XLIX

Prévoyant le temps, s'il vient jamais, où je te verrai jeter un regard

sévère sur mes défauts, quand ton affection aura fait sa dernière

addition, appelée à régler ses comptes par des conseils prudents,

songeant d'avance au temps où tu passeras à côté de moi comme un

étranger daignant à peine me saluer de ce regard qui est un soleil pour

moi, quand l'amour cruellement changé trouvera des raisons d'une gravité

durable, je me fortifie d'avance par la connaissance de ce que je

mérite, et je lève la main contre moi-même pour défendre en ton nom tes

bonnes raisons. Tu as pour toi la force des lois si tu quittes ton

pauvre ami, puisque je n'ai point de cause à alléguer pour ton

affection.

L

Comme je voyage pesamment par les chemins, lorsque le but auquel je

tends, la fin de mon pénible voyage, enseigne à ce bien-être et à ce

repos à dire: «Voilà tant de lieues faites pour t'éloigner de ton ami!»

L'animal qui me porte, fatigué de ma tristesse, avance lentement et

porte avec peine ce fardeau qui m'accable, comme si la pauvre bête

savait par instinct que son cavalier ne goûtait pas une rapidité qui

l'éloignait de toi; l'éperon sanglant que la colère enfonce quelquefois

dans sa peau ne peut le faire avancer; il y répond par un gémissement

douloureux qui m'est plus cruel que l'éperon à ses flancs, car ce

gémissement me remet en mémoire que le chagrin est en avant et que j'ai

laissé ma joie derrière moi.

Sonnets. Volume 8 · 第 50 / 154 题