UNE RECONNAISSANCE DIPLOMATIQUE

Le général Savary détaché temporairement auprès de l'empereur

Alexandre.--Double objet de son envoi: il doit entretenir la confiance

d'Alexandre et étudier les dispositions de la société

russe.--Instructions de l'Empereur; mot de Talleyrand.--Voyage pénible;

universelle malveillance.--Gracieux accueil du Tsar.--Ses conversations

répétées mot pour mot dans les rapports du général.--Les soirées de

Kammennoï-Ostrof.--L'impératrice Élisabeth.--Simplicité

d'Alexandre.--Les deux cours.--Situation de l'Impératrice

mère.--L'audience d'une minute.--Saint-Pétersbourg l'été; les

Îles.--Savary éconduit de toutes parts.--Mortifications qu'on lui

inflige.--Il envoie une première série d'informations; portraits des

ministres russes et des représentants étrangers.--Le prince Adam

Czartoryski et Joseph de Maistre.--L'empereur Alexandre essaye de

diminuer les répugnances de la société pour l'envoyé français.--_L'objet

de ses délassements_.--L'empereur Napoléon et _les belles

Russes_.--Agitation croissante dans les salons.--Savary craint un

attentat contre le Tsar; il s'institue officieusement son ministre de la

police.--Rôle de madame Narischkine.--Efforts pour amener Alexandre à

_épurer_ le ministère et à éloigner les mécontents: paroles

caractéristiques de ce monarque.--Opérations mondaines de Savary; son

humeur batailleuse.--Résultats de son enquête.--Ses appréciations sur

l'empereur Alexandre, l'impératrice régnante, l'impératrice mère.--Le

musée de Pavlovsk.--Le grand-duc Constantin.--Tableau de la

noblesse.--Luxe et pénurie; raisons historiques du désordre des

fortunes; danger qui en résulte pour l'alliance.--Qualités que devra

posséder l'ambassadeur de Napoléon.--La question commerciale et

économique.--Napoléon désigne comme ambassadeur le général de

Caulaincourt; moyens d'influence qu'il met à sa disposition.--Il

continue vis-à-vis d'Alexandre son système de séduction

personnelle.--Échange de cadeaux; correspondance intime et

directe.--Quelle conclusion tire Napoléon des rapports de Savary.

I

Après un rapide séjour à Dresde, Napoléon était revenu en France jouir

de sa gloire et s'adonner pour quelques instants au gouvernement

intérieur de ses États. Quelque occupé qu'il fût de ce soin, sa pensée

se reportait souvent, et non sans inquiétude, vers le jeune monarque qui

venait de disparaître dans les profondeurs de la Russie. Rendu à

lui-même, Alexandre ne se laisserait-il pas ressaisir par des influences

contraires à la France, et son amitié de fraîche date résisterait-elle à

l'épreuve de la séparation? Afin de conserver sut lui l'ascendant

nécessaire, Napoléon voulut qu'aucune solution de continuité n'intervînt

dans leurs rapports. Le rétablissement des relations diplomatiques,

l'envoi d'ambassades respectives, avait été décidé, mais cette opération

exigeait quelque temps, des formalités. En attendant qu'elle fût

accomplie, Napoléon résolut de détacher auprès d'Alexandre l'un de ses

aides de camp et de l'accréditer à Pétersbourg en mission temporaire.

Cet envoyé, dépourvu de tout caractère officiel, recommandé seulement

par ses épaulettes d'officier général, prendrait peut-être dans

l'intimité du Tsar une place à laquelle pouvait difficilement prétendre

un ambassadeur qualifié, dont l'étiquette fixait rigoureusement et

limitait les prérogatives. L'aide de camp choisi fut le général Savary,

qui avait assisté à l'entrevue et s'était trouvé plusieurs fois en

rapport avec Alexandre: un chargé d'affaires, M. de Lesseps, lui fut

adjoint pour l'expédition des affaires. A titre d'introduction, Savary

reçut une lettre de son maître pour le Tsar: «Je prie Votre Majesté,

disait l'Empereur, de le recevoir avec cette bonté qui lui est

particulière et d'ajouter une entière confiance à ce qu'il lui dira de

ma part[166].»

[Note 166: _Corresp_., 12910.]

A vrai dire, il ne s'agissait pas encore de négocier, de régler les

questions abordées ou effleurées à Tilsit, mais d'entretenir la

confiance, de faire durer, en la renouvelant constamment, l'impression

qu'avait produite sur le monarque russe le contact avec Napoléon. Vivant

depuis dix ans auprès de l'Empereur, le voyant à toute heure, formé à le

servir et à le comprendre, Savary transmettrait mieux que personne la

pensée du maître, sur laquelle il s'était habitué à modeler la sienne;

il en rendrait non seulement le sens, mais la forme, avec ces tournures

originales qui la caractérisaient si fortement, apparaîtrait ainsi comme

un rappel vivant des heures d'intimité passées à Tilsit et mettrait

toujours auprès d'Alexandre quelque chose de Napoléon.

Sa mission avait un autre objet. Si l'empereur de Russie paraissait nous

appartenir, son gouvernement, ses ministres, ses conseillers officiels

ou privés, les chefs de la noblesse, les directeurs de l'opinion, tout

ce qui à Pétersbourg pouvait influer sur la marche des affaires, sous un

prince indulgent, tout ce qui pouvait servir, contrarier ou changer ses

intentions, n'avait point figuré à Tilsit ni signé au pacte d'alliance.

La Russie suivrait-elle l'évolution de son souverain? Au contraire,

persisterait-elle envers nous dans une hostilité qui tiendrait

continuellement en péril l'union et même la paix? Était-il possible

d'agir sur elle, de la gagner en tout ou en partie? Avant de juger ce

que l'on devait en attendre, il était nécessaire de la connaître, et

l'on ne possédait sur son compte que des notions surannées, vagues ou

contradictoires. Savary fut envoyé en reconnaissance. Il dut considérer

de près la société russe, étudier les factions, les coteries, démêler le

jeu des intrigues, examiner les moyens de créer un parti français,

apprécier l'esprit de l'armée, et transmettre sur tous ces points des

détails circonstanciés: Napoléon avait besoin de ces renseignements pour

apprécier l'alliance à son juste prix et régler en conséquence sa marche

ultérieure. Les talents d'observation, de pénétration, que Savary avait

toujours déployés et qui plus tard devaient faire de lui un excellent

chef de police, le rendaient particulièrement propre à ce rôle

d'explorateur. Il dut toutefois l'aborder avec tact, s'insinuer dans la

confiance des Russes, les observer sans en avoir l'air, évitant tout ce

qui pourrait donner à ses investigations un caractère de surveillance et

d'espionnage. D'un mot, Talleyrand lui traça sa conduite: «Tâchez, lui

dit-il, de savoir beaucoup en demandant peu[167].»

[Note 167: Lettre de Savary au ministre des relations extérieures, 9

septembre 1807.]

Savary passa le Niémen avec une suite d'officiers et de secrétaires. Les

Français traversèrent d'abord l'étroite bande de territoire prussien que

n'avaient pas occupé nos armées, parlant haut, commandant en maîtres,

menant grand tapage de vainqueurs. À la frontière de Russie, il leur en

fallut rabattre. Pour commencer, on les assujettit à la formalité des

passeports, bien que Savary eût pris soin de décliner toutes ses

qualités[168]. Lorsqu'il put continuer son chemin, il s'aperçut vite que

la population russe nous considérait toujours en ennemis: partout des

visages fermés ou malveillants, un mutisme impénétrable ou des paroles

de haine. Obéissant à l'impulsion précédemment donnée, ignorant Tilsit,

fonctionnaires et prêtres ne cessaient d'exciter contre nous le

sentiment national et religieux. Comme Alexandre n'avait pas encore

songé à révoquer l'ordre donné d'appeler la malédiction du ciel sur les

Français, ennemis du Tsar, ennemis de Dieu, on continuait de prier

officiellement dans toutes les églises pour notre extermination. À

mesure que nos voyageurs approchaient de la capitale, l'hostilité

prenait un caractère plus sensible, plus injurieux. Entré dans

Pétersbourg, Savary eut quelque peine à s'y procurer un logement,

personne ne se souciant de le recevoir et de l'héberger[169].

[Note 168: _Life of general_ sir Robert WILSON, from

autobiographical Memoirs, Journal, etc. London, 1862, II, 319-20.]

[Note 169: Tableau de Saint-Pétersbourg à l'époque du 23 juillet au

5 août, envoyé par Savary le 6 août 1807. Archives nationales, AF, IV,

1007. _Mémoires de Savary, duc de Rovigo_, III, 149.]

Pour se retrouver en pays ami, il lui fallut passer le seuil du palais

impérial. Arrivé le 23 juillet, il fut reçu par Alexandre le soir même.

Après quelques mots aimables à l'adresse de l'envoyé: «Comment se porte

l'Empereur?» dit Alexandre, et tout de suite, avec cette aisance

souveraine qui faisait partie de ses moyens de séduction, sur un ton

d'amicale et confiante causerie, il se mit à parler de Tilsit, de ces

jours dont le souvenir semblait posséder et bercer sa pensée. Savary a

consigné par écrit cette conversation, en lui laissant la formé de

dialogue, ainsi qu'il devait faire pour tous ses entretiens avec

Alexandre, et ce tour donne à ses récits une vie singulière, ressuscite

les personnages. Alexandre avait reçu la lettre de Napoléon et la

lisait; il posa quelques questions sur le voyage de l'Empereur, et

bientôt: «Il m'a donné à Tilsit des marques d'attachement que je

n'oublierai jamais. Je suis bien sensible aux témoignages d'amitié qu'il

me donne aujourd'hui, et lui sais gré du choix qu'il a fait de vous pour

me les apporter.»

Après un moment de silence, en fixant le général: «Eh bien! reprit-il,

plus j'y pense, et plus je suis content de l'avoir vu; je crains

toujours d'oublier un seul mot de l'énorme quantité de choses qu'il m'a

dites dans un si court intervalle de temps. C'est un homme

extraordinaire, et il faut reconnaître, messieurs, que, quoique nous

ayons quelque droit à votre estime, vous avez une supériorité marquée et

qu'il faudrait être insensé pour vous la contester. Au reste, j'espère

que cela est bien fini: j'ai une parole et je la tiendrai.--Avez-vous

quelques instructions avec cette lettre?

RÉPONSE.--Non, Sire, je n'ai ici aucun caractère et je n'ai pour

commission que de faire mes efforts pour être agréable à Votre Majesté.

L'EMPEREUR.--Avez-vous entendu parler du choix que veut faire l'Empereur

pour envoyer près de moi?

RÉPONSE.--Non, Sire. Beaucoup de personnes ambitionnaient cette faveur,

mais l'Empereur n'avait encore rien prononcé. Il m'a recommandé de dire

à Votre Majesté qu'il avait un long voyage à faire, son Corps législatif

à ouvrir, ses communications avec le Sénat, son administration

intérieure et son Conseil d'État qu'il n'avait pas présidé depuis

longtemps, et que probablement ces soins l'occuperaient exclusivement au

moment de son arrivée, mais qu'au premier instant de repos, il

chercherait quelqu'un qui pût convenir à Votre Majesté et qui fût tout à

fait dans les principes du grand événement de Tilsit.

L'EMPEREUR.--Fort bien, je recevrai avec plaisir tout ce qui viendra de

lui et parlera comme lui, c'est-à-dire qui sera toujours dans sa manière

de voir qui est la mienne... entendez-vous, qui est la mienne[170].»

[Note 170: Rapports du 6 août 1807.]

Après cette affirmation catégorique, l'audience dura encore quelques

instants; quand elle fut terminée, le grand maréchal Tolstoï s'approcha

de Savary, et, au nom de l'empereur, «qui, disait-il, n'aimait pas les

cérémonies», l'invita à dîner pour le lendemain.

Savary dîna au Palais d'hiver le 24, et quelques jours après à

Kaminennoï-Ostrof, résidence d'été de Sa Majesté. Les convives étaient

peu nombreux, quelques ministres, deux ou trois grands officiers de la

maison de l'empereur. Peu de minutes avant qu'on servît, l'impératrice

paraissait, suivie de sa soeur la princesse Amélie de Bade. Élisabeth

Alexievna était fort jolie et vraiment souveraine par la grâce

incomparable de sa taille et de sa démarche. Quand Catherine II l'avait

choisie pour en faire la femme du grand-duc Alexandre, jamais couple

plus charmant ne s'était offert à l'adoration des peuples, et pourtant

cette union, qui semblait promettre à Élisabeth le bonheur, ne lui avait

donné qu'une couronne. Ame romanesque et fière, elle n'avait point su

fixer l'adolescent inquiet auquel on l'avait mariée, et s'était refusée

à admettre le partage; incomprise et délaissée, elle s'était alors

repliée sur elle-même, cachait ses véritables sentiments sous une

apparence d'impénétrable froideur, mettait une sorte d'orgueil à vivre

comme une étrangère à la cour de son mari et à y passer ignorée.

D'ailleurs, dédaignant l'intrigue, elle évitait, sinon d'avoir, au moins

d'exprimer une opinion, affectait une docilité indifférente, cédait sur

tout et ne réservait que son coeur. Elle accueillit l'envoyé français

avec une politesse souriante et vide, et sa soeur imita cette attitude

composée. Pourtant, Savary crut remarquer chez les deux princesses une

nuance dans la résignation, et la contrainte lui parut moins visible

chez la souveraine que chez son inséparable compagne.

A table, Savary était placé à côté et à la droite de l'empereur. La

conversation était générale; Alexandre la dirigeait de préférence sur

des sujets militaires, sur ses troupes, sur notre armée et les emprunts

qu'il comptait lui faire. Une parfaite aisance régnait parmi les

convives, et le ton familier de ces scènes faisait mieux ressortir

l'élégance et la splendeur du cadre. La salle était magnifiquement

décorée; la table, chargée de massive argenterie, offrait un luxe de

fleurs qui donnait l'illusion d'un autre climat; la livrée, vêtue de

rouge, avait grand air, et, debout derrière le siège des deux Majestés,

des esclaves africains, avec leur visage d'ébène et leur costume à la

turque, mettaient chez le Tsar un souvenir et comme une vision de

l'Orient[171].

[Note 171: Rapports du 6 août. Cf. WILSON, II, 354.]

Après le dîner, l'impératrice se retirait de bonne heure; à

Kammennoï-Ostrof, elle passait sur la terrasse, d'où sa vue se reposait

sur de fraîches verdures, des eaux tranquilles, et découvrait au loin

l'horizon embrasé des soirs du Nord. Autour de l'empereur, on restait

entre hommes; il allait alors à Savary, le détachait du cercle,

s'emparait de lui, l'emmenait dans le jardin, où la soirée se passait en

conversations familières. On parlait du voyage que Napoléon avait promis

de faire à Pétersbourg: «Je sais qu'il craint le froid, disait

Alexandre, mais malgré cela, je ne le tiens pas quitte de venir me voir;

il aura un appartement que je lui ferai chauffer au même degré qu'en

Égypte.» Auparavant, lui-même irait à Paris; il voulait rendre visite à

son allié, «causer encore avec lui, le voir chez lui, et toutes ses

grandes institutions».--«Rien ne peut rendre, ajoute Savary, comment

l'empereur Alexandre parle de ce voyage et avec quel plaisir. Il a déjà

calculé qu'il arrivera en vingt jours à Paris et qu'il ne visitera nos

grandes garnisons comme Metz et Strasbourg qu'à son retour. Il parle de

cela comme d'une pensée favorite qu'il a toujours bercée.» Puis,

Alexandre faisait allusion aux bruits du jour, aux nouvelles qui

arrivaient d'Orient, laissait l'entretien glisser sur le terrain de la

politique, et ne résistant pas à parler de l'objet qui lui tenait

surtout au coeur, l'effleurait légèrement: «L'Empereur, disait-il, lors

de l'événement arrivé à Constantinople, a eu la bonté de me dire qu'il

se regardait comme tout à fait dégagé avec cette puissance, et, par une

extrême bonté de sa part, m'a fait espérer..... Vous a-t-il parlé de

cela?

RÉPONSE.--Je crois comprendre Votre Majesté dans ce moment. Elle me fait

l'honneur de m'entretenir d'une chose de laquelle il m'a été parlé, mais

sans aucune instruction.

LE TSAR.--L'Empereur, qui juge mieux que personne, a paru voir aussi que

l'empire de Constantinople ne pouvait longtemps encore occuper une place

parmi les puissances de l'Europe. Nous avons beaucoup parlé de cela, et

j'avoue que si cette puissance doit s'écrouler un jour, la position de

la Russie lui fait espérer d'hériter d'une partie de sa dépouille.

L'Empereur a la bonté de me comprendre là-dessus, et je m'en rapporte

entièrement à lui quand il croira le moment arrivé... Je compte beaucoup

sur l'attachement qu'il m'a témoigné... Je ne presserai pas ce

moment...[172]» Et, sans insister davantage, se bornant à ce discret

rappel, Alexandre revenait vite à de moins délicats sujets. Il parlait

des autres puissances, de leur attitude qu'il blâmait, de leurs

représentants à Pétersbourg qu'il n'épargnait pas, réservait pour la

France toutes ses sympathies, pour notre envoyé toutes ses faveurs, et

Savary se retirait flatté, ravi de cet accueil, enchanté de l'aimable

monarque qui l'admettait à ses plus libres confidences.

[Note 172: Rapports du 6 août 1807.]

Ces triomphantes soirées eurent, hélas! de cruels lendemains. Savary

s'était vite aperçu qu'Alexandre Ier ne tenait pas à proprement parler

une cour. Son intérieur ressemblait à celui d'un particulier riche,

vivant avec ses amis, entouré d'un cercle qu'il s'était choisi et

n'étendait pas; chez lui, peu de réceptions officielles, jamais de

dîners de cérémonie, parce qu'il lui eût fallu, dans ce cas, «être assis

sur un siège élevé et représenter comme un souverain[173]». Si le

général, s'étonnant de cette simplicité, demandait où trouver à

Pétersbourg le faste, la solennité, l'appareil souverain, avec le

prestige et l'ascendant qu'ils exercent, on lui répondait de les

chercher auprès de l'impératrice douairière.

[Note 173: Joseph de MAISTRE, _Mémoires politiques et correspondance

diplomatique_, publiés par BLANC, 269.]

Marie Féodorovna, femme de Paul Ier et mère d'Alexandre, après la nuit

tragique qui l'avait faite veuve, avait conservé en Russie une position

sans précédent. Son fils, en montant sur le trône, avait voulu qu'elle

gardât le rang, les dotations, les privilèges honorifiques, qui lui

avaient été attribués; de plus, détestant le cérémonial, n'aimant que

l'intimité ou la pompe toute militaire des revues et des défilés, il

avait dédoublé en quelque sorte les fonctions de la souveraineté et, se

réservant le soin des affaires, avait laissé à sa mère la partie

d'extérieur et d'apparat. Marie Féodorovna convenait parfaitement au

rôle que son fils lui abandonnait. Si le temps était loin où elle était

apparue à la cour de Catherine II dans tout l'éclat de la jeunesse,

belle et «blanche[174]», l'âge et le malheur n'avaient fait que

rehausser son prestige. Elle s'imposait maintenant par l'aspect digne de

sa vie, par sa piété un peu théâtrale envers le passé, par le souvenir

des épreuves qui avaient blessé son coeur sans altérer la sérénité de son

front; on la révérait aujourd'hui, après l'avoir tour à tour admirée et

plainte. D'une bienfaisance toujours en éveil, elle gouvernait les

bonnes oeuvres, régnait sur les pauvres et s'était fait, dans les États

de son fils, un empire à elle, fondé sur l'amour et la reconnaissance.

Avec cela, née pour la cour, habile à distinguer et à maintenir les

rangs, aimant l'étiquette et l'introduisant dans les moindres détails de

la vie, supportant sans fatigue de longues heures de représentation qui

harassaient ses dames d'honneur, elle excellait à faire paraître la

souveraineté sous sa forme la plus imposante et y mettait son orgueil.

Elle avait donc continué à faire figure d'impératrice en exercice,

recevant, trônant, s'entourant d'une maison nombreuse à laquelle celles

de ses quatre plus jeunes enfants, qui vivaient à ses côtés, formaient

autant de satellites. C'était auprès d'elle seulement que l'on voyait un

service de dames, de chambellans, d'écuyers, de pages, la splendeur des

grandes réceptions et le cérémonial des présentations officielles.

Aussi, tout ce qui à Pétersbourg voulait une cour et ne pouvait s'en

passer, ne la rencontrant plus que chez l'impératrice mère, venait l'y

chercher; naturellement et sans effort, Marie Féodorovna avait retenu à

elle les hommages, l'assiduité, le culte qui se rend aux personnes

royales, et le pouvoir de la veille avait gardé tous les fidèles que

celui du jour dédaignait d'attirer. C'était la Tsarine douairière que

l'on allait remercier pour toute nomination obtenue, pour toute grâce

conférée, alors même qu'elle n'y avait pris aucune part; les officiers

nouvellement promus ou décorés venaient s'incliner devant elle et lui

baiser la main[175]. Bien qu'elle résidât d'ordinaire au château de

Pavlovsk, à douze lieues de Pétersbourg, les grands ne laissaient jamais

passer quinze jours sans faire acte de présence à son cercle, et

Alexandre lui-même s'y montrait deux fois par semaine. L'ancienne

cour,--c'était de ce nom que l'on désignait l'impératrice mère et son

entourage,--demeurait ainsi la grande puissance sociale et mondaine de

la Russie et, à ce titre, sans exercer l'autorité, conservait

l'influence[176].

[Note 174: _Mémoires de_ CZARTORYSKY, I, 163.]

[Note 175: «On ne va rien dire à l'impératrice régnante, écrivait

Savary, et quand un étranger fait une observation à ce sujet, on lui

répond _que ce n'est pas d'usage_... Dans les cérémonies publiques,

l'impératrice mère prend le plus souvent le bras de l'empereur;

l'impératrice régnante ne marche qu'après elle et seule. En voiture elle

a toujours la droite du fond--l'impératrice régnante à sa gauche, et

l'on a vu quelquefois l'empereur sur le devant. Il est arrivé

fréquemment dans les cérémonies militaires, et je l'ai vu, que, les

troupes étant sous les armes et l'empereur à cheval, la cérémonie ne

commençait pas parce que l'impératrice mère n'était point arrivée.»

Archives nationales, AF, IV, 1697.]

[Note 176: Notice sur la cour de Russie, jointe par Savary à ses

rapports du 6 août 1807. Notes sur la cour de Russie et

Saint-Pétersbourg, par le même, mémoire conservé aux archives

nationales, AF, IV, 1697. Cf. _Mémoires de_ CZARTORYSKI, I, 275, 384, et

_Réminiscences sur Alexandre Ier et Napoléon er_, par la comtesse de

CHOISEUL-GOUFFIER, 355.]

En politique, le rôle de l'ancienne cour aurait pu se comparer à celui

d'une chambre haute dans les gouvernements constitutionnels. Lente à se

décider et à évoluer, gardienne des traditions, elle modérait le

mouvement de l'État; elle empêchait sans agir, et, pour qu'une mesure

restât sans effet, il suffisait souvent qu'elle ne l'approuvât point.

Or, elle n'avait pas encore ratifié la paix avec Napoléon, et la

présence d'un envoyé français demeurait pour elle chose non avenue.

Savary s'en aperçut vite aux dépens de son amour-propre. «Le 30, dit-il,

je fus présenté à l'impératrice mère, au palais de Tauride; l'accueil

fut froid et ne dura pas tout à fait une minute[177].»

[Note 177: Rapports du 6 août 1807.]

Ce fut pour le général le signal des déboires. Il était arrivé à

Pétersbourg en plein été; mais la belle saison ne suspendait pas la vie

mondaine et ne faisait que la déplacer. La Russie officielle,

c'est-à-dire l'ensemble des familles qui depuis un demi-siècle

occupaient les fonctions de cour et d'État, désertait alors la capitale,

mais restait à ses portes et s'établissait aux Îles. Dans ce site où

l'imposante Néva, divisée en innombrables bras, se fait gracieuse et

riante, enlace entre ses replis des pelouses et des bois, les résidences

d'été, palais ou pavillons, s'étaient logées de toutes parts. Là,

ministres, personnages influents, hommes de cour et de plaisir, femmes à

la mode, élisaient domicile et restaient groupés. Aux Îles, on se voyait

beaucoup; tout présentait un aspect de luxe et d'entrain; le jour,

d'élégants équipages à quatre, six et huit chevaux sillonnaient les

allées; le soir, les villas resplendissaient de lumières, et des

concerts de trompes de chasse, improvisés sous bois, jetaient au loin

leurs profondes fanfares. Aux réceptions pompeuses de la ville

succédaient les réunions sans apprêt, les dîners à huit, dix ou douze

personnes, la promenade dans les beaux jardins du comte Strogonof,

situés en terrasse sur un bras du fleuve. Cette vie d'épanouissement et

de grand air semblait offrir à Savary une occasion propice pour examiner

de près la société russe et la surprendre dans son laisser-aller

familier; il essaya consciencieusement de s'y ménager des accès.

Il s'inscrivit chez les principaux personnages; on ne lui rendit pas sa

politesse. Il revint à la charge, réitéra ses visites et se vit

opiniâtrement refusé. Comme si un rapide mot d'ordre eût circulé, la

société russe se murait dans ses préjugés de caste, dans ses passions

nationales, et refusait tout contact avec un étranger qui était son

vainqueur et qui n'était pas de son monde[178].

[Note 178: Rapports et lettres de Savary, août-septembre 1807. Cf.

WILSON, II, 315-56. Voy. aussi l'ouvrage de M. PINGAUD, _Français et

Russes_, 483.]

Les femmes se montraient les plus hostiles. Françaises par les goûts et

l'éducation, mais Françaises d'autrefois, elles ne nous reconnaissaient

plus dans le peuple révolutionnaire qui s'imposait désormais par la

force et la violence. Séduisantes pour la plupart, instruites, exerçant

sur les hommes qui les entouraient le prestige d'une culture supérieure,

elles savaient, en peu de mots qui portaient, désigner Savary à

l'animadversion générale, et de lèvres gracieuses, où notre parler

prenait d'ordinaire un charme un peu mièvre, tombaient sèchement des

arrêts sans appel. Pendant les premières semaines de son séjour, Savary

ne réussit pas à se faire ouvrir une seule maison; quand il dînait chez

l'empereur, il voyait les autres convives l'abandonner le soir pour

aller dans le monde, et lui s'en revenait tristement, disait-il, à la

compagnie de son secrétaire[179].

[Note 179: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 153.]

La malveillance qu'on lui témoignait ne s'attachait pas seulement à son

caractère, mais s'étendait à sa personne. Son rôle dans l'exécution du

duc d'Enghien, rappelé, commenté, fournissait contre lui un argument

décisif, décourageait de rares bonnes volontés, et contribuait aux

mortifications qu'on lui infligeait en tous lieux. Paraissait-il à la

promenade, il voyait tous les regards se porter sur lui avec une

insistance blessante. S'il parcourait les rues de Pétersbourg, il

remarquait à la devanture des libraires des pamphlets où sa nation, son

empereur et lui-même étaient bafoués, des libelles

contre-révolutionnaires, toute la littérature de l'émigration. Afin de

tromper son dépit et son ennui, il en fut réduit pour quelque temps à

prendre le rôle d'un voyageur obscur et solitaire, à visiter

consciencieusement Pétersbourg, faisant à travers les églises, les

galeries et les palais de cette majestueuse capitale, la promenade

ordinaire des étrangers[180].

[Note 180: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 153.]

«Comment trouvez-vous Pétersbourg, général? lui dit l'empereur Alexandre

au bout de quelques jours.--Étonnant, Sire, et l'Italie n'offre rien de

comparable.--Comment passez-vous votre temps? Je sais que vous ne vous

amusez pas. Vous avez donc vu peu de monde jusqu'à présent?--Sire,

j'avoue à Votre Majesté que sans sa bonté et celle du grand-duc, je ne

serais pas encore sorti de mon appartement.--Cela changera

bientôt[181]», reprit l'empereur, et, pour faciliter à Savary la

patience, il lui conseilla d'aller visiter Cronstadt. Peu de temps

après, de brillantes réunions eurent lieu au château de Péterhof pour la

fête de l'impératrice mère. Alexandre eut soin d'y afficher le général

français par les plus flatteuses distinctions, le tint toujours à ses

côtés, donnant tacitement l'ordre de reconnaître en lui l'hôte autorisé

de la Russie et le représentant d'un allié.

[Note 181: Rapports du 6 août 1807.]

L'intervention du prince eut quelque effet. «Les visages ont pris un air

plus riant, écrivait Savary, quelques portes se sont ouvertes.[182]» Au

bout d'un mois et demi de quarantaine, il fut reçu dans certaines

maisons, s'y trouva avec des Russes haut placés, put les observer, et,

le 23 septembre, une première note, après une sommaire et franche

constatation des tendances hostiles de la société, transmettait une

suite d'appréciations sur quelques personnages en vue[183]. Savary s'est

rencontré avec le prince Adam Czartoryski, de réputation européenne,

chargé des affaires étrangères avant Austerlitz, «aujourd'hui sénateur

et membre du Conseil; on ajoute dans le public: ami de l'empereur. Il a

une conduite inexplicable, a l'air de ne se mêler de rien, et l'opinion

le place presque partout. On ne sait ce qu'il veut; il voit peu de

monde...» Et Savary ajoute, en marge, cette note qui surprend: «Je l'ai

trouvé fort au-dessous de sa réputation. C'est un homme de l'opinion

duquel on doit peu se soucier.» Jadis, le prince formait avec MM.

Kotchoubey, Strogonof et Novossiltsof le conseil intime de l'empereur,

ce que l'on appelait le Comité de salut public; que sont devenus les

autres membres de ce cénacle? Kotchoubey est ministre de l'intérieur,

mais sa position est ébranlée; Novossiltsof reste à craindre; toujours

ami de l'empereur, il est libéral à l'anglaise et ne rêve que d'importer

en Russie les institutions britanniques: «il en est ridicule», ajoute

Savary. Parmi les meilleurs officiers de l'empereur, le prince Lobanof,

désigné pour le portefeuille de la guerre, est à nous; l'amiral

Tchitchagof, ministre de la marine, «est un jeune homme instruit dans sa

partie; il n'est ni Anglais ni Français; c'est un bon Russe»; le comte

Roumiantsof, ministre du commerce, et le général de Budberg, ministre

des affaires étrangères, paraissent acquis à la France, avec la

différence qui sépare un partisan de la veille d'un ami du lendemain. En

arrière de ces ministres de premier plan, dans le groupe de portraits

esquissés par Savary, apparaissent vaguement les titulaires des autres

portefeuilles, figures effacées, et à l'écart se tient le héros de la

dernière campagne, le prince Bagration, «homme sombre, ambitieux et

n'aimant pas les Français».

[Note 182: Lettre au ministre des relations extérieures, 23 août

1807.]

[Note 183: _Id_. Nous avons publié cette pièce dans la _Revue

d'histoire diplomatique_, 1er juillet 1890.]

Ce n'est point d'ailleurs parmi les Russes qu'il faut chercher les

meneurs de la société. «Le corps diplomatique, dit Savary, la régente à

son gré; il en dirige l'esprit et les plaisirs.» Or, le corps

diplomatique est la citadelle de l'opposition. Les ambassadeurs

d'Angleterre et d'Autriche mènent campagne contre nous; les agents des

autres cours agissent sous leurs ordres, et ceux mêmes des États que

Napoléon croit avoir enchaînés à sa politique, nous sont ouvertement ou

perfidement hostiles. Il y a plus: on voit à Pétersbourg des ombres de

diplomates, représentant des fantômes d'États, certains envoyés de

souverains détrônés par Napoléon, se faire écouter et rendre des

oracles. Des figures d'un autre âge, comme le vieux duc de Serra

Capriola, ambassadeur de Naples depuis trente-cinq ans[184], tiennent en

échec l'envoyé du vainqueur de l'Europe; qu'est-ce donc quand parmi ces

ministres de rois _in partibus_ se trouvent des adversaires d'un mérite

redoutable? «On rencontre ici, dit Savary, un comte de Meister (Joseph

de Maistre) qui prétend toujours être ministre de Sardaigne. C'est un

homme d'esprit et un habitué de la maison de l'ambassadeur d'Autriche et

de celui d'Angleterre. Il serait peut être mieux à Mittau qu'ici, s'il

s'obstine à vouloir être ambassadeur du roi de Cagliari.»

[Note 184: Il avait épousé la fille d'une dame russe qui recevait

beaucoup et que l'on appelait la _belle-mère du corps diplomatique_.]

Ces premières informations ne satisfirent Napoléon qu'imparfaitement. Il

attendait un tableau, et on lui envoyait une série de croquis. Il

demanda à Savary des observations plus complètes et surtout plus

profondes; jetant un regard interrogateur sur le lointain et obscur

empire du Nord, il se demandait si la réunion de seigneurs groupés

autour du trône composait à elle seule toute la nation pensante et

agissante, si cette Russie mondaine n'en masquait pas une autre, moins

attachée à ses préjugés, où notre influence pourrait trouver son point

d'appui. «Veuillez faire connaître, ordonnait-il d'écrire à Savary, s'il

existe une autre société, plus loin du trône, mais plus près du

peuple[185].» À cette question, Savary pouvait répondre hardiment, comme

il le fit, par la négative. À part un groupe de marchands, la Russie ne

possédait point de classe moyenne; la noblesse reposait directement sur

le peuple, masse en apparence inerte, inacessible à toute influence du

dehors et où rien ne se distinguait des forces internes qui

sommeillaient dans son sein. C'était l'aristocratie seule qu'il

importait de connaître, afin de se mettre en mesure de la combattre ou

de la rallier, et c'était elle que Savary s'obstinait avec raison à

vouloir pénétrer et observer.

[Note 185: Champagny, ministre des relations extérieures, à Savary,

17 septembre 1807.]

Dans le siège qu'il menait autour d'elle, l'empereur Alexandre

continuait à le seconder. Ce prince procédait maintenant par démarches

individuelles, agissait sur les personnes de son entourage et sur «les

dames auxquelles il donnait quelques soins».--«Il m'est revenu par une

voie entièrement sûre, ajoute Savary, différentes petites anecdotes

galantes qui le concernent et dans lesquelles il a eu l'occasion de

montrer toute la sincérité de son attachement pour Votre Majesté. C'est

au point qu'il a rompu en visière avec une personne pour laquelle il

avait des bontés dont il recevait le retour, parce qu'elle osa lui

parler de tout ce qui s'était passé entre lui et l'empereur des

Français[186].» De son côté, Savary s'adressait aux femmes que

l'influence du séduisant monarque avait déjà ébranlées, et ce fut auprès

de l'une d'elles qu'il rencontra son plus brillant succès.

[Note 186: Lettre à l'Empereur du 9 septembre 1807.]

Parmi les beautés de Pétersbourg, le Tsar avait particulièrement

remarqué madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et poétique Marie

Antonovna, et le culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était

tendre et persistant, sans se montrer exclusif. Admis chez le mari de

cette dame, Savary fut bien accueilli par elle, la trouva favorablement

disposée et jugea possible de la mettre tout à fait dans nos intérêts au

prix de quelques menus services. Il suffirait de lui procurer les moyens

de s'assurer, sur le terrain de l'élégance et de la mode, une

supériorité décidée sur ses rivales. Paris seul pouvait les fournir.

Malgré tout, les regards des Russes se tournaient encore vers cette

capitale du luxe et du goût, et quelques-uns pardonnaient à la France en

faveur de Paris. Avec un empressement intéressé, Savary songea aussitôt

à faire venir de cette ville tout ce qui pourrait plaire à madame

Narischkine et s'institua son fournisseur. Il en écrivit à Duroc, à

Caulaincourt, mais ce fut surtout un jeune officier français, M. de

Saint-Chamans, qu'il chargea de la commande; rien ne devait se faire

naturellement qu'avec la permission de l'Empereur.

L'idée plut à Napoléon; il trouva seulement que Savary avait manqué de

discrétion et mis trop de monde dans la confidence: «Tout ce qui tient à

la vie privée d'un souverain, lui fit-il mander par Champagny, doit être

un objet sacré[187].» L'affaire étant d'État, il ne fallait pas craindre

de s'en ouvrir directement à l'Empereur, et ce fut lui qui voulut se

charger de la commission. Après la mercuriale ministérielle, qui sauvait

le principe, il écrivit personnellement à Savary, avec une amicale

brusquerie: «Je ne vous connaissais pas aussi galant que vous l'êtes

devenu. Toutefois, les modes pour vos belles Russes vont vous être

expédiées. Je veux me charger des frais. Vous les remettrez en disant

qu'ayant ouvert, par hasard, la dépêche par laquelle vous les demandiez,

j'ai voulu en faire moi-même le choix. Vous savez que je m'entends très

bien en toilettes[188].»

[Note 187: Champagny à Savary, 27 septembre 1807.]

[Note 188: _Corresp_., 13190.]

On ne sait si ces prévenances étaient nécessaires pour gagner

définitivement Marie Antonovna; de plus sérieux motifs la dirigeaient.

En fait, elle n'aimait pas beaucoup la France et point la politique,

mais elle aimait tendrement Alexandre et croyait servir ses voeux, ses

intérêts, sa sécurité même, en se faisant notre alliée. Son concours ne

nous fut pas inutile; à plusieurs reprises, Savary fit passer au Tsar

d'utiles avis par celle qu'il appelait, en style de guerrier

sentimental, «l'objet de ses délassements»; de plus, madame Narischkine

assista de bonne grâce le général dans ses opérations mondaines et

contribua à augmenter le nombre des salons où il était admis.

La société russe était entamée; par contre, l'ardeur de nos adversaires

en redoubla. Jusqu'alors, maîtres incontestés de la place, ils s'étaient

bornés à une défensive dédaigneuse; l'attaque se prononçant, leur

résistance s'organisa. La guerre des salons fut ouverte; les cercles qui

nous étaient fermés--ils restaient de beaucoup les plus

nombreux--prononcèrent l'anathème sur les autres; il suffisait qu'une

maison accueillît les Français pour que le vide se fit autour d'elle. En

même temps, l'opinion se déchaînait contre Alexandre; le ton des

conversations, de frondeur qu'il était, se montait jusqu'à la violence;

des propos graves s'échangeaient; on parlait d'amener à tout prix un

changement de politique, fût-ce au prix d'un changement de règne, et

Savary, instruit de ces clameurs, se demandait s'il n'y fallait point

voir le symptôme avant-coureur d'une catastrophe. Les souvenirs de 1801

l'obsédaient, et, ses habitudes scrutatrices le portant à voir partout

des complots, il craignait pour Alexandre le sort de Paul Ier.

Considérant que son devoir envers Napoléon l'obligeait de veiller à la

sécurité d'un monarque ami, il s'y appliquait consciencieusement. Il

lisait l'histoire de Russie, afin d'y retrouver le récit des révolutions

passées, se demandait comment elles auraient pu être prévenues,

suppliait Alexandre de se faire suivre, excitait la vigilance de son

entourage et s'instituait officieusement son ministre de la police[189].

Il alla jusqu'à lui dénoncer des propos imprudents ou coupables tenus

dans son armée, et la manière dont fut reçu cet avertissement le poussa

à tenter une démarche qu'il jugeait susceptible de résultats décisifs.

En achevant d'éclairer Alexandre sur les dangers de la tolérance, ne

pourrait-il l'amener à un grand acte de vigueur, à remanier son conseil,

à épurer la haute administration, à éloigner les meneurs du parti

hostile? Ce coup d'autorité materait l'orgueilleuse société qui refusait

de se rendre.

[Note 189: _Mémoires de Rovigo_, III, 175 et suiv., 191 et suiv.]

Savary tâta d'abord le terrain auprès de madame Narischkine; là, ses

insinuations furent parfaitement accueillies. On le supplia de parler à

l'empereur, d'être net et pressant: «Rappelez-vous, lui disait-on, que

vous pouvez tout lui dire et qu'il vous écoutera[190].» Savary montrant

quelque scrupule à prendre l'initiative d'une telle explication: «Eh

bien! dit la dame, on vous parlera, et nous verrons si vous avez envie

de le servir... Tâchez au moins, ajoutait-elle, de le rendre un peu plus

méchant[191].»

[Note 190: Rapport du 23 septembre 1807.]

[Note 191: _Id._]

Le surlendemain, Savary, à cheval et en grand uniforme, accompagnait

l'empereur à une revue; pendant le défilé, Alexandre lui fit signe de se

placer immédiatement à ses côtés, puis: «Vous dînez avec moi

aujourd'hui, lui dit-il, et ne partez pas le soir, j'ai à vous

entretenir.» Dans la conversation annoncée, Savary fut provoqué à dire

tout ce qu'il savait. Il signala alors avec véhémence le mauvais langage

des salons, l'agitation croissante, l'action pernicieuse de certains

hommes, la nécessité de les frapper pour prévenir leurs desseins et les

empêcher de corrompre plus longtemps l'opinion publique: «Cette opinion,

ajouta-t-il, n'est point à mépriser du tout. Elle couve quelque chose,

et il est d'autant plus urgent d'être en garde contre elle et d'aller

crever le nuage avec l'épée, que, si on ne l'observe pas, elle finira

par gagner tellement tous les esprits que, lorsque le moment de remplir

les engagements de Votre Majesté sera arrivé, elle trouvera tous les

ressorts détendus, jusque dans les membres du gouvernement... Il me

semble donc que Votre Majesté aurait beaucoup à gagner en éloignant les

hommes trop prononcés dans l'opposition et en les remplaçant par

d'autres dont les principes connus aideraient à l'exécution de ce que

Votre Majesté se propose, sans quoi il est possible qu'avant peu

l'intrigue, la faction même et les cris de tout le commerce ne vous

forcent encore à balancer entre l'Angleterre et nous. Je vous avoue,

Sire, que je prévois ce moment...»

Ici, le Tsar l'interrompit et, lui prenant le bras: «Général, dit-il, le

choix est tout fait et rien ne peut le changer. Ne discutons pas

là-dessus et attendons les événements.» Alors, en termes émus, il invita

Savary à ne point voir la Russie dans quelques fauteurs d'intrigues, à

mépriser leurs menées et à leur opposer seulement le calme et le dédain.

Il travaillait, disait-il, à mettre tout sur un autre pied, mais devait

user de ménagements et ne rien précipiter; il avait à vaincre un

ensemble de préjugés, à refaire l'éducation d'un peuple: le changement

qu'il méditait ne pouvait s'opérer qu'à la longue. Il affirmait

d'ailleurs qu'aucune intrigue ne l'ébranlerait et ne l'empêcherait

d'aller à son but: il fit aussi allusion à l'espèce d'opposition que

l'on essayait de créer entre sa mère et lui, et s'animant par degrés:

«J'aime mes parents beaucoup, finit-il par dire, mais je règne et je

veux que l'on ait pour moi des égards.»--«En disant cela, ajoute Savary,

l'empereur paraissait s'échauffer; il s'arrêta tout à coup avec des yeux

fixes, puis, me prenant par la main et me la serrant, il continua: «Vous

voyez, général, que j'ai bien de la confiance en vous, puisque je vous

entretiens de l'intérieur de ma famille. Je compte sur votre discrétion

et sur votre attachement pour moi[192].»--Cette explosion de sensibilité

paraissait sincère, mais elle termina l'entretien, auquel l'empereur ne

donna point d'autre conclusion, et Savary reconnut que rien ne pourrait

le décider à trancher dans le vif et à sévir contre une opposition où se

retrouvaient beaucoup d'hommes demeurés chers à son coeur.

[Note 192: Rapport du 23 septembre 1807.]

Sa tentative d'assaut ayant échoué, Savary revint à son travail de

cheminement. Il s'y montrait infatigable. Fidèle à sa consigne, qui

était de s'immiscer à tout prix dans la société, il ne se décourageait

point des rebuffades; refusé à la porte «d'une beauté de Pétersbourg»,

il se présentait une seconde, puis une troisième fois, et se voyait reçu

à la quatrième[193]. S'il se rencontrait avec des adversaires, il

acceptait la lutte et s'y comportait en brave. Durant cette période,

nous le voyons batailler sans cesse, le verbe haut, toujours prêt à la

riposte, relevant vertement chaque allusion malveillante, faisant

respecter d'autorité son souverain et sa nation, et s'il supplée trop

souvent au tact par l'aplomb, s'il a parfois le mauvais goût de déclamer

des tirades révolutionnaires à la table de diplomates d'ancien régime,

nous l'entendons aussi rabattre la jactance de nos ennemis par des mots

qui font plaisir. Un Anglais parlait de l'Égypte perdue par nous: «C'est

que l'Empereur n'y était pas, reprit vivement le général; s'il eût

envoyé une de ses bottes, c'eût été assez pour vous mettre en fuite.»

Étonnant par la singularité de ses manières, par son langage tour à tour

brusque et fleuri, il intéressait aussi et finissait par s'imposer de

toutes parts[194].

[Note 193: WILSON, II, 359.]

[Note 194: Correspondance de Savary, septembre, octobre, novembre

1807, _passim_. Cf. les _Mémoires du feld-maréchal comte de Stedingk,

ministre de Suède en Russie_, II, 354, 376, 403, 404.]

Pour diminuer les préventions de l'impératrice mère et de sa cour, le

moyen qu'il employa ne fut pas mal choisi. Il demanda à visiter l'un des

grands établissements de charité que Marie Féodorovna avait créés,

qu'elle administrait elle-même et aimait à présenter comme des modèles

du genre; il s'extasia très haut sur ce qu'on lui montrait, et apprit

bientôt que son approbation avait été goûtée. À quelque temps de là,

bien qu'il n'eût pas lui-même ses entrées au cercle de l'impératrice

mère, il eut l'art d'y faire présenter un jeune officier français, M. de

Montesquiou, qui fut admis malgré sa qualité et à cause de son nom; par

cette brèche, s'il ne passa pas lui-même, il put jeter un coup d'oeil sur

l'intérieur de la place et y nouer quelques relations. Il se trouva

ainsi posséder jusque dans les milieux les plus hostiles non certes un

parti, mais des intelligences, ne ramena pas les dissidents, mais put

reconnaître les positions à conquérir, leurs points faibles, les

facilités d'attaque, fixer en un mot ses notions sur l'état de la

société russe et les moyens de la conquérir; après cinq mois de séjour,

un travail d'ensemble intitulé: «Notes sur la cour de Russie et

Saint-Pétersbourg», vint transmettre à l'Empereur les résultats de son

enquête[195].

[Note 195: Archives nationales, AF, IV, 1697. Nous avons publié

cette pièce dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, 1er juillet 1890.]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 18 / 95 题