II

«Un voyageur qui arrive à Saint-Pétersbourg, dit Savary dans son

rapport, y remarque quatre choses bien distinctes, savoir: la cour, la

noblesse, le corps des négociants, et le peuple qui est esclave.»

Passant d'abord en revue la cour, il n'ajoute que peu de détails à ceux

précédemment donnés sur l'empereur Alexandre, croit de plus en plus à la

sincérité de ses sentiments. Il s'arrête un instant devant l'énigmatique

figure qu'offre l'impératrice Élisabeth et dont nul n'a encore pénétré

le mystère. «Depuis quatorze ans, dit-il, que l'impératrice régnante est

ici, son caractère est encore inconnu de ceux mêmes qui la voient le

plus habituellement. Elle s'observe tellement dans le monde, qu'elle ne

laisse échapper aucune parole, aucun regard qui puisse la faire juger.»

Savary la croit très fine et d'un jugement exercé, et «comme elle

s'occupe beaucoup, dit-il, de choses sérieuses, lit beaucoup, raisonne

bien de nos bons auteurs, et s'exalte l'imagination par la lecture de

nos auteurs tragiques», il pense qu'il serait plus facile «de la saisir

par l'esprit que par le coeur». Mais à quoi bon s'attacher à surprendre

le secret de cette âme qui veut rester impénétrable et voilée? Moins que

jamais l'impératrice aspire à jouer un rôle, et nous n'avons pas plus à

espérer son appui qu'à craindre son hostilité. «Une politesse de loin en

loin, un cadeau fait avec grâce la maintiendront dans la ligne de

l'empereur son mari.»

C'est l'impératrice mère et son salon qu'il importe de gagner à tout

prix. Par quels procédés cette conquête peut-elle s'opérer? Sur ce

point, Savary évite de se prononcer et de rien préciser. D'après lui,

l'entreprise peut être tentée; il faut qu'elle le soit, mais elle est

assez importante et assez délicate pour que l'Empereur la prenne

personnellement en main; son infaillible sagesse lui suggérera les

moyens de la mener à bonne fin. Savary a cru remarquer pourtant que

l'impératrice Marie se montrait extrêmement sensible aux égards. Toute

marque de déférence lui est précieuse, les moindres présents sont par

elle religieusement conservés, lorsqu'ils représentent une attention,

une prévenance, et elle vit entourée d'objets qui tous évoquent un

souvenir et dont les uns parlent à son coeur, les autres à son

amour-propre. Son château de Pavlovsk est le temple du passé; visitant

en touriste cette belle résidence, Savary y a vu le cabinet de

l'empereur Paul conservé tel qu'il se trouvait au moment de sa

mort[196]. Dans les jardins, on lui a montré, auprès de mausolées et

d'urnes funéraires élevés par l'impératrice à la mémoire de ses parents

décédés, des arbres qui ont leur histoire et qui, plantés par Marie

Féodorovna au moment de la naissance de chacun de ses enfants,

consacrent le souvenir de ses joies intimes. Il a remarqué aussi un

musée de présents royaux, un service de Sèvres envoyé par Louis XVI et

ornant les petits appartements de l'impératrice, des tapisseries, don de

Louis XV à Catherine II, et il a acquis la certitude que des cadeaux de

même nature seraient accueillis avec reconnaissance, venant de l'homme

extraordinaire qui fixe l'attention du monde, pourvu qu'ils soient de

bon goût, offerts discrètement, et qu'ils puissent passer dans une

certaine mesure pour un hommage délicat. «C'est l'élégance dans le

choix, dit-il, et la grâce dans la manière de donner qui font surtout le

prix de telles choses. Cela produirait un effet d'autant meilleur qu'il

y a ici, et particulièrement à cette cour (celle de l'impératrice mère),

des gens persuadés que sous l'empereur Napoléon nos fabriques et

manufactures ne font rien d'aussi beau que ce qu'elles faisaient sous

les rois. On a l'air de croire que nous avons traité les arts et métiers

en Turcs et en Arabes.»

[Note 196: Cf. _Mémoires de la comtesse Edling_, 98-99.]

Après avoir attardé son lecteur à Pavlovsk, Savary le mène faire une

rapide excursion au château de Strelna, résidence du grand-duc

Constantin. Ce prince paraît entièrement français; comme il n'aime que

le militaire et les plaisirs faciles, Napoléon est son dieu et Paris son

paradis. Il aspire à revoir l'un et à connaître l'autre. En attendant,

il vit seul à sept lieues de Pétersbourg, avec son régiment de houlans,

et là, par un phénomène d'hérédité qui reparaît périodiquement dans la

dynastie des Romanof, il reproduit à peu près les goûts et les

occupations de son aïeul Pierre III; comme lui, il joue au soldat avec

frénésie. Son château est tenu comme une forteresse; on y observe dans

toute leur rigueur les détails du service des places. L'appartement du

prince est un arsenal, sa bibliothèque ne se compose que d'ouvrages

relatifs à l'armée, et les yeux fixés sur la grande nation militaire de

l'Occident, il y cherche perpétuellement un sujet d'études minutieuses

et de petites imitations. Pour orner ses jardins, il a fait élever par

des prisonniers français un camp de Boulogne en miniature; les musiques

de sa cavalerie ne jouent plus que des airs français, et c'est au son du

_Chant du départ_ que ses houlans défilent la parade. Éloignant

d'ailleurs les sympathies par son humeur fantasque, Constantin

Pavlovitch est peu populaire dans l'armée, qui lui reproche d'être plus

militaire que belliqueux, et d'autre part cette recrue, malgré son rang

dans la famille impériale, ne semble guère propre à nous ramener la

société polie de Pétersbourg.

Cette dernière, qui se compose exclusivement de la noblesse, fournit à

Savary le sujet d'un tableau détaillé, très vivant, très mordant. Sa

sévérité va-t-elle jusqu'à l'injustice? Nous serions tenté de le croire,

si le témoignage d'hommes placés mieux encore que lui pour bien voir,

mais appartenant à des milieux tout différents, s'inspirant de principes

et de passions tout autres, ne concordait avec le sien; son rapport

apparaît comme le développement impitoyable, peut-être exagéré, mais

logique, de certaines observations consignées par le prince Adam

Czartoryski dans ses Mémoires, par Joseph de Maistre dans sa

correspondance[197]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté de

reconnaître que Savary, en tenant sous sa plume ceux qui l'avaient tant

de fois éconduit, s'est trop souvenu de ses propres mésaventures. Sans

pénétrer à fond cette société inquiète et complexe, où luttaient tant

d'aspirations diverses, où tant d'idées fermentaient sous les passions

et les frivolités mondaines, il s'est attaché à en relever les travers

saillants, ceux qui paraissaient à première vue et s'accusaient en

relief; puis, les envisageant dans leurs rapports avec la politique, il

les signale avec véhémence à l'attention de l'Empereur.

[Note 197: Voy. notamment, pour le premier, I, 366; pour le second,

dans le volume de _Mémoires politiques et correspondance diplomatique_,

les pages 99, 324-325.]

Dans la société russe telle qu'elle se composait alors, Savary distingue

deux parts: l'une comprend quelques familles d'une situation établie,

d'une honorabilité irréprochable, d'un lustre traditionnel; l'autre,

plus nombreuse, plus remuante, se montre à notre émissaire comme une

réunion de grands seigneurs ruinés, avides de luxe et pauvres d'argent,

chez lesquels le sens moral n'a pas toujours résisté aux embarras

pécuniaires et à la pratique dégradante des expédients.

Cette pénurie s'expliquait historiquement. Catherine II, par calcul,

Paul, par caprice, avaient laissé s'établir une pratique détestable, en

vertu de laquelle le prince ne récompensait pas seulement les services

de la noblesse, mais les payait au sens strict du mot; il les payait en

argent, en domaines, en hommes. Sous Catherine, après chaque expédition

heureuse contre la Turquie, le partage des terres conquises s'opérait

entre les généraux et les officiers; la Russie faisait la guerre pour le

butin autant que pour la gloire; «nous sommes restés un peu Asiatiques à

cet égard», disait ingénument un ministre. Quand les dépouilles des

vaincus ne suffisaient plus, Catherine employait les domaines de la

couronne à gorger de richesses ceux qui la servaient bien; sa facilité

de main, sa générosité dissipatrice, étaient demeurées proverbiales.

Paul, désordonné et excessif en tout, outra encore ce système; il

donnait «trois mille paysans comme il eût fait d'une bague[198]».

Encouragés par ces libéralités sans mesure, voyant dans le trésor

impérial une inépuisable réserve, la noblesse russe avait donné carrière

à ses instincts de dépense et d'ostentation. Une fureur de jouir et de

paraître, une fièvre de plaisirs s'était emparée d'elle, et la plus

jeune capitale de l'Europe en était devenue la plus fastueuse. À la fin

du dix-huitième siècle, aux heures sombres où la tourmente

révolutionnaire passait sur l'Europe, Pétersbourg demeurait le point

lumineux où s'était réfugié tout le brillant de l'ancienne société, où

la vie demeurait facile et insouciante du lendemain, l'hospitalité

somptueuse, où l'on faisait assaut de prodigalités grandioses.

[Note 198: Rapport de Savary du 4 novembre.]

Tout à coup, au milieu de ce tourbillon où la société russe se laissait

emporter, la source des profits s'était tarie. Appelé au trône,

Alexandre y avait apporté des intentions réformatrices, le désir honnête

de restaurer les finances de l'État et aussi de mettre fin à un usage

avilissant; il avait suspendu toutes gratifications sur le trésor

impérial, et aux demandes de secours répondait en conseillant

l'économie. Mais l'impulsion était donnée, et les moeurs furent plus

fortes que la volonté du monarque. La noblesse ne sut pas modérer son

train, continua de vivre grandement, portes ouvertes, dans ses palais

parés de tous les raffinements du luxe, au milieu d'un peuple de clients

et de parasites, et bientôt, la munificence impériale ne réparant plus

les brèches qui se creusaient sans cesse aux fortunes, une gêne

universelle se glissa sous ces apparences dorées. En 1807, Pétersbourg,

la capitale aux dehors splendides, était une ville de débiteurs, et

Savary cite à cet égard des détails caractéristiques. «J'en connais

plusieurs, dit-il en parlant des Russes, titrés, couverts de diamants

les jours de représentation et occupant des charges éminentes dans

l'État, auxquels il arrive fréquemment qu'un boulanger refuse au moment

du dîner de fournir le pain nécessaire. On voit ici à cet égard des

choses qu'on ne voit nulle autre part, des hommes qui ont des millions

de dettes et qui n'ont d'autre ressource que de s'en mettre à la mode,

que de s'en flatter et d'en tirer vanité.--Une femme titrée de

Saint-Pétersbourg raconte comme une chose à laquelle elle met peu

d'importance, qu'elle a cent cinquante mille roubles de dettes, et quand

on l'invite à un bal paré et qu'elle n'a pu s'y rendre, il est ordinaire

de l'entendre s'excuser en disant que le préteur n'a pas voulu lui

confier ses diamants pour la nuit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est

que tout cela ne fait aucun tort à ces femmes dans le monde, toutes

étant à peu près dans le même cas.»

Dans ce désordre des fortunes réside en partie le péril pour le système

nouveau et pour Alexandre. Si la faction anglaise a pu facilement

ameuter l'opinion contre le signataire des traités de Tilsit, c'est

qu'elle s'adressait à des mécontents d'ancienne date. Parmi eux,

plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources; l'horreur de leur

situation les rend prêts à tout, et une révolution qui leur rouvrirait

auprès d'un monarque nouveau le chemin des honneurs profitables, leur

apparaît comme le moyen de salut. Qu'un chef audacieux se présente pour

les mener à l'assaut du pouvoir, il trouvera en eux des soldats tout

préparés, et Savary, qui sait ses auteurs, reconnaît ces ennemis

intéressés du souverain dans les vers célèbres:

/*

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes

Que pressent de ses lois les ordres légitimes,

Et qui, désespérant de les plus éviter,

Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

*/

Mais le remède ne saurait-il se trouver dans le mal? Par ses faiblesses,

qui la rendent dangereuse, l'aristocratie russe offre sur elle une prise

facile. Si elles disposent certains de ses membres aux entreprises

désespérées, elles la laissent aussi sans défense contre les appels du

plaisir, l'éblouissement des fêtes données à propos et le prestige des

grandes situations mondaines. À l'aide de tels moyens, ne peut-on la

séduire et la fasciner? Qu'un ambassadeur de France s'établisse avec

fracas à Pétersbourg, qu'il mène grand train et fasse étalage

d'opulence, qu'il ouvre toutes grandes les portes de son hôtel, que ses

fêtes soient de celles dont on parle et auxquelles il faut avoir

assisté, les convictions politiques ne tiendront pas devant l'attrait du

plaisir, et l'on verra les seigneurs russes se presser dans les salons

de notre envoyé; celui-ci pourra gagner les uns et les plier à son

ascendant, pénétrer les autres, surveiller à la fois et gouverner la

société.

Ce système a été employé par plusieurs puissances tour à tour et avec

succès; il est de tradition dans le pays, et c'est l'Angleterre qui le

met aujourd'hui en pratique. Elle a si bien compris la nécessité de

tenir à Pétersbourg maison ouverte qu'elle y a dédoublé son ambassade:

un ministre de second rang, sir Stuart, fait les affaires; l'ambassadeur

en titre, lord Gower, a surtout pour fonction de représenter. «Un grand

indolent qui n'aime pas son métier», dit de lui l'empereur Alexandre;

mais ce membre hautain de l'aristocratie britannique, d'une nonchalance

superbe, possède les plus beaux chevaux de Pétersbourg, les plus luxueux

équipages, la meilleure table, un train supérieur à celui de certains

souverains d'Allemagne, et la noblesse, subjuguée par ses manières,

éblouie de son faste, attirée par ses réceptions, vient docilement

recevoir de sa bouche les leçons de l'Angleterre. Quand l'empereur

Alexandre, se conformant aux stipulations de Tilsit, rompra avec

Londres, le départ de la mission britannique opérera une révolution dans

les habitudes de la société et la laissera déconcertée; c'est ce moment

de désarroi qu'il faudra saisir pour l'attirer à nous, en prenant la

direction de ses plaisirs et en lui offrant aussitôt un nouveau point de

ralliement. Il est donc indispensable qu'à cette époque la France ait à

Pétersbourg un représentant définitif, puissamment établi dans sa

charge; que cet envoyé ne soit pas seulement un agent consciencieux et

habile, mais un homme de grande allure, d'un nom ancien, s'il se peut,

et retentissant, d'une situation personnelle hors de pair; qu'il soit

surtout un maître de maison incomparable et ne craigne point de rival

dans l'art de faire magnifiquement figure. S'il est pourvu de toutes ces

qualités, notre représentant parviendra peut-être à recueillir en partie

l'héritage politique de nos rivaux, en succédant à leur ambassadeur dans

sa royauté mondaine. Non qu'il y ait lieu d'espérer un triomphe absolu;

un parti d'opposition subsistera toujours, bien prononcé, irréductible,

mais la masse indécise et flottante, celle qui suit l'impulsion et se

laisse entraîner où l'on dîne et où l'on danse, viendra chercher le mot

d'ordre au palais de France après l'avoir pris longtemps à celui

d'Angleterre.

Il y aurait un autre moyen de substituer notre influence à celle de

notre ennemie: ce serait d'introduire en Russie un commerce français.

Savary a pu se rendre compte à quel point les relations d'intérêt et de

négoce établies entre la Grande-Bretagne et la Russie contribuaient à

l'intimité politique des deux États, et il fournit à ce sujet des

détails curieux. Il a vu le commerce avec l'Angleterre entré de plus en

plus dans les moeurs de la Russie; c'est lui qui peuple la Néva de voiles

et de chalands, qui répand l'activité dans ses ports et anime ses quais;

sur douze cents bâtiments que l'on voit entrer par an dans le grand

fleuve, plus de six cents portent pavillon britannique. À Pétersbourg,

le corps des marchands tout entier doit son aisance aux transactions

avec l'Angleterre; une grande partie d'entre eux est de nationalité ou

d'origine britannique; pour les autres, qu'ils soient Allemands ou

Russes, l'intérêt leur a fait une seconde patrie et les a naturalisés

Anglais. Les nobles eux-mêmes sont tributaires de la Grande-Bretagne;

c'est elle qui, achetant le bois de leurs vastes domaines, leur sert la

partie la plus régulière de leurs revenus; de plus, elle les a

accoutumés à voir en elle le pourvoyeur attitré, traditionnel,

indispensable, de toute une partie des objets nécessaires à leur vie.

Les produits de son industrie sont partout en Russie; ils affluent

chaque printemps par cargaisons immenses, et pour ceux qu'écartent des

droits rigoureux ou prohibitifs, l'Angleterre les confectionne sur place

par la main d'ouvriers à elle, émigrés volontaires, et fabrique en

Russie des produits anglais. Elle fournit aux nobles le drap de leurs

vêtements, le mobilier de leurs maisons, la vaisselle qui décore leurs

tables, jusqu'au papier, aux plumes et à l'encre dont ils se servent, et

se rendant maîtresse de leurs goûts, de leurs habitudes, de leurs

commodités, a su tisser des liens ténus, mais innombrables et

résistants, qui enlacent la Russie et la tiennent prisonnière.

Cependant, après que la rupture politique aura momentanément suspendu

ses envois, sera-t-il impossible à la France de remplacer ses produits

par les nôtres et de succéder à son monopole? Savary ne le pense pas et

conseille d'entreprendre cette oeuvre, mais il ne se dissimule guère que

les moyens à employer, envoi d'articles choisis, création d'une

factorerie française, établissement de maisons recommandables, ne

sauraient opérer que graduellement et à la longue. La conquête

économique d'un empire doit être l'ouvrage du temps, et un marché ne

s'enlève pas comme une place de guerre. La France ne peut donc espérer

de combler immédiatement le vide immense que l'interruption du négoce

avec l'Angleterre va produire en Russie, et d'éviter à ce pays une

période de souffrances. Cette crise marquera pour l'alliance l'épreuve

aiguë; c'est alors que se produira contre nous la révolte des intérêts,

le choc furieux des mécontentements; c'est à ce moment que l'énergie

deviendra particulièrement nécessaire à l'empereur Alexandre et qu'il

sera à propos de la lui insuffler. Seul, l'empereur Napoléon, par ses

communications directes avec ce prince et l'ascendant qu'il exercera sur

lui, pourra le raidir contre des obsessions de toute sorte, l'amener aux

rigueurs nécessaires, briser ainsi indirectement l'opposition du

commerce, chasser l'intrigue de la cour et faire triompher

définitivement la France en Russie. Un recours à l'Empereur, un appel à

sa toute-puissance, l'espoir dans un miracle de son génie, telle est la

conclusion à laquelle aboutit Savary dans cette matière comme en

d'autres, et rien ne laisse mieux voir combien était limitée sa

confiance en tous moyens humains et rationnels.

Dans les rapports du général, Napoléon puisa les éléments de plusieurs

décisions. Le choix d'un ambassadeur pour Pétersbourg le préoccupait

extrêmement. Sentant la nécessité de donner à sa représentation dans

cette capitale un caractère exceptionnel, il s'était d'abord arrêté au

parti suivant: un diplomate de carrière, possédant à fond la pratique et

le maniement des affaires, M. de La Forest, ancien ministre à Berlin,

serait accrédité comme ambassadeur; en même temps, l'Empereur tiendrait

toujours à Pétersbourg l'un de ses aides de camp, attaché à la personne

même du Tsar et appelé a remplacer Savary dans la familiarité de ce

monarque. Cette résolution avait même transpiré, lorsque la nécessité

reconnue par Napoléon d'agir non seulement sur l'empereur, mais sur la

société, l'amena à changer d'avis et à concentrer sur l'ambassadeur tout

le relief de la représentation; dès lors, la nomination d'un seul envoyé

et un changement de personne devenaient nécessaires.

Napoléon possédait un homme que son nom et ses traditions de famille

rattachaient à l'ancienne France et qui, cependant, avait donné au

nouveau régime les preuves d'un dévouement sans réserve; c'était son

grand écuyer, le général de division de Caulaincourt. Esprit distingué,

coeur généreux et droit, Caulaincourt portait à l'Empereur un attachement

chevaleresque, l'avait servi avec honneur dans différentes missions,

dont l'une l'avait déjà conduit en Russie, et plus tard, à l'heure des

épreuves, devait se grandir encore par cette fidélité au malheur qui est

le privilège des âmes nobles. En même temps, ce galant homme se

souvenait de ses origines, aimait à les rappeler par son langage, sa

tenue, ses manières; ses goûts naturellement relevés le portaient vers

l'élégance et le luxe; il recherchait l'atmosphère des cours, et aucune

gloire ne pouvait lui être plus sensible que celle de réconcilier la

France impériale avec l'une des aristocraties de la vieille Europe.

Napoléon jugea que nul personnage de sa cour ou de son état-major

n'était mieux propre à remplir, non seulement avec dignité, mais avec

éclat, le premier poste de la diplomatie française. «J'envoie décidément

Caulaincourt[199]»; ce fut en ces termes qu'il annonça son choix à

Savary le 1er novembre 1807. Quelques jours après, M. de Caulaincourt,

malgré ses vives résistances, était désigné d'autorité pour aller à

Pétersbourg, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire, 800,000 francs

de traitement, 250,000 francs pour frais d'installation, un personnel

choisi de secrétaires et d'attachés, l'ordre de faire grand en toutes

choses, de déployer un faste dominateur et d'entreprendre la conquête

mondaine de la Russie.

[Note 199: _Corresp_., 13318.]

Napoléon s'occupa de préparer les voies à son ambassadeur et,

personnellement, chercha à plaire en Russie. Grands et petits moyens,

rien ne fut épargné. Pour diminuer les souffrances du commerce,

l'Empereur s'offrit à lui acheter des bois de mâture et à faire mettre

trois vaisseaux français en construction sur les chantiers de Russie. Il

promit à l'armée du Tsar cinquante mille fusils d'un nouveau modèle,

ouvrit nos ports aux _cadets_ désireux de perfectionner leur éducation

navale. En même temps, il parut disposé à pourvoir aux amusements de

Pétersbourg. Savary lui ayant fait connaître que l'ouverture d'un

théâtre français ferait plaisir: «Talleyrand, répondit-il, enverra des

acteurs et des actrices[200].»

[Note 200: _Corresp_., 13190. Talleyrand, en sa qualité de grand

chambellan, était chargé de la surintendance des théâtres.]

Il voulut aussi que les relations avec les différentes cours de Russie

devinssent suivies et spécialement courtoises. S'il dédaigna envers les

deux impératrices les procédés de séduction un peu vulgaires dont avait

parlé Savary, il tint à ce que son frère Jérôme et sa nouvelle

belle-soeur, la reine Catherine de Westphalie, parente de Marie

Féodorovna, annonçassent leur mariage à cette princesse en termes

déférents. Vis-à-vis d'Alexandre, il se réserva d'agir lui-même et

d'exercer son charme fascinateur. Un échange de courtoisies s'était

établi déjà entre les deux souverains: Alexandre envoyait à l'Empereur

des pelisses estimées quatre-vingt mille roubles chacune et s'intitulait

son _fourreur_; Napoléon répondait par des cadeaux de porcelaines de

Sèvres, choisies sur les indications de Savary et d'après les goûts du

Tsar. De plus, jugeant que des témoignages d'abandon et de confiance le

mèneraient mieux à gouverner l'esprit de ce prince, en le rendant maître

de son coeur, il se mit à lui écrire directement et souvent; dans ses

lettres, il mêlait avec tact au langage de la politique et des affaires

des assurances d'attachement, exprimait en termes sobres et pénétrants,

sans protestations exagérées, son désir de voir s'affermir entre

Alexandre et lui une amitié réelle, une amitié d'hommes, simple et

solide, et prolongeait ainsi à distance l'intimité de Tilsit[201].

[Note 201: Voy., pour la fin de 1807, les lettres de Napoléon dans

la _Correspondance_, _t_. XVI, et les réponses d'Alexandre publiées par

M. de TATISTCHEFF dans la _Nouvelle Revue_, 15 juin 1890.]

Malgré l'espoir qu'il fondait sur ce commerce et les autres moyens

d'ascendant qu'il s'était choisis, Napoléon avait trop le sentiment des

réalités pour leur attribuer une efficacité certaine. Les constatations

peu rassurantes de Savary fixaient dans son esprit les doutes qu'il

n'avait cessé de concevoir sur la solidité de l'alliance russe; résolu

plus que jamais à essayer franchement du système ébauché à Tilsit, il

jugeait que l'imprudence de s'y abandonner sans réserve lui était

péremptoirement démontrée. Il croyait peu cependant à l'imminence d'un

attentat contre le Tsar; parmi les chefs de l'opposition, il n'en

distinguait aucun dont l'audace fût à hauteur d'un tel forfait,

ordonnait même à Savary de suspendre ses avertissements, les jugeant

plus dangereux qu'utiles, mais n'en découvrait pas moins un grave péril

dans les dispositions de la société russe; ce qu'il craignait d'elle

était une influence pernicieuse sur l'esprit d'Alexandre, où il

distinguait, malgré tout, un reste d'incertitude et de défiance. En

somme, la Russie n'était qu'à demi conquise; sans doute, la position

principale, culminante, c'est-à-dire l'empereur, était à nous, mais,

située entre des masses hostiles qui s'étaient fortement retranchées, se

défendaient bien et ne se laissaient que difficilement entamer, elle

formait entre nos mains une possession aventurée, en l'air, pour parler

le langage des opérations militaires, et toujours exposée aux

entreprises de l'ennemi. Le retour de la Russie aux errements du passé

apparaissait de plus en plus à Napoléon comme une hypothèse à prévoir et

comme un élément essentiel à faire entrer dans ses calculs. Cette

conviction, à laquelle les observations de Savary donnaient une base

précise, devait exercer sur sa politique une influence très appréciable,

et ses rapports avec Pétersbourg s'inspireront d'une double pensée,

conserver d'une part l'alliance de la Russie, la mettre en activité et

lui faire porter tous ses fruits, mais en même temps se tenir

constamment en garde contre une défection nouvelle de cette puissance.

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 19 / 95 题