XXV

L'amour semblait croître à la Villa Julie dans la mesure qu'on y voyait

dépérir ce pauvre M. l'abbé. Il n'y avait pas d'inquiétude, pas de soins

empressés, pas de fatigues alentour du malade qui atteignissent

l'impétuosité de ce courant nouveau, grossi et renforcé plutôt de chaque

obstacle. Le docteur se décourageait, au contraire, en son espoir de

sauver son malade, lorsqu'il embrassait, d'un même regard, ces trois

êtres, l'un rongé de fièvre, les deux autres se donnant des baisers dans

les coins. «C'est l'éternelle compensation, se disait-il; ces deux beaux

êtres se gorgent de la vitalité qui, par ici, s'enfuit; nous n'y ferons

rien!» Et réfléchissant un peu plus: «J'ai fait moi-même ce qui est!»

Alors, il s'efforçait de garder de la sérénité en face de cette balance

aux deux plateaux emplis de choses humaines, comme on envisage,

impassible, l'idéal accomplissement d'une grande loi. Or, il était fort

ému, et, quoique assuré de la beauté de son oeuvre, je ne sais quelle

pitié qui vient peut-être d'un mince côté du coeur, lui donnait quelques

soubresauts à la poitrine. Son oeil d'acier clair s'humidisa un court

instant d'une perlette légère qu'il fit sauter d'un prompt geste de

doigt.

Depuis quarante-huit heures, M. de Prébendes n'avait pas recouvré sa

complète connaissance. La fièvre, avec des intermittences, le tenait

toujours, et il avait déliré plusieurs fois encore, revenant avec une

insistance singulière à ce clocher, à cette corde et à toute cette

paroisse de Néans, hissée par une étrange frénésie bachique au mauvais

lieu.

Il y eut une si belle journée de soleil et de léger vent frais à la

suite des derniers orages, que Grandier prit sur lui de veiller M.

l'abbé et ordonna que tout le monde s'allât promener, au moins

l'après-midi.

Monsieur et madame Durosay sortirent donc, après le déjeuner, avec

Septime, et l'on descendit à pied du côté du Grand-Port, avec un goût

prononcé de voir le lac par ce beau temps pur.

Quelques équipages, un grand nombre de voitures et des boggies conduits

par des courtisanes, parcouraient élégamment la longue et belle allée

qui mène au lac: c'était un va-et-vient gracieux et riche, un remuement

de mondanité de parade qui avait une odeur suave et aucune

signification.

M. Durosay, contrairement à ses habitudes assez rassises, avait un mot

pour chaque beauté rencontrée, et peu s'en fallut qu'il ne portât la

main au chapeau en croisant un landau brillant où se trouvait une femme

de magnifique prestance à côté d'une autre qui avait les cheveux roux.

Il se contenta de dire: «Ce pauvre docteur qui aime tant les cheveux de

cette couleur-là!» Madame Durosay et Septime voyaient tout d'un oeil

distrait.

Le bateau à vapeur partait pour Hautecombe et l'on délibéra un moment si

l'on ne ferait pas bien d'aller visiter l'abbaye. Mais M. Durosay se

trouva ne pas avoir une envie folle de s'embarquer pour si loin. Si

alors on prenait une petite barque et un rameur et se promenait tout

simplement?

--Mes enfants, dit-il, je serais bien fâché de vous empêcher d'aller sur

l'eau, partez-y donc avec ce batelier qui me paraît un solide gaillard;

je vous regarderai filer, vous ferai signe et m'en irai au Casino mettre

cent sous sur le tapis.

Certaines occasions ont tant d'opportunité parfois qu'il en naît presque

une gêne. Mais celles du genre de celle-ci, comme chacun a pu en être

mille fois témoin, sont si naturelles, si coutumières malgré leurs

apparences paradoxales, que ni madame Durosay ni Septime n'en furent le

moins du monde incommodés. Ils sautèrent dans la barque garnie d'affreux

coussins rouges, qui vacilla, les fit s'agripper aux genoux et aux bras,

puis reprit son équilibre et fila, vite, tout d'un coup éloignée du

rivage, par l'effort bien rythmé du rameur vigoureux.

--Au revoir! bon voyage!...

--À tout à l'heure!... Adieu! adieu!

La jeune femme et Septime se regardèrent durant que la barque filait.

--Où allons-nous; firent-ils, quand la barque fut presque au milieu du

lac.

--À Bourdeaux, fit pour eux le batelier.

--À Bourdeaux, dit Septime, Lamartine habita; et il y a une grotte qui

porte son nom, vous nous la ferez voir...

Le nom de Lamartine prononcé sur cette eau dormante où la barque

glissait, apporta quelque chose d'indéfinissable et de doux à l'esprit.

Madame Durosay ne le connaissait guère que pour avoir lu ou chanté _le

Lac_, mais ce nom avait pris pour elle, comme pour beaucoup, le sens

d'un appel au rêve mélancolique qui s'accommodait si bien des promenades

en bateau. Et elle eût pu aisément s'attendrir et pleurer au souvenir de

ce poète pour la seule pensée qu'il était poète et que l'heure présente

était délicieuse. Elle tournait le dos au rameur et donnait librement la

main à Septime. Ils ne dirent rien de quelques minutes; puis elle lui

prononça tout bas:

--Vous êtes poète aussi, vous; cela se voit!

Septime sourit et rougit.

--Non! soupira-t-il.

Cependant le docteur prétendait que tous les jeunes gens de son âge qui

ne montent pas à bicyclette sont un peu poètes.

Mais elle disait cela avec une conviction sérieuse. Et puis, c'était un

besoin chez elle de hausser, de grandir cet enfant. Elle voulait voir en

lui ce qu'il doit y avoir en l'homme qui vous ravit. Il ne ressemblait à

aucun des hommes ordinaires; il ne disait jamais de sottises ni de

paroles de mauvais goût, et semblait, en toute occasion, prendre un

plaisir secret qui ne venait pas des sources où le commun s'alimente. Il

parlait peu, semblait éprouver des choses que la langue a mal à

traduire, et elle s'apercevait en cet instant même qu'elle avait

interprété dans ses yeux, la plupart de ce qu'elle croyait lui avoir

entendu dire.

Elle lui découvrait tout juste ce qu'il faut de mystère pour qu'un

homme en reçoive des proportions illimitées. Elle voulait qu'il fût

extraordinaire; elle s'étonnait que ces messieurs ne s'aperçussent pas

que ce jeune homme qui ne paraissait presque rien au milieu d'eux, les

allait dépasser tous... tous? Elle prononçait le mot en dedans et au

fond de soi, et sa rêverie s'élargit et se parsema.

Elle s'étendit un peu sur la banquette au dossier garni de si vilain

rouge; elle laissa ses yeux errer de droite et de gauche: les Alpes du

Dauphiné blanches et lointaines et de l'autre côté le si joli bout du

lac où le petit château de Châtillon s'avance en décor romantique; Aix,

en face, s'éloignait. Elle aperçut au sommet du Revard les chalets, les

fameux chalets et même l'endroit où le chemin en lacet descend sur le

flanc à pic, et elle fut sur le point de dire: «regardez-donc!» mais

quelque chose la retint. L'avancée sur l'eau était rapide et douce, ses

yeux retombèrent simplement sur l'eau fuyante que regardait aussi

Septime, et tous les deux, les mains enlacées, se mêlèrent en

l'anéantissement léger qui vient d'être emporté sans heurts sur

l'étrange miroir immobile et profond.

Ils se ressaisirent tout à coup et se firent mal aux mains, de la façon

qu'ils se les serrèrent, en rejoignant directement leurs regards. Le

batelier, désespérant d'être écouté, s'était tu. Il y avait un complet

silence.

Septime sentit que jamais, jamais il ne l'aimerait davantage et ne

serait plus complètement heureux. Elle le regardait et il se baignait

dans le clair azur de ses yeux implorants. Cependant il fut vulgaire en

croyant comprendre ce que ses yeux imploraient avec une si suppliante

ardeur, et il fit signe qu'il se donnait tout à elle.

Que demandait-elle donc de plus?

Ce fut à peine un plaisir d'aborder au pied du château de Bourdeaux, et

la visite à la grotte où Lamartine s'assit et chanta ne leur représenta

rien.

Ils aperçurent que des costumes de dames galantes étaient appendus en

une fissure du roc et, en effet, l'on voyait, à quelque distance,

au-dessus des eaux, deux têtes ornées de cheveux teints; et l'épaule et

la croupe des nageuses paraissaient à intervalles réguliers. Parmi

quatre souliers et des bas à jour, sur la grève, était ouvert le petit

volume des _Méditations_. Les amants éprouvèrent quelque chose de vague

à l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour délicat.

Ils prirent un sentier et montèrent du côté d'une petite église,

allongeant le temps par des baisers à tout endroit couvert. L'église

était pauvre et à demi ruinée; elle leur parut tout à fait jolie et

telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetière l'entourait

planté de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque près

des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvèrent cet endroit

charmant et dirent ensemble:

«On entrerait bien dans l'église si l'on n'avait si chaud.»

Ils s'étendirent sur l'herbe d'une prairie située derrière l'église,

ombragée de platanes énormes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au

bord du lac que l'on distinguait à son beau bleu d'azur, à travers les

feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se

poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher:

il la saisit par la taille et se lia étroitement à elle. Un calme

assoupissement leur vint de la tiédeur du vent, du chant monotone des

oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime

couché vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une

demi-conscience, recevait le souffle de ses lèvres et le parfum de sa

chair émue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lèvres. Puis,

relevant la tête vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il

vit la petite église et pensa: Dieu. Il baisa les lèvres de nouveau; il

vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa:

des morts, des tas de petits morts tout ratatinés en poussière, ou en

fins débris secs, à cause de ces beaux raisins qui les ont mangés pour

être si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout

à l'heure... Et il baisa encore la bouche bien-aimée et fit par avance

le geste d'y écraser le grain de raisin doré dont ils recevraient le suc

chacun en leurs bouches unies. Elle s'éveilla au baiser qu'il avait pris

un peu fort et lui dit:

--Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, là?

--Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!

Mais cette idée ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute

grande en attendant. Septime prit une grappe à la vigne abandonnée et

ils la mangèrent grain à grain, comme il l'avait voulu.

Puis ils se mirent à pousser de gros soupirs, couchés côte à côte sur

cette herbe fraîche que de petites marguerites égayaient. Il avait

relevé la manche légère et bouffante et il lui baisait le bras en le

faisant aller et venir sur ses lèvres d'une façon qu'il aimait. Ils

s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un

venait et c'était pour se rapprocher la tête, et se dire tout près, les

lèvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!

--Il faudrait avoir une maison à nous, dit Septime.

--Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les

cheveux.

--Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver...

--Et alors?...

--Et alors, il faut que nous puissions nous retrouver toujours...

--Toujours... fit-elle. Et ils tombèrent tous les deux dans une

songerie.

Le vent, plus frais, faisait frissonner et écartait les feuillages, et

dans les éclaircies de toutes ces branches murmurantes, on voyait de

temps en temps paraître l'autre rive du lac, avec Aix et les choses de

ce monde. Cela faisait une sorte de vision lointaine et clignotante,

cela vous forçait d'ouvrir et de fermer les yeux tour à tour et

s'emparait des regards comme doit faire le miroir à l'alouette, vers

quoi l'alouette a le soupçon probablement, de quelque chose de mauvais,

et vient... Ils ne pouvaient s'empêcher de regarder par les petits jours

intermittents... Ils virent le moment qu'il allait falloir parler des

choses de là-bas; ils avaient tous les deux arrêté sur leurs lèvres, la

question: «Voit-on d'ici la Villa Julie?» Alors elle reprit la pensée

qu'il avait eue et qu'elle avait trouvée folle!

--Un abri!... dit-elle.

Il lui fut impossible de découvrir pourquoi ce mot, si cher à l'oreille

des amants, sonnait mal à la sienne. S'abriter à deux, c'est se déclarer

deux aussi forts que le monde, capables de faire contrepoids au reste

dédaigné de la terre; s'isoler, s'enclore est la plus éclatante marque

d'amour.

Elle éprouva comme un léger vertige d'estomac que, plusieurs fois, déjà,

elle avait eu; la brusque menace d'un vide, sous ses pieds, d'un grand

creux qui lui était caché d'ordinaire par une masse de petites idées

embrouillées et confuses qu'elle appelait aussitôt à son aide.

Par ce mot, lui, au contraire, était séduit tout à fait.

--Oui, un abri! dit-il. Il faut un abri, vois-tu! Je veux t'embrasser!

Je ne peux plus t'embrasser là maintenant; je veux t'embrasser une fois

chez moi, entends-tu? dans un endroit où je sois chez moi; nous

fermerons les volets et les rideaux; nous empêcherons jusqu'à l'air de

pénétrer, pour que je t'aie à moi, chez moi! Viens! viens, je veux que

ça soit tout de suite.

Il l'entraînait vers une maison qui portait une enseigne de location.

Quelque chose d'inouï emportait cet enfant timide qui eût osé à peine,

une heure auparavant, demander son chemin. Il était disposé à mettre ses

économies à louer une pièce, au mois s'il le fallait, et qu'il garderait

une heure.

--Oh! non, non! pas là dedans... vous ne voudriez pas!...

--Je veux t'embrasser, je te dis! Je veux t'embrasser chez moi... Viens!

Mais il lui plut, avec sa volonté et une certaine violence; elle se dit

qu'elle l'admirait en ce moment et, prise entre un désir et un instinct

sourd, elle ferma les yeux, ne sut plus ce qu'elle faisait.

Quand ils furent dans la chambre proprette, aux murs peints à la chaux,

Septime ferma tout, et il dit, en joignant les mains:

--Il n'y a plus que nous deux au monde!

Il se pendait à son cou; lui mordait la bouche en lui répétant:

--Je veux t'aimer à l'abri!... Il n'y a rien! il n'y a plus rien dehors!

rien du dehors ne vient ici!... Dis avec moi qu'il n'y a plus rien, plus

rien!...

Elle regardait tout autour d'elle, voulant sourire et répondre. Elle se

laissait atteindre par cette idée de chambre close et de solitude à eux

deux.

--Nous avons fermé les volets, les vitres et les rideaux, insistait-il;

j'ai mis le verrou, un gros verrou énorme, as-tu vu?... Nous nous sommes

bâti une forteresse!... Nous nous aimons derrière quatre murs à nous...

Je t'ai: je suis à toi, tout seul!...

Elle se mit tout à coup à pâlir, et trembla; puis elle l'écarta d'elle

un peu brutalement:

--Non! non! s'écria-t-elle, éperdue; je ne veux pas! je ne peux pas!...

Ouvrez la fenêtre et la porte! ouvrez! ouvrez! ouvrez! Sauvons-nous!

--Ma chérie, tu as peur, n'est-ce pas? Tu as peur de la pénombre, mais

pourquoi crier? Tu as peur avec moi, tu crois que je ne suis pas assez

fort?...

--Non! non! allons-nous-en! je vous en supplie! Je n'ai pas peur, mais

je vous jure que je ne peux pas rester ici.

Elle cherchait son ombrelle dans la demi-obscurité.

--Mais ouvrez donc! lui jeta-t-elle, impatientée.

Le jour tombait quand ils joignirent la barque; et le lac, privé des

feux du couchant par la montagne, était sombre et froid. Ils n'avaient

pas prononcé une parole et ils demeuraient absorbés et abattus. On

n'entendait que le souffle régulier du rameur et le frottement sourd des

avirons. Septime, complètement hébété par l'étrangeté de l'aventure,

n'osait tenter de l'éclaircir à cause de l'homme. Et n'était-il pas

visible que la jeune femme elle-même s'interrogeait?

Le soir mélancolique soutint un long moment leur trouble. Ni l'un ni

l'autre, à la vérité, ne savaient plus où ils allaient et la confusion

de leurs âmes errait parmi les brumes et les ombres incertaines des

bords. Vers le milieu du lac, des souffles venus de la terre étaient

tièdes, et la paresse de leurs cerveaux s'amusait d'attendre en

l'insensible avancée, le prochain souffle tiède. Ce lac leur parut, tant

qu'il durerait, une suspension de tout; ils se reposèrent en l'attente

du rivage où sans doute des clartés naîtraient. L'eau fut bientôt moins

sombre que la nuit, et ils regardèrent l'eau doucement gémissante au

froissement de la barque. Une cloche sema sur les eaux la tristesse de

son tintement espacé; et les rives apparurent. Ils se les étaient

données comme un demain redouté qui approche infailliblement. On

distinguait les noires silhouettes des arbres, et les gens et les choses

parmi les lumières du port. La jeune femme et Septime, en même temps

surpris, ne purent s'empêcher de prononcer ensemble:

--Voici monsieur Lureau-Vélin.

Ils pâlirent l'un et l'autre et tremblèrent également dans la main qu'il

leur tendit en leur offrant galamment une place dans sa voiture.

Cet homme était-il la clarté? Était-il «demain»?

Le Médecin des Dames de Néans · 第 40 / 53 题