Le plus sot fut ce malheureux enfant. M. Lureau-Vélin et la jeune femme
étaient à un de ces moments qui réduisent à la plus infime mesquinerie
toute intervention étrangère quel que soit le droit ou la prétention sur
quoi elle se fonde. Quelques personnes demeurent encore aujourd'hui
rebelles à saisir l'opportunité de l'attitude de matamore que l'on aime
à prêter à l'homme qui surprend la trahison amoureuse. Et elles ont
raison. Le vainqueur en amour triomphe sur tout.
M. Lureau-Vélin se retint de faire observer au jeune homme qu'il le
trouvait mal élevé, et il parla immédiatement comme si de rien n'était.
On parcourut l'allée de lavandes et l'on gagnait lentement la maison
durant que la cloche continuait à tinter. Madame Durosay elle-même
prononça quelques paroles. Si elle était émue, il ne paraissait pas que
ce fût d'accablement.
Cette fois, les jambes de Septime vacillèrent. Il se sentit la bouche
pleine d'amertume; le coeur lui tourna, il demeura un peu en arrière,
et, comme on allait atteindre le petit pont de bois, il s'affaissa
contre un massif épais de lilas et de lauriers-cerises. Il écouta le
bruit des pas sur le pont; distingua, sépara les pas de l'un et de
l'autre des deux êtres qui s'en allaient. Ce bruit, en son
étourdissement, lui parut immense, solennel et grave; quelque chose
comme, à un Jugement dernier, le dos tourné du Seigneur s'en allant de
vous, définitivement. Il eut la force de les suivre encore du regard,
dans l'obscurité; il espérait, sans savoir pourquoi, qu'ils
regarderaient en arrière. Mais ils ne se retournèrent même pas.
Il se sentit tout froid et tout pâle, avec les tempes emperlées de fines
gouttelettes de rosée glacée. Il était si jeune encore que le désir de
secours, souhaité à sa défaillance, ne fut qu'un désir de tendresse. Il
eût dit, comme les fillettes en danger: «Maman!» si ce cri, dont il ne
faut pas rire, n'eût été éteint, dès sa première jeunesse, dans sa
gorge. Il en appelait l'équivalent, sans le trouver. Tendresse!
tendresse! gestes féminins et ronds dont la vue fait pleurer! chose
tiède et molle, et d'essence forte cependant, qui calme et ravive! Elle
ne prenait pour lui le nom d'aucun être vivant, nulle forme humaine, en
sa mémoire, n'incarnait ce divin charme, ce baume miraculeux, nulle
forme, hormis celle--quelques heures trop belles,--celle qui s'en allait
à présent de lui, sans se retourner, sans avoir pris garde qu'il avait
été là et même qu'il l'avait outragée en son expansion nouvelle! Il
poussa seulement un cri faible et anonyme, qui n'eut aucun écho dans ce
désert sentimental. Et, un court instant, il perdit connaissance.
Le clapotis et l'odeur de l'eau l'affectèrent dès le réveil de sa
conscience. Ce petit chuchotement monotone l'exaspéra en même temps que
la saveur fade qui montait des vases de l'étang lui donnait des nausées.
Il s'imagina que sans cette eau, il percevrait encore le bruit des pas
des amants sur les feuilles mortes et les brindilles de bois sec. Il se
coucha, prêta l'oreille avec une attention ardente, comme s'il n'eût
plus rien désiré que cela, distinguer encore le bruit de ces pas! Il en
eût été comblé! Il pensa à se relever et à courir. Mais, outre qu'il se
trouvait harassé, quelque chose lui présentait ce cours d'eau comme la
limite qu'il ne franchirait plus, comme un obstacle définitif entre
l'objet de son amour et lui. En effet, il éprouvait le besoin que
quelque chose de matériel vînt confirmer d'une façon brutale
l'impossibilité morale trop évidente d'affronter de nouveau les deux
êtres dont il avait chauffé le baiser de son haleine. Il rampa sur
l'herbe humide, et il était, au bord de l'étang, le torse, le cou, le
nez, l'oeil et l'oreille tendus, comme un fauve, vers la clairière,
qu'il savait s'étendre de l'autre bord jusqu'à la maison, et où, s'il
eût fait moins obscur, il eût peut-être encore reconnu des silhouettes,
perçu le mouvement d'un corps. Et, n'entendant, ne voyant rien, il
imagina qu'il entendait et voyait encore; il s'hallucinait par un effort
fatigant et il se condamnait à épier perpétuellement les gestes elles
paroles de ces deux images heureuses que sa présence, son regard ni son
souffle ne pouvaient troubler.
Il s'exténuait. Il lui parut qu'il avait vécu des semaines depuis le
coucher du soleil, tant les émotions se succédaient en intensité. Tout
cela se passait en de brefs instants. Il crut qu'il allait encore une
fois défaillir. Mais sa faiblesse se traduisit par une pesante montée de
larmes qui l'allait peut-être sauver. Le silence, la nuit et le contact
de l'herbe refroidie l'environnèrent du terrifiant appareil de la
solitude, une torture non abolie, affreuse aux âmes tendres qui ne sont
pas suffisamment trempées de pensée. Pas un être aux environs de sa vie
morale! Et pis! Pas un être n'avait été jamais pour lui celui qu'on
cherche, celui qu'il faut. Cette femme le trahissait; l'abbé lui avait
été une sorte de tuteur, mais trop sec, ou tout à coup onctueux, mais
mal à propos, à la façon qu'est pour un jeune cep délicat ces échalas de
pins à écorce rude et çà et là gluants et collants de filaments
résineux. M. Grandier l'effrayait par sa philosophie. Ces constatations
passaient à l'état très vague en son cerveau surexcité; l'heure nocturne
amplifiait son malheur. Il dépassa les limites de la raison. Il se crut
un être voué de tout temps à la réprobation. Son vice était d'être trop
épris, trop ému. Il ne trouvait pas où loger cette surabondance. Il n'y
avait pas de place pour lui dans la vie. On voyait tous les autres
s'emboîter assez bien; ils ne paraissaient ni trop grands, ni trop
gauches, ni trop boiteux. Lui, à chaque instant, était blessé ou
blessait; il n'était pas né viable, devait produire l'effet d'un
monstre. Sa gorge se contractait et ses yeux brûlaient, il attendait le
spasme de sanglots qui avortaient. Il les implorait comme le leurre
d'une caresse. Sa nature de voluptueux rejaillissait en ce désir dernier
d'expansion, et il en prévoyait le charme avec une acuité étonnante. Il
était impatient de l'instant où la douleur serait si abondante qu'il ne
pourrait manquer de suffoquer. Qui donc lui avait dit que les larmes
viennent au solitaire comme de douces personnes amies dont les belles
mains promenées sur le visage signifient: quelqu'un est là! quelqu'un
est là! On n'est plus seul dès qu'on pleure. Les larmes n'aboutissaient
pas.
Une porte qui donnait sur les champs fut poussée, à quelque cent mètres,
et Septime reconnut les voix du docteur et de M. Durosay. Ces messieurs
rentraient un peu en retard d'une excursion dans la campagne. Ce fut une
réapparition soudaine de la vie d'antan que le pauvre garçon brûlé de
fièvre, et qui vivait des temps en chaque minute, s'était formé déjà à
considérer dans un reculement profond. Il en perdit l'exaltation de sa
douleur et fut ramené au point de la réalité, ce qui fut pire. En
entendant ces messieurs partir d'un vaste éclat de rire, durant qu'ils
refermaient la porte des champs, il résolut de mourir, et là, tout de
suite. S'il ne s'exécutait pas aussitôt, c'était que la mort, qu'il
n'avait jamais envisagée véritablement, l'épouvantait tout à coup.
--Mon cher ami, disait M. Grandier, l'histoire des grandes actions est
celle de l'écrasement des scrupules. Nous ne voyons pas, dans les
annales du genre humain, d'homme à conscience timorée qui fasse à peu
près bonne figure; en revanche...
Les paroles se perdaient pour Septime, lorsque ces messieurs, qui
s'approchaient lentement, passaient derrière les branchages épais de
cytises plantés le long de l'allée.
--... Votre monsieur de Thérouette est à bas, par la force des choses;
le bateau qui ne sait pas régler sa voilure au temps qu'il fait est
destiné à périr; ainsi se trient, s'assimilent ou s'éliminent dans
l'estomac les aliments selon le corps qu'il faut nourrir. Soyez donc
avec les choses qui ont la force, ou même et mieux, faites-les, si vous
avez l'intelligence d'en découvrir le sens...
M. Durosay riait avec toute sa bonhomie naturelle à quoi s'ajoutait la
ronde jovialité d'une «belle affaire» accomplie. Grandier, qui
découvrait dans la «force des choses» une collaboration singulière à son
oeuvre, se montait, s'échauffait, de peur d'être obligé de constater
qu'elles allaient peut-être au delà... De sorte que Septime entendit
l'éloge de M. Lureau-Vélin, acquéreur de Saint-Pont, éloge aussi
dithyrambique qu'il l'avait composé tantôt lui-même. Ce M. Lureau-Vélin
avait la chance d'être exalté pour les motifs aussi divers
qu'indépendants de lui. Au fond Grandier se fût contenté que madame
Durosay fût ressuscitée et eût connu l'amour aux lèvres de ce jeune
homme anodin qui allait partir demain en laissant derrière soi la
traînée d'un parfum efficace. Mais les choses en décidaient autrement.
Une page, peut-être un peu légèrement parcourue au livre de sa
philosophie, s'offrait aujourd'hui en évidence aux yeux du docteur
Grandier, et il y était traité de la perpétuité et de l'amplitude
croissante du mouvement qui suit l'impulsion, dans le domaine moral.
Mais il s'entraînait à approuver cette loi et à en bénir l'application.
Et il touchait le cynisme en sa façon d'en parler à M. Durosay.
--Vous installez à votre porte cet homme charmant, capable par son
esprit et par son seul aspect de donner le goût de la vie et de la
lumière à notre pauvre taupinière de Néans... Ce que les Veulottes ont
d'un peu rustique, d'un peu «soupe aux choux», hein? comment dirai-je?
Cela était bon autrefois, mais à présent que nous avons une petite
femme qui se porte bien, sacrédié! qui va aimer le mouvement, la
distraction... eh! aïe donc! dame! dame!...
»Eh bien! ce que les Veulottes n'offrent pas à madame Durosay, grâce à
vos excellentes relations, vous le trouvez à Saint-Pont qui, retapé,
vous aura, par le diable! une belle allure. Savez-vous que ce monsieur
Lureau-Vélin est de taille à nous organiser ici un petit Versailles, un
petit Chantilly!...
Ces messieurs passaient à ce moment sur le pont tout retentissant
encore, pour Septime, des pas de la bien-aimée perdue. Il sembla au
malheureux, qui se penchait vers la mort, que son épiderme se
prolongeait jusqu'à ce bois sonore et qu'on lui marchait lourdement sur
ses plaies. Les paroles du docteur l'approchaient, mieux que sa volonté,
vers la nappe d'eau morne et unie que les feuilles plates des nénuphars
tachetaient, dans l'ombre, de grands yeux stupides.
Lorsque ces messieurs, ayant franchi le pont, et s'étant engagés dans la
petite allée couverte, s'enfoncèrent dans la nuit, tout ce qui, aux yeux
de Septime, avait été une image de la vie, un exemplaire d'humanité, se
trouva être ou bien mort ou bien disparu dans ce trou d'ombre par où il
lui semblait que l'on s'éloignait de lui irrémédiablement, les attitudes
et les paroles de ceux qui s'en étaient allés par là ce soir le
marquaient assez.
Le docteur continuait de discourir. Il cherchait, selon sa coutume, à se
résumer avant d'atteindre la maison.
--Voyez-vous bien, mon cher Durosay, disait-il, le secret de
l'existence, c'est que, de même qu'il faut prendre femme, il faut
chausser une idée... plantureuse et de belle entournure, n'est-ce pas?
en tous points comparable à la demoiselle de bonne famille que vous
choisissez capable de vous mettre en goût chaque jour, d'orner votre nom
et de contenir votre survivance dans ses flancs. Après cela, la félicité
et le succès sont attachés à une constance imperturbable. Cultivez votre
épouse et votre marotte, uniquement, durablement, jusqu'à l'extinction
de vos feux. Une des dernières choses captivantes, en notre temps
individualiste, est peut-être de voir jusqu'où un homme seul et patient
peut aller. Pousser à bout!... Dieu sait ce que les extrêmes
contiennent, et ce à quoi tant de timides ont failli?...
--Écoutez donc! fit brusquement M. Durosay. N'avez-vous pas entendu?
--Moi, pas du tout!... Tenez! savez-vous justement notre grand défaut?
C'est la badauderie. Nous ne pouvons pas faire trois pas sans être
arrêtés. Le Français est un homme qui a entrevu la huitième merveille et
qui la manque parce qu'il faut qu'il assiste à un fait divers... Il
conçoit, il s'élance; mais sa pensée est tout de suite amollie par de
petits attendrissements...
--Mais, docteur, je vous affirme, il y a eu un bruit dans l'eau; je ne
sais pas si on n'a pas crié!...
--Allons donc!... Où ça?... à l'étang? Courons-y!...
Ils se précipitèrent. Les bords de la pièce d'eau étaient déserts; deux
troncs de saules anciens, plus noirs que la nuit, heurtaient leur chef
chauve et bosselé d'un air de confidence. L'approche bruyante des pas ne
dérangea pas les grenouilles; ces messieurs dirent ensemble:
--Les grenouilles sont toutes à l'eau; il y a eu évidemment quelque
chose.
Et pendant que Grandier, se penchant à plat ventre, observait quelques
ondes concentriques alentour d'un léger remous, M. Durosay écrasait du
pied un chapeau de paille qu'il reconnut. Il n'osa pas prononcer le nom
du malheureux, mais il frappait l'épaule du docteur avec le chapeau.
Grandier se redressa d'un bond, jeta sa veste et fut à l'eau.
--Prenez garde, fit M. Durosay, vous n'avez pas pied!...
Et il criait vers la maison, les mains en cornet sur la bouche:
--Au secours! au secours!... de la lumière!
Lespingrelet fut le premier qui accourut, clopin-clopant sur ses jambes
torses, tenant une lanterne à la main. Il aperçut M. Durosay penché sur
l'étang, mit les bras en croix et prononça:
--_Miserere mei Dominus!_
Puis ce fut M. Lureau-Vélin qui se dévêtit aussitôt pour seconder au
besoin le docteur qui avait fait déjà plusieurs plongeons inutiles.
Lespingrelet disait la profondeur du bassin qu'il avait contribué à
creuser, et le temps qu'on y avait mis. Madame Durosay arriva, pâle et
décomposée; cependant la vue de son mari sain et sauf lui fit du bien.
Quand elle vit M. Grandier émerger tout à coup, tenant serré sur sa
poitrine quelque chose de pesant et inerte qui avait la tête de Septime,
blanche et confondue parmi la barbe ruisselante du sauveteur, elle
poussa un cri et fût tombée, sans le secours agile de M. Lureau-Vélin.
Enfin, ce fut M. de Jallais qui courait mal, et comprenant tout,
soudain, à la façon dont on le regarda, s'écria un peu naïvement:
--Je m'en doutais! je m'en doutais!
--Vous auriez bien dû nous avertir, fit quelqu'un.
Le pauvre homme perdait complètement la tête.
Il y avait un grand effarement autour de l'unique lumière. Grandier, que
l'on couvrait de paletots et de gilets, pratiquait des pressions à la
langue du noyé. Il était terriblement ému; mais dès que sa pensée se
reposa, il leva un instant les yeux vers l'ombre où se trouvait le
groupe harmonieux de M. Lureau-Vélin soutenant toujours madame Durosay;
et il cherchait, incorrigible comme tout homme, à qui dire:
--Voici là-bas, dans l'ombre favorable, mon idée, ma marotte, qui va
plus vite que moi, qui se prolonge sans moi; tout va bien; et j'ai le
temps de m'arrêter à ce fait divers...
Paris.--Aix-les-Bains, 1893-94.
7512.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.
6440-9-26.