembre[234], neuf jours

après le manifeste de guerre contre l'Angleterre, et le rapprochement

des dates achève de démontrer l'étroite corrélation que la Russie

établissait entre ces deux démarches. En même temps, elle prononçait son

attitude sur le Danube; là, faisant échouer les tentatives de

conciliation opérées en vertu du traité de Tilsit, soulevant des

difficultés, ranimant le conflit, elle signifiait son intention de

repousser tout accommodement modéré avec les Turcs, de conserver au

moins une partie de leur empire et de se rémunérer à leurs dépens du

service rendu contre l'Angleterre.

[Note 234: Publiée dans le tome VII, 364-385, de la _Correspondance

de Napoléon Bonaparte_, parue chez Panckoucke (1819-1820).]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 22 / 95 题