Un convoi se dirigea vers Néans, emportant pour un dernier acte, le
reste des figurants au divertissement qu'avait réglé le docteur
Grandier.
Ce pauvre M. de Prébendes était couché dans son fourgon funèbre, parmi
de beau linge blanc et des couronnes de cyclamens; et son âme ardente et
religieuse, achevée par le tour frivole d'une dernière ironie, se
retrempait peut-être enfin de gravité au sein de Dieu. Dans un
compartiment plus confortable, M. Durosay arrondissait sa nature grasse
et bonne; madame Durosay recevait de la lumière et Septime une cruelle
torture par la présence de M. Lureau-Vélin; Grandier philosophait en
compagnie du cadavre.
Le docteur avait cru décent de laisser M. Durosay à la garde de sa
femme, et il avait interdit à Septime, qu'il jugeait suffisamment
atteint, la sombre veillée mortuaire.
On quitta Aix à une heure de nuit, et le train longea le lac éclairé
d'une lune pareille à celle de la nuit d'arrivée. Cela faisait une
grande sérénité dormante, environnée de l'ombre tragique des montagnes.
Septime pencha la tête à la portière, et madame Durosay voulut aussi
voir. Mais quand ils eurent regardé, les larmes leur jaillirent à la
fois et ils sanglotèrent, pour des raisons diverses et embrouillées. M.
Lureau-Vélin prolongeait l'assujettissement de ses valises dans le
filet, et M. Durosay, accoutumé aux larmes depuis vingt-quatre heures,
poussait seulement de petits «ah!» lamentables, en se tapant sur les
genoux.
Ce lac était sous la lune un véritable paysage d'amour et de mort. Quand
ils eurent regardé encore une fois, et qu'un tunnel leur eut coupé la
vue, d'un coup net, ils ne purent se retenir l'un et l'autre de pousser
un cri. Septime se laissait étrangler par sa douleur. Elle atteignit
l'intolérable, aux premières minutes de repos depuis toutes ces affaires
de deuil qui l'avaient constamment tenu en haleine. Tout était perdu;
l'irrémédiable était accompli; la force même des choses voulait que la
rupture eût lieu; ce n'était plus qu'une affaire, non pas même de jours,
mais d'heures. M. de Jallais père devait venir à Néans assister aux
obsèques et rien plus n'y retiendrait son fils. Mais, de même que des
amoureux à qui l'on annoncerait la fin du monde ne penseraient pas à la
fin du monde, mais à s'aimer avant qu'il ne finisse, Septime songeait à
son angoisse d'amour. Il y songeait en un tel brouhaha de pensées; il
s'y heurtait en un tel chaos de contradictions qu'il ne démêlait plus
guère autre chose d'un peu clair que ses contusions et ses plaies vives.
Ignorant de la femme, après avoir cru s'être trompé outrageusement
envers elle, lors de sa fameuse exaltation d'un des derniers jours, il
avait renoncé à interpréter contre elle jusque même la plus forte
vraisemblance. L'aventure de Bourdeaux, presque énigmatique pour
l'héroïne elle-même, ce refus singulier de demeurer avec lui seul,
enclose entre quatre murs, ce manifeste étrange de l'obscur instinct,
l'avait, lui, laissé stupide; et il l'attribuait à des mystères du
caprice féminin qu'il renonçait à pénétrer pour l'heure. De même, elle
avait terriblement pâli à la surprise de trouver M. Lureau-Vélin au
débarquement; mais il avait eu lui-même une pareille émotion par le seul
fait du désagrément, ne l'avait-elle pu éprouver, elle, pour cent
raisons autres que la plus redoutable? Quant au voyage à Néans de cet
homme inévitable, ç'avait été pour le malheureux jeune homme une
perspective amère si longuement savourée à l'avance que toucher
aujourd'hui la chose accomplie n'ajoutait presque rien à son état aigu.
Même, il oubliait d'envisager l'avenir, le voisinage de propriété, au
cas où M. Lureau-Vélin se déciderait à acheter la terre de Saint-Pont,
et la séduction si menaçante pour la pauvre abandonnée. Non, tout
disparaissait devant les lancinements cuisants que lui causait la
présence de l'aimée, si proche et désormais inaccessible même à une
parole, presque même à un regard. Il la contemplait en son costume de
voyage en flanelle à carreaux, pas très élégant, datant d'avant qu'elle
fût coquette, coiffée d'une petite toque écossaise, et jolie! avec la
mine un peu fatiguée des tristes dernières besognes et son air pensif,
les larmes essuyées, pensif comme jamais encore.
Il était probable que l'on parlerait peu, la proximité du fourgon
imposait une sorte de décence silencieuse, et de plus M. Lureau-Vélin,
vis-à-vis de l'idylle finissante qu'il ne pouvait ignorer, affectait une
discrétion très réservée. Il s'était placé en face de M. Durosay, les
deux autres coins étant occupés par madame Durosay et Septime.
Enclos en les vastes plis d'un mac-farlane couleur bure, une main gantée
passée dans la boucle d'appui, l'autre caressant sa barbe soyeuse aux
reflets bleus, il laissait adroitement errer ses larges yeux veloutés.
Cependant le notaire ne put l'avoir ainsi sous la main sans lui reparler
de l'affaire qui le conduisait à Néans.
--Outre les agréments et les qualités positives de la terre de
Saint-Pont, dont je vous ai cent fois parlé, je crois, dit maître
Durosay, qu'il est temps de vous avertir d'une particularité sur quoi
vous avez négligé de m'interroger; et, c'est que vous la pouvez avoir
aux trois quarts de sa valeur.
»Au partage après décès de feu le marquis de Thérouette, qui avait
demandé que Saint-Pont ne fût à aucun prix découpé, la propriété échut
en lot unique à son fils cadet, tandis que toute la fortune liquide,
sept à huit cent mille francs à peu près, passait à l'aîné, homme fort
distingué, d'ailleurs immensément riche par sa femme, une Esaü! À
l'inverse de son frère, le jeune de Thérouette, héritier de Saint-Pont
et des chimères paternelles, esprit utopique, sans consistance, engagé
dès avant la mort du marquis, par des entreprises philanthropiques au
delà de ses forces, sottement marié par emballement à une petite fille
de rien, ce qui lui a valu de rompre avec sa famille, a continué de plus
belle à obérer son patrimoine, empruntant ici pour faire construire une
maison de retraite et là pour faire face à des plantations de vignes, à
des semis de bois dont le revenu présumé devait couvrir ses largesses.
Bref, Saint-Pont grevé d'hypothèques est aujourd'hui à la merci d'une
douzaine de créanciers, fort honorables, la plupart mes clients, que je
retiens de provoquer la vente par égard pour le jeune comte et,
avouons-le, aussi parce que, si Saint-Pont intact est un domaine
superbe, Saint-Pont morcelé n'offre plus rien qui vaille...
Pas un muscle ne bougeait à la face de M. Lureau-Vélin; il semblait
écouter ces détails comme des choses étrangères. Le notaire était
presque embarrassé de la fixité de son regard doux.
Septime, qui n'entendait rien aux affaires, écoutait malgré lui celle-ci
qui lui déplaisait à plusieurs titres et parce qu'il savait que madame
Durosay avait toujours manifesté une grande répugnance toutes les fois
qu'il s'était agi de la menace de cette vente. Depuis longtemps elle ne
permettait même plus à son mari d'en parler devant elle, et le jeune
homme se rappelait le mouvement qu'elle avait eu encore à
Saint-Laurent-du-Pont, lors de la rencontre de M. Lureau-Vélin, quand M.
Durosay avait prononcé, en faisant allusion aux désirs de ce monsieur:
«J'ai ce qu'il vous faut!» Aujourd'hui, elle ne sourcillait pas, elle
laissait aller l'homme d'affaires, abaissant de temps en temps ses
paupières aux longs cils, puis, les relevant sur des yeux suspendus et
légèrement humides, comme d'une rêverie tendre.
Le notaire poursuivait.
--Vous vous trouvez donc en présence d'une propriété sur laquelle des
frais énormes ont été faits, et tels qu'un administrateur avisé eût
hésité à les entreprendre. Avant quatre ans, trente-cinq hectares de
vignes seront en plein rapport; une pépinière de plants américains vous
permet de doubler votre vignoble sans grands sacrifices nouveaux; les
ateliers de greffage, les cuves, les pressoirs, les caves vous
attendent. De l'asile de retraite à peu près achevé, vous pouvez faire
à votre guise une ferme modèle, un rendez-vous de chasse, que sais-je?
En un mot, monsieur, on se ruine pour vous depuis des années, et il ne
vous en coûte pas un radis de plus!... Ha! ha! ha! comment la
trouvez-vous?