M. Grandier prononça:

--Monsieur l'abbé est mort!

Il tenait un bougeoir à la main en disant ces mots et se trouvait sur le

perron de la Villa Julie, les cheveux en désordre, énorme et cependant

défait.

La jeune femme, Septime et M. Durosay que l'on avait cueilli en chemin,

montaient les marches de pierre; ils eurent un instant de stupeur et se

cramponnèrent tous à la rampe. M. Durosay fit: «Allons donc!» du ton

presque que l'on dit: «la bonne blague!» L'annonce de la mort crée un si

soudain revirement d'état d'esprit que l'on voit quelquefois, au choc

brusque, au contraste inopiné, les personnes les plus touchées avoir un

court sourire. Madame Durosay et Septime poussèrent une sorte de «ho!»

qui leur dessécha subitement la gorge.

Après cela, on ne dit plus rien; tout le monde fut dans le vestibule et

déposa comme à l'ordinaire et à leurs places respectives, cannes,

chapeaux, ombrelles, mantilles et pardessus. Ils allaient à leurs

petites choses coutumières, ayant des visages de cire où le nouvel état

que cette mort allait créer lentement se gravait, mettait son temps à

s'établir. Dans ce premier instant glacé, on pensa: demain, maison sens

dessus dessous, formalités, lettres, puis cérémonie, prêtres, tentures

noires, chants lugubres, transport, puis Néans! Ah! ce pauvre abbé! ce

pauvre abbé!... Puis: Mais est-ce bien possible?... Et l'on espérait

tout à coup, les esprits se faisant difficilement à l'idée de

l'irréparable.

Et l'on s'affaissa dans le salon autour de l'unique bougie que tenait le

docteur; les domestiques désorientés, épeurés, ne sachant plus s'il

fallait allumer les lampes. Ce fut avec une bien réelle douleur que l'on

commença doucement à dire:

--Mais voyons! comment c'est-il arrivé? Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Grandier posa la bougie et commença de se promener de long en large, les

mains dans ses poches:

--Il était bien abattu ce matin, mais j'étais loin de m'attendre à un

dénouement si proche et j'ai pensé que le silence complet de la maison

ne lui vaudrait que mieux: je n'ai pas vu d'inconvénient à vous mettre

tous dehors. À deux heures, étant sorti de son assoupissement, il ne put

seulement avaler une gorgée malgré tous nos efforts et la grande

nécessité, car il était d'une extrême faiblesse. Mon confrère vint sur

ces entrefaites. Le malade ouvrit les yeux qu'il avait beaucoup plus

lucides et nous dit clairement: «Quand la vigne est morte, à quoi bon

l'arroser? mais arrangez-la en sarments et distribuez-les aux pauvres

pour le feu de l'hiver...» Puis il sourit que nous soyons à prendre soin

de sa «guenille terrestre»; il demanda à voir le prêtre qui était déjà

venu tous les jours et ce matin encore, et dont nous ne croyions pas

qu'il avait aperçu la présence: «Le corps est endormi, dit-il, mais

l'esprit veille!» Ce monsieur vint, nous les laissâmes ensemble environ

dix minutes. Il était mieux à la suite de cet entretien: il put prendre

quelques cuillerées de bouillon avec de l'extrait de viande et nous

fûmes bien étonnés de l'entendre nous demander la lettre qui était

arrivée à son adresse. De la main, il fit signe de chercher ses

lunettes. Nous craignions qu'il ne se fatiguât trop à déchiffrer une

lettre et nous ne trouvâmes pas les lunettes. «Voulez-vous bien me la

lire?» dit-il, en s'adressant à monsieur l'ecclésiastique qui était là.

Par discrétion, nous nous retirâmes, mon confrère et moi, sous un

prétexte quelconque et nous attendîmes dans le corridor que le murmure

monotone du lecteur eût cessé. Mais ce fut ce monsieur qui vint lui-même

ouvrir en nous disant: «Venez donc! venez donc! monsieur l'abbé n'est

pas bien!» Nous rentrâmes précipitamment. Monsieur l'abbé avait été pris

d'une faiblesse, mais qui dura peu, et il s'en releva pour délirer.

«A-t-il écouté votre lecture?» demandâmes-nous à l'ecclésiastique. «Avec

beaucoup d'attention!» nous répondit-il. «Contenait-elle quelque chose

qui vous parût propre à donner une émotion?» «Mais absolument rien: des

formules polies ou flatteuses, des considérations générales, enfin,

passez-moi l'expression qui n'a rien de blessant pour l'honorable

correspondant qui, sans doute, écrit une lettre de pure convenance, il

n'y a là que le banal ordinaire. Lisez-la donc vous-même, docteur, je

n'y vois pas la moindre indiscrétion.» Je lus la lettre et n'y vis rien

en effet... Cependant, monsieur de Prébendes nous passait dans les

mains.

--Ah! ah! ah! firent les trois auditeurs dans le salon obscur.

--Pourrai-je lire cette lettre de mon père? dit Septime.

--Lisez donc!

Septime s'approcha de la bougie et prit, les mains tremblantes, cette

lettre à l'attente de laquelle son bonheur, sa vie même, semblait-il,

avait été suspendue un moment, puis dont la violence de certaines

émotions avait atténué la gravité en plaçant la passion affolée

au-dessus des liens de famille, des convenances sociales, en lui ouvrant

une perspective d'amour désordonné, n'importe comment, n'importe où,

mais sur quoi la puissance paternelle ou divine n'avait plus prise;

cette lettre enfin qui avait tout l'air d'avoir tué l'abbé, et qui,

cependant, à ce que l'on disait, ne contenait rien. Elle contenait:

«Mon cher monsieur l'abbé,

»Je reçois une lettre de mon fils qui m'apprend l'heureuse surprise qu'a

causée votre arrivée aux aimables hôtes de la Villa Julie. Eh bien,

voici la confirmation d'une idée que j'ai depuis bien longtemps: que

vous êtes l'unique précepteur, le modèle incomparable de ces hommes

paternels et savants qu'en principe, d'abord, j'admire tous en bloc. Je

vous adresse donc tout de suite mes remerciements très vifs et, au

risque de vous faire bondir, je vous fais part de la volonté tyrannique

que j'ai pour le moment de supporter tous les frais de votre zèle, à

moins que vous ne me donniez la preuve que ce voyage n'a été entrepris

qu'en vue de votre agrément personnel, ce dont vous me permettrez de

garder un doute tant que les nouvelles du genre de vie que vous menez

dans cet endroit mondain n'auront pas pris une autre tournure. Ne voyez,

je vous prie, monsieur l'abbé, en cette résolution, que la marque de

l'enchantement où je suis, de vos bons soins vis-à-vis de Septime.

»Je suis convaincu, monsieur l'abbé, malgré le caractère un peu inquiet

de votre vigilance d'ange gardien, que vous vous félicitez comme moi de

voir se débrouiller dans une atmosphère un peu plus animée que celle de

Néans ce grand enfant, qui m'a tout l'air de passer jeune homme. C'est

un moment bien intéressant d'une évolution nécessaire et je comprends

que vous ayez été curieux d'assister à cette métamorphose admirable

d'une créature fortement pétrie par vos mains. J'eusse aimé, moi-même,

si je n'eusse été retenu par mon conseil général, et si je n'eusse été

devancé par vous, ce qui doit m'arriver, hélas! partout où il y a une

belle oeuvre à accomplir, j'eusse aimé, dis-je, être témoin de ces beaux

troubles d'adolescent et n'user de ma qualité de mentor contre cette

instinctive sagesse de la nature que pour rappeler, par quelque signe

imperceptible et délicat, le tact, le bon ton, la mesure, la prudence

que la fougueuse jeunesse peut oublier mais dont ne doit jamais se

départir un homme comme il faut. Mais, comme j'eusse été lourd, quoique

autrefois galant homme,--paraît-il,--au prix de ce que doit être, mon

cher abbé, votre intervention à vous si subtile, je gage, et si

discrète. Les hommes du monde que j'ai vus les plus accomplis étaient

des ecclésiastiques; quoi d'étonnant que la fréquentation de Dieu vous

donne, parmi tant d'autres qualités, celle-ci?

»J'avais l'intention de répondre à mon fils, mais outre que je suis fort

paresseux sur le chapitre épistolaire, j'aime encore mieux que ne lui

arrive que par vous et accommodée à votre goût l'expression du

contentement que j'ai des façons qu'il m'a l'air de prendre. Ce cher

enfant est plein de franchise, ce qui n'est que de tradition de famille;

mais il possède un art d'accoutrer les choses sans les farder cependant,

qui fait la vérité bien aimable, qui, dans la vie, lui rendra les

relations aisées, et que nous étions bien loin de connaître, nous

autres, qui fûmes privés, en notre temps, de l'enseignement religieux.

Je crois que nous en aurons fait quelqu'un, moi sans le vouloir; vous,

avec infiniment de talent, par de fortes études et ces alentours adoucis

dont vous savez orner vos élèves comme d'un nimbe; enfin, quelques

milieux heureux, parmi lesquels celui dont, pour l'instant, je ne

saurais trop approuver l'influence. Car je pense, et avec raison, que

les brillants examens et la culture philosophique sont peu de choses

dans la vie, en regard de cette aisance et de cette souplesse dans le

commerce des hommes et des femmes, qu'il n'est jamais trop tôt

d'acquérir, monsieur l'abbé, et que j'achèterais pour mon fils, à

quelque prix que ce fût.

»Et vous auriez l'intention de quitter Aix déjà, monsieur l'abbé? J'en

serais bien fâché pour Septime, s'il est vrai, comme il me l'affirme,

que les hôtes charmants qui lui donnent une place sous leur toit s'y

opposent tous également de toutes leurs forces. Je ne crains que

d'abuser de leur grande indulgence vis-à-vis de mon fils et je me

propose d'aller cet hiver à Néans, présenter mes hommages à madame

Durosay et la remercier de sa grande bonté.

»Recevez, mon cher monsieur l'abbé, etc., etc.

»S. DE JALLAIS.»

--En effet, dit Septime en pliant la lettre, elle ne contient rien.

Le Médecin des Dames de Néans · 第 42 / 53 题