XXXII

Le plus sot fut ce malheureux enfant. M. Lureau-Vélin et la jeune femme

étaient à un de ces moments qui réduisent à la plus infime mesquinerie

toute intervention étrangère quel que soit le droit ou la prétention sur

quoi elle se fonde. Quelques personnes demeurent encore aujourd'hui

rebelles à saisir l'opportunité de l'attitude de matamore que l'on aime

à prêter à l'homme qui surprend la trahison amoureuse. Et elles ont

raison. Le vainqueur en amour triomphe sur tout.

M. Lureau-Vélin se retint de faire observer au jeune homme qu'il le

trouvait mal élevé, et il parla immédiatement comme si de rien n'était.

On parcourut l'allée de lavandes et l'on gagnait lentement la maison

durant que la cloche continuait à tinter. Madame Durosay elle-même

prononça quelques paroles. Si elle était émue, il ne paraissait pas que

ce fût d'accablement.

Cette fois, les jambes de Septime vacillèrent. Il se sentit la bouche

pleine d'amertume; le coeur lui tourna, il demeura un peu en arrière,

et, comme on allait atteindre le petit pont de bois, il s'affaissa

contre un massif épais de lilas et de lauriers-cerises. Il écouta le

bruit des pas sur le pont; distingua, sépara les pas de l'un et de

l'autre des deux êtres qui s'en allaient. Ce bruit, en son

étourdissement, lui parut immense, solennel et grave; quelque chose

comme, à un Jugement dernier, le dos tourné du Seigneur s'en allant de

vous, définitivement. Il eut la force de les suivre encore du regard,

dans l'obscurité; il espérait, sans savoir pourquoi, qu'ils

regarderaient en arrière. Mais ils ne se retournèrent même pas.

Il se sentit tout froid et tout pâle, avec les tempes emperlées de fines

gouttelettes de rosée glacée. Il était si jeune encore que le désir de

secours, souhaité à sa défaillance, ne fut qu'un désir de tendresse. Il

eût dit, comme les fillettes en danger: «Maman!» si ce cri, dont il ne

faut pas rire, n'eût été éteint, dès sa première jeunesse, dans sa

gorge. Il en appelait l'équivalent, sans le trouver. Tendresse!

tendresse! gestes féminins et ronds dont la vue fait pleurer! chose

tiède et molle, et d'essence forte cependant, qui calme et ravive! Elle

ne prenait pour lui le nom d'aucun être vivant, nulle forme humaine, en

sa mémoire, n'incarnait ce divin charme, ce baume miraculeux, nulle

forme, hormis celle--quelques heures trop belles,--celle qui s'en allait

à présent de lui, sans se retourner, sans avoir pris garde qu'il avait

été là et même qu'il l'avait outragée en son expansion nouvelle! Il

poussa seulement un cri faible et anonyme, qui n'eut aucun écho dans ce

désert sentimental. Et, un court instant, il perdit connaissance.

Le clapotis et l'odeur de l'eau l'affectèrent dès le réveil de sa

conscience. Ce petit chuchotement monotone l'exaspéra en même temps que

la saveur fade qui montait des vases de l'étang lui donnait des nausées.

Il s'imagina que sans cette eau, il percevrait encore le bruit des pas

des amants sur les feuilles mortes et les brindilles de bois sec. Il se

coucha, prêta l'oreille avec une attention ardente, comme s'il n'eût

plus rien désiré que cela, distinguer encore le bruit de ces pas! Il en

eût été comblé! Il pensa à se relever et à courir. Mais, outre qu'il se

trouvait harassé, quelque chose lui présentait ce cours d'eau comme la

limite qu'il ne franchirait plus, comme un obstacle définitif entre

l'objet de son amour et lui. En effet, il éprouvait le besoin que

quelque chose de matériel vînt confirmer d'une façon brutale

l'impossibilité morale trop évidente d'affronter de nouveau les deux

êtres dont il avait chauffé le baiser de son haleine. Il rampa sur

l'herbe humide, et il était, au bord de l'étang, le torse, le cou, le

nez, l'oeil et l'oreille tendus, comme un fauve, vers la clairière,

qu'il savait s'étendre de l'autre bord jusqu'à la maison, et où, s'il

eût fait moins obscur, il eût peut-être encore reconnu des silhouettes,

perçu le mouvement d'un corps. Et, n'entendant, ne voyant rien, il

imagina qu'il entendait et voyait encore; il s'hallucinait par un effort

fatigant et il se condamnait à épier perpétuellement les gestes elles

paroles de ces deux images heureuses que sa présence, son regard ni son

souffle ne pouvaient troubler.

Il s'exténuait. Il lui parut qu'il avait vécu des semaines depuis le

coucher du soleil, tant les émotions se succédaient en intensité. Tout

cela se passait en de brefs instants. Il crut qu'il allait encore une

fois défaillir. Mais sa faiblesse se traduisit par une pesante montée de

larmes qui l'allait peut-être sauver. Le silence, la nuit et le contact

de l'herbe refroidie l'environnèrent du terrifiant appareil de la

solitude, une torture non abolie, affreuse aux âmes tendres qui ne sont

pas suffisamment trempées de pensée. Pas un être aux environs de sa vie

morale! Et pis! Pas un être n'avait été jamais pour lui celui qu'on

cherche, celui qu'il faut. Cette femme le trahissait; l'abbé lui avait

été une sorte de tuteur, mais trop sec, ou tout à coup onctueux, mais

mal à propos, à la façon qu'est pour un jeune cep délicat ces échalas de

pins à écorce rude et çà et là gluants et collants de filaments

résineux. M. Grandier l'effrayait par sa philosophie. Ces constatations

passaient à l'état très vague en son cerveau surexcité; l'heure nocturne

amplifiait son malheur. Il dépassa les limites de la raison. Il se crut

un être voué de tout temps à la réprobation. Son vice était d'être trop

épris, trop ému. Il ne trouvait pas où loger cette surabondance. Il n'y

avait pas de place pour lui dans la vie. On voyait tous les autres

s'emboîter assez bien; ils ne paraissaient ni trop grands, ni trop

gauches, ni trop boiteux. Lui, à chaque instant, était blessé ou

blessait; il n'était pas né viable, devait produire l'effet d'un

monstre. Sa gorge se contractait et ses yeux brûlaient, il attendait le

spasme de sanglots qui avortaient. Il les implorait comme le leurre

d'une caresse. Sa nature de voluptueux rejaillissait en ce désir dernier

d'expansion, et il en prévoyait le charme avec une acuité étonnante. Il

était impatient de l'instant où la douleur serait si abondante qu'il ne

pourrait manquer de suffoquer. Qui donc lui avait dit que les larmes

viennent au solitaire comme de douces personnes amies dont les belles

mains promenées sur le visage signifient: quelqu'un est là! quelqu'un

est là! On n'est plus seul dès qu'on pleure. Les larmes n'aboutissaient

pas.

Une porte qui donnait sur les champs fut poussée, à quelque cent mètres,

et Septime reconnut les voix du docteur et de M. Durosay. Ces messieurs

rentraient un peu en retard d'une excursion dans la campagne. Ce fut une

réapparition soudaine de la vie d'antan que le pauvre garçon brûlé de

fièvre, et qui vivait des temps en chaque minute, s'était formé déjà à

considérer dans un reculement profond. Il en perdit l'exaltation de sa

douleur et fut ramené au point de la réalité, ce qui fut pire. En

entendant ces messieurs partir d'un vaste éclat de rire, durant qu'ils

refermaient la porte des champs, il résolut de mourir, et là, tout de

suite. S'il ne s'exécutait pas aussitôt, c'était que la mort, qu'il

n'avait jamais envisagée véritablement, l'épouvantait tout à coup.

--Mon cher ami, disait M. Grandier, l'histoire des grandes actions est

celle de l'écrasement des scrupules. Nous ne voyons pas, dans les

annales du genre humain, d'homme à conscience timorée qui fasse à peu

près bonne figure; en revanche...

Les paroles se perdaient pour Septime, lorsque ces messieurs, qui

s'approchaient lentement, passaient derrière les branchages épais de

cytises plantés le long de l'allée.

--... Votre monsieur de Thérouette est à bas, par la force des choses;

le bateau qui ne sait pas régler sa voilure au temps qu'il fait est

destiné à périr; ainsi se trient, s'assimilent ou s'éliminent dans

l'estomac les aliments selon le corps qu'il faut nourrir. Soyez donc

avec les choses qui ont la force, ou même et mieux, faites-les, si vous

avez l'intelligence d'en découvrir le sens...

M. Durosay riait avec toute sa bonhomie naturelle à quoi s'ajoutait la

ronde jovialité d'une «belle affaire» accomplie. Grandier, qui

découvrait dans la «force des choses» une collaboration singulière à son

oeuvre, se montait, s'échauffait, de peur d'être obligé de constater

qu'elles allaient peut-être au delà... De sorte que Septime entendit

l'éloge de M. Lureau-Vélin, acquéreur de Saint-Pont, éloge aussi

dithyrambique qu'il l'avait composé tantôt lui-même. Ce M. Lureau-Vélin

avait la chance d'être exalté pour les motifs aussi divers

qu'indépendants de lui. Au fond Grandier se fût contenté que madame

Durosay fût ressuscitée et eût connu l'amour aux lèvres de ce jeune

homme anodin qui allait partir demain en laissant derrière soi la

traînée d'un parfum efficace. Mais les choses en décidaient autrement.

Une page, peut-être un peu légèrement parcourue au livre de sa

philosophie, s'offrait aujourd'hui en évidence aux yeux du docteur

Grandier, et il y était traité de la perpétuité et de l'amplitude

croissante du mouvement qui suit l'impulsion, dans le domaine moral.

Mais il s'entraînait à approuver cette loi et à en bénir l'application.

Et il touchait le cynisme en sa façon d'en parler à M. Durosay.

--Vous installez à votre porte cet homme charmant, capable par son

esprit et par son seul aspect de donner le goût de la vie et de la

lumière à notre pauvre taupinière de Néans... Ce que les Veulottes ont

d'un peu rustique, d'un peu «soupe aux choux», hein? comment dirai-je?

Cela était bon autrefois, mais à présent que nous avons une petite

femme qui se porte bien, sacrédié! qui va aimer le mouvement, la

distraction... eh! aïe donc! dame! dame!...

»Eh bien! ce que les Veulottes n'offrent pas à madame Durosay, grâce à

vos excellentes relations, vous le trouvez à Saint-Pont qui, retapé,

vous aura, par le diable! une belle allure. Savez-vous que ce monsieur

Lureau-Vélin est de taille à nous organiser ici un petit Versailles, un

petit Chantilly!...

Ces messieurs passaient à ce moment sur le pont tout retentissant

encore, pour Septime, des pas de la bien-aimée perdue. Il sembla au

malheureux, qui se penchait vers la mort, que son épiderme se

prolongeait jusqu'à ce bois sonore et qu'on lui marchait lourdement sur

ses plaies. Les paroles du docteur l'approchaient, mieux que sa volonté,

vers la nappe d'eau morne et unie que les feuilles plates des nénuphars

tachetaient, dans l'ombre, de grands yeux stupides.

Lorsque ces messieurs, ayant franchi le pont, et s'étant engagés dans la

petite allée couverte, s'enfoncèrent dans la nuit, tout ce qui, aux yeux

de Septime, avait été une image de la vie, un exemplaire d'humanité, se

trouva être ou bien mort ou bien disparu dans ce trou d'ombre par où il

lui semblait que l'on s'éloignait de lui irrémédiablement, les attitudes

et les paroles de ceux qui s'en étaient allés par là ce soir le

marquaient assez.

Le docteur continuait de discourir. Il cherchait, selon sa coutume, à se

résumer avant d'atteindre la maison.

--Voyez-vous bien, mon cher Durosay, disait-il, le secret de

l'existence, c'est que, de même qu'il faut prendre femme, il faut

chausser une idée... plantureuse et de belle entournure, n'est-ce pas?

en tous points comparable à la demoiselle de bonne famille que vous

choisissez capable de vous mettre en goût chaque jour, d'orner votre nom

et de contenir votre survivance dans ses flancs. Après cela, la félicité

et le succès sont attachés à une constance imperturbable. Cultivez votre

épouse et votre marotte, uniquement, durablement, jusqu'à l'extinction

de vos feux. Une des dernières choses captivantes, en notre temps

individualiste, est peut-être de voir jusqu'où un homme seul et patient

peut aller. Pousser à bout!... Dieu sait ce que les extrêmes

contiennent, et ce à quoi tant de timides ont failli?...

--Écoutez donc! fit brusquement M. Durosay. N'avez-vous pas entendu?

--Moi, pas du tout!... Tenez! savez-vous justement notre grand défaut?

C'est la badauderie. Nous ne pouvons pas faire trois pas sans être

arrêtés. Le Français est un homme qui a entrevu la huitième merveille et

qui la manque parce qu'il faut qu'il assiste à un fait divers... Il

conçoit, il s'élance; mais sa pensée est tout de suite amollie par de

petits attendrissements...

--Mais, docteur, je vous affirme, il y a eu un bruit dans l'eau; je ne

sais pas si on n'a pas crié!...

--Allons donc!... Où ça?... à l'étang? Courons-y!...

Ils se précipitèrent. Les bords de la pièce d'eau étaient déserts; deux

troncs de saules anciens, plus noirs que la nuit, heurtaient leur chef

chauve et bosselé d'un air de confidence. L'approche bruyante des pas ne

dérangea pas les grenouilles; ces messieurs dirent ensemble:

--Les grenouilles sont toutes à l'eau; il y a eu évidemment quelque

chose.

Et pendant que Grandier, se penchant à plat ventre, observait quelques

ondes concentriques alentour d'un léger remous, M. Durosay écrasait du

pied un chapeau de paille qu'il reconnut. Il n'osa pas prononcer le nom

du malheureux, mais il frappait l'épaule du docteur avec le chapeau.

Grandier se redressa d'un bond, jeta sa veste et fut à l'eau.

--Prenez garde, fit M. Durosay, vous n'avez pas pied!...

Et il criait vers la maison, les mains en cornet sur la bouche:

--Au secours! au secours!... de la lumière!

Lespingrelet fut le premier qui accourut, clopin-clopant sur ses jambes

torses, tenant une lanterne à la main. Il aperçut M. Durosay penché sur

l'étang, mit les bras en croix et prononça:

--_Miserere mei Dominus!_

Puis ce fut M. Lureau-Vélin qui se dévêtit aussitôt pour seconder au

besoin le docteur qui avait fait déjà plusieurs plongeons inutiles.

Lespingrelet disait la profondeur du bassin qu'il avait contribué à

creuser, et le temps qu'on y avait mis. Madame Durosay arriva, pâle et

décomposée; cependant la vue de son mari sain et sauf lui fit du bien.

Quand elle vit M. Grandier émerger tout à coup, tenant serré sur sa

poitrine quelque chose de pesant et inerte qui avait la tête de Septime,

blanche et confondue parmi la barbe ruisselante du sauveteur, elle

poussa un cri et fût tombée, sans le secours agile de M. Lureau-Vélin.

Enfin, ce fut M. de Jallais qui courait mal, et comprenant tout,

soudain, à la façon dont on le regarda, s'écria un peu naïvement:

--Je m'en doutais! je m'en doutais!

--Vous auriez bien dû nous avertir, fit quelqu'un.

Le pauvre homme perdait complètement la tête.

Il y avait un grand effarement autour de l'unique lumière. Grandier, que

l'on couvrait de paletots et de gilets, pratiquait des pressions à la

langue du noyé. Il était terriblement ému; mais dès que sa pensée se

reposa, il leva un instant les yeux vers l'ombre où se trouvait le

groupe harmonieux de M. Lureau-Vélin soutenant toujours madame Durosay;

et il cherchait, incorrigible comme tout homme, à qui dire:

--Voici là-bas, dans l'ombre favorable, mon idée, ma marotte, qui va

plus vite que moi, qui se prolonge sans moi; tout va bien; et j'ai le

temps de m'arrêter à ce fait divers...

Paris.--Aix-les-Bains, 1893-94.

7512.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.

6440-9-26.

Le Médecin des Dames de Néans · 第 52 / 53 题