RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE

La Russie offre sa médiation à Londres; fin de non-recevoir qui lui est

opposée.--L'Angleterre aux écoutes.--Elle ne surprend qu'en partie le

secret de Tilsit.--Napoléon et l'Angleterre également résolus à ne point

respecter la neutralité et l'indépendance du Danemark.--Le ministère

britannique devance Napoléon.--Bombardement de Copenhague; capture de la

flotte.--Impression produite sur Napoléon par cette catastrophe.--Son

habileté à tirer parti même des circonstances les plus défavorables.--Il

veut profiter de l'attentat commis par les Anglais pour soulever contre

eux le continent et hâter l'exécution du plan de Tilsit.--Appels

adressés à la Russie.--Entrée de l'Autriche dans la ligue

continentale.--Raisons qui portent Alexandre Ier à ménager momentanément

l'Angleterre.--_Un postillon d'intrigues et de corruptions_.--Sir Robert

Wilson à la table du Tsar.--Comment se forme une légende.--Illusions du

cabinet de Saint-James.--La politique russe s'accentue sous l'influence

du comte Roumiantsof; antécédents et caractère de ce ministre.--Raisons

d'ordre économique qui ont retardé le conflit des intérêts russes et

anglais en Orient.--Paroles tentatrices de Wilson.--Son activité

mondaine, ses succès de salon.--Savary utilement servi par ses instincts

scrutateurs et policiers; mésaventure qu'il ménage à Wilson.--Colère et

douleur d'Alexandre; ses paroles sur l'émancipation des serfs.--Wilson

éconduit.--Manifeste de guerre.--Véritables causes de la rupture entre

la Russie et l'Angleterre.--Alexandre met Napoléon en demeure de lui

livrer les Principautés.

I

Le premier acte qu'imposaient au Tsar les stipulations de Tilsit était

l'offre de sa médiation entre la France et l'Angleterre. Alexandre fit

faire cette démarche à Londres; il lui fut répondu, le 29 août, que Sa

Majesté Britannique désirait avant tout connaître «les principes justes

et équitables sur lesquels la France entendait négocier»; elle demandait

aussi qu'on lui communiquât les articles secrets du traité de

Tilsit[202]. Cette seconde prétention, incompatible avec les engagements

pris envers Napoléon, rejetait en fait la médiation russe; elle

trahissait en même temps la pensée dont le cabinet anglais se sentait,

depuis un mois, assailli et troublé.

[Note 202: Rapports de Savary du 9 septembre 1807. Dépêches du baron

Jacobi-Klocst, ministre de Prusse à Londres, 3 et 25 août 1807, HASSEL,

342. _Mémoires du comte de Stedingk_, II, 334-335, 338.]

Dès que l'Angleterre avait appris l'entrevue succédant à l'armistice,

dès qu'elle avait eu vent de négociations intimes entre les deux

souverains, elle avait compris que leur réconciliation ne pourrait

s'opérer qu'à ses dépens; ses craintes s'étaient éveillées, et sa

curiosité s'était mise aux aguets. Sa police, active et corruptrice,

était présente à Tilsit; elle s'était glissée au quartier général des

deux armées. L'oreille attentive, elle recueillit quelques échos des

paroles et des promesses échangées; seulement, comme il arrive

d'ordinaire à qui se tient indiscrètement aux écoutes, elle ne

recueillit que des lambeaux de phrases et d'idées, ne put transmettre à

Londres que des renseignements vagues et d'autant plus inquiétants. Les

efforts de l'Angleterre pour découvrir la vérité ne lui en dévoilèrent

qu'une partie et, pour le reste, la réduisirent aux conjectures; elle

sut qu'un accord se tramait contre elle, sans en connaître exactement la

portée[203].

[Note 203: ALISON, _History of Europe from the French revolution to

the Restoration of the Bourbons_, VII, p. 243.]

Afin de mieux s'éclairer, il ne lui était pas interdit de recourir aux

précédents historiques et de consulter le passé pour pénétrer le

présent. 1807 offrait de frappantes analogies avec 1801. Alors,

l'Angleterre s'était déjà trouvée seule en présence de la France

victorieuse de l'Europe. Après Marengo et Hohenlinden, comme plus tard

après Iéna et Friedland, les puissances continentales, lasses de

continuer au profit d'autrui une guerre dont elles payaient tous les

frais, avaient laissé tomber leurs armes, capitulé tour à tour, et

c'était la Russie qui s'était séparée le plus franchement de la cause

britannique. Bonaparte avait songé aussitôt à se faire de cette

puissance une arme contre les Anglais; toutefois, il n'avait osé exiger

qu'elle se retournât immédiatement contre ses alliés de la veille; il

s'était borné à la réunir aux autres riverains de la Baltique, Suède et

Danemark, dans une ligue destinée à formuler, à affirmer et à soutenir

au besoin par la force ces droits des neutres dans lesquels l'Angleterre

voyait la négation de son despotisme sur les mers. La neutralité armée

conduisait à une rupture avec Londres, mais permettait à la Russie de

colorer sa défection d'un motif d'intérêt général, de l'accomplir

graduellement, et ménageait la transition. À Tilsit, il était naturel de

penser que Napoléon avait eu recours au même procédé, et l'Angleterre ne

se résignait pas à admettre qu'Alexandre eût mis dans son évolution plus

de brusquerie et moins de scrupules que Paul Ier. D'après ses

prévisions, le seul engagement imposé au Tsar était d'accéder à une

ligue d'apparence défensive, destinée en fait à préparer l'emploi contre

l'Angleterre de forces navales imposantes[204]. Encore était-il probable

que la Russie, dans une telle coalition, se bornerait à un rôle de

seconde ligne, consistant à peser sur la Suède et surtout à laisser agir

le Danemark.

[Note 204: Dépêche de Jacobi, 18 août 1807, HASSEL, 345; STEDINGK,

II, 345-36.]

En 1801, si la Russie avait proclamé avec hauteur l'indépendance des

mers, c'était le Danemark qui s'était fait le soldat de cette cause;

pour elle, il avait versé son sang et risqué sa capitale. Aujourd'hui,

avec ses vingt vaisseaux de haut bord, ses équipages exercés et braves,

sa population de matelots, il semblait destiné à reprendre ce rôle,

pourvu que le Tsar, son antique protecteur, l'encourageât ou au moins

cessât de le retenir. Si la connivence d'Alexandre était indispensable à

la formation d'une ligue de la Baltique, il était vraisemblable que le

Danemark en serait le membre le plus actif et le plus prompt. En mettant

d'emblée ce royaume hors de combat, l'Angleterre avait chance de

déconcerter les autres membres de l'association projetée, de prévenir

peut-être leur hostilité; elle considéra qu'il fallait frapper à

Copenhague pour anéantir dans leur germe les projets de Tilsit.

Cette vue était incomplète, car elle n'embrassait pas dans toute leur

étendue les engagements souscrits par Alexandre, mais elle était

singulièrement pénétrante et juste. En effet, la possibilité d'un effort

naval était le premier résultat que Napoléon attendait de sa réunion

avec la Russie. Maître de la terre, il se retournait encore une fois

vers la mer, où se tenait son insaisissable rivale, où il avait juré de

la chercher, et il revenait contre elle à ses projets d'attaque directe

où s'était naguère complu son génie. Ce serait une erreur grave,

nuisible à l'intelligence de sa politique, que de voir dans le système

de blocus inauguré par son décret de Berlin le seul mode de lutte admis

désormais par lui contre l'Angleterre. Dans les dix mois qui suivent

Tilsit, s'il poursuit, d'une part, et développe l'application du _blocus

continental_ dans ses plus extrêmes rigueurs, d'autre part, il étudie

sans relâche et successivement de vastes combinaisons maritimes qu'il

destine à frapper la puissance britannique dans ses parties vitales.

Parmi ces plans, le premier en date, celui qui se présenta tout de suite

à son esprit, s'appliquait aux mers du Nord. Avec les côtes de la

Manche, de la mer du Nord proprement dite, de la Baltique, Napoléon

comptait former un immense front d'attaque contre l'Angleterre, le

garnir de puissants moyens de guerre navale, flottes, flottilles, corps

de débarquement, puis, par une série de manoeuvres concertées, menacer,

harceler l'ennemi, préparer enfin et faciliter une descente[205]. Or,

dans la distribution projetée des forces françaises ou alliées, la

marine danoise, la seule qui comptât dans la Baltique, tenait une place

importante et formait notre aile droite. La cour de Copenhague, il est

vrai, malgré ses sympathies françaises, hésitait encore à se prononcer

et essayait d'une neutralité dans laquelle elle voyait sa sauvegarde.

Mais l'Empereur n'admettait plus un tel rôle, et le traité secret de

Tilsit, on s'en souvient, avait décidé que le Danemark, de gré ou de

force, deviendrait notre allié; la volonté d'exercer sur cet État une

contrainte matérielle ressort d'ailleurs avec évidence des mouvements

prescrits par l'Empereur à sa diplomatie et à ses troupes[206]. Donc, il

faut le reconnaître, les successeurs de Pitt, en poussant contre

Copenhague une expédition destinée à subjuguer le Danemark et à lui

ravir sa flotte, ne firent que deviner et devancer Napoléon; ils ne

firent que briser, avant qu'il s'en saisît, l'arme dont il avait décidé

de s'emparer. Seulement, leur attentat, par le mélange de perfidie et de

brutalité avec lequel il fut exécuté, par l'universelle sympathie

qu'inspira la victime, par la grandeur de la catastrophe, est demeuré

l'exemple le plus cruel de l'insuffisance qu'opposent, hélas! en temps

de crise, ces barrières appelées le droit des gens, la foi des traités,

le respect des neutres, au déchaînement des grandes forces politiques.

[Note 205: _Corresp_., 12848, 12874, 12879, 12911.]

[Note 206: _Corresp_., 12962, 12974.]

Dans les derniers jours de juillet, l'expédition anglaise était en mer;

au commencement d'août, une escadre de trente-sept vaisseaux enveloppait

l'île de Seeland, où débarquait une année; on sait par quels actes

l'amiral Gambier et le général Cathcart signalèrent leur présence. Le

1er septembre, après une suite de sommations arrogantes et de courageux

refus, une ligne de batteries incendiaires ouvrait le feu contre

Copenhague; au bout de cinq jours de bombardement, une partie de la

ville était en flammes, des centaines de victimes avaient péri;

Copenhague cédait alors, ouvrait ses portes, livrait son arsenal,

laissait emmener la flotte, et ne sauvait que l'honneur. Le

prince-régent s'était retiré dans le Holstein; ce fut de là qu'il

écrivit à Napoléon pour lui offrir une alliance désormais inutile et

nous appeler à le venger[207].

[Note 207: Voy. THIERS, VIII, 188-199; LEFEBVRE, III, 136-145;

ALISON, VII, 249-256.]

Ce désastre surprit l'Empereur et le courrouça; depuis la mort de Paul

Ier, assure-t-on, il ne s'était point livré à de tels mouvements de

colère. Cette explosion n'a rien qui doive surprendre. Et d'abord, si

Napoléon avait pu croire un instant que l'Angleterre, abandonnée par la

Russie, se résignerait à traiter, l'exploit sinistre de sa flotte

infligeait à ces prévisions le plus outrageant démenti; il signifiait

que les déceptions successives de l'Angleterre avaient surexcité son

ardeur, loin de l'abattre, que Tilsit n'était, à ses yeux, qu'un

incident de la grande lutte dont elle ne voulait pas entrevoir le terme,

que son énergie sans scrupule ne désarmait point. De plus, la flotte

danoise capturée, l'élément essentiel de la première combinaison formée

pour conquérir la paix, au cas où l'Angleterre nous la refuserait,

faisait défaut; par suite, le projet entier manquait de base et

s'écroulait. Mais l'un des traits caractéristiques de Napoléon était une

facilité prodigieuse à évoluer suivant les circonstances, à modifier et

à renouveler continuellement ses desseins d'après la marche variable des

événements. Habile à tirer parti de tout, même des revers, enveloppant

de son regard les faits accomplis sous toutes leurs faces, il

s'attachait toujours à leur découvrir un côté par lequel il pût s'en

emparer et les tourner à ses fins; c'est ainsi qu'à maintes reprises une

conjoncture fâcheuse, funeste même, devenait pour lui le point de départ

d'une opération triomphante. Vaincu indirectement à Copenhague, il voit

dans la destruction de la marine danoise un moyen de remplir l'autre

partie de ses desseins, de fermer le continent aux Anglais. Dénonçant à

l'Europe entière l'horreur de leur conduite, il la fera sentir

spécialement à la Russie, déterminera ainsi cette puissance à tenir

toutes ses promesses, à en avancer même l'exécution, à se déclarer le

plus tôt possible contre la Grande-Bretagne; en même temps, il se

servira de la Russie pour exercer une contrainte sur d'autres États,

pour peser sur la Suède, sur l'Autriche même, pour les amener contre les

agents, les nationaux, les produits de l'ennemi, à des mesures

d'exclusion et de rigueur. C'est au Tsar qu'il destine la tâche de

soulever le nord et même le centre du continent, tandis que lui-même, se

chargeant du Midi, enlaçant l'Espagne, occupant le Portugal, poursuivra

jusqu'au fond de la péninsule ibérique l'influence et le commerce de nos

rivaux. Puisque ceux-ci s'affirment une fois de plus maîtres de l'Océan,

il s'armera de leur criminelle victoire pour leur interdire la terre et

les bannir de la société européenne.

Dès le 28 septembre, dans une lettre à Alexandre, il indiquait

l'expédition de Copenhague comme la réponse significative des Anglais

aux ouvertures de la Russie: «Il me semble, ajoutait-il, qu'il nous sera

facile de les chasser de tout le continent; une déclaration commune

produirait cet effet[208].» Le 13 octobre, dans une longue dépêche à

Savary, M. de Champagny, qui a succédé à Talleyrand au ministère des

relations extérieures, détaille les engagements pris par la Russie et

rappelle qu'au 1er décembre elle doit avoir fermé ses ports et commencé

la guerre, «Les ports du Portugal et de la Suède, continue le ministre,

devront aussi être fermés de gré ou de force. La nature des choses veut

que la France se charge de fermer ceux du Portugal, et la Russie ceux de

la Suède... Les deux cours devront agir de concert auprès du cabinet de

Vienne pour lui faire embrasser la cause commune[209].» Cette dernière

demande allait devenir promptement sans objet. Prévoyant une mise en

demeure, l'Autriche aima mieux se l'épargner en prévenant nos désirs;

sur de simples insinuations, elle rappela de Londres son ambassadeur. Le

7 novembre, Napoléon ordonnait à Savary de communiquer cette nouvelle à

l'empereur Alexandre; elle était de nature à piquer d'honneur ce

monarque et à stimuler son zèle, pour le cas où il ne se serait pas

encore mis en règle. «Il serait honteux pour la Russie, disait Napoléon,

après un événement qui la touche de si près, d'être restée en arrière;

mais j'espère que lord Gower est déjà chassé[210].»

[Note 208: _Corresp._, 13191.]

[Note 209: Archives des affaires étrangères. Russie. 144.]

[Note 210: _Corresp._, 13339.]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 21 / 95 题