Aix-les-Bains, août 189 ...
_À Monsieur de Jallais, conseiller général à Candes
(Maine-et-Loire)._
«Mon cher papa,
»Nous avons eu une aventure bien extraordinaire que je ne sais trop par
quel bout prendre pour te la faire entendre comme il faut. Du reste,
tout devient extraordinaire ici et il n'est que trop vrai, comme le dit
le docteur en se frottant les mains, je ne sais pourquoi, que l'on ne se
reconnaît plus.
»Monsieur l'abbé est arrivé de Néans fort agité. D'abord, on ne comprend
pas qu'il ait quitté Néans, bien qu'on l'ait invité de venir à plusieurs
reprises. Nous étions bien loin de penser qu'il pourrait abandonner la
paroisse en des mains aussi peu vaillantes que celles de monsieur le
curé. Je sais que pour toi, mon cher papa, la question est assez futile,
et que, bien que tu sois au mieux avec ces messieurs, tu ne croirais pas
dépérir si ta paroisse manquait de desservant. Cette question nous a
beaucoup préoccupés d'autant qu'on ne sait pas du tout quelle mouche a
piqué M. de Prébendes. Mais à coup sûr une mouche l'a piqué, pour venir
aussi inopinément en une ville d'eau où rien n'est fait pour lui, enfin
qui n'est point du tout son milieu et où il ne trouvera de confrère que
le précepteur de l'autre petit jeune homme dont je fais à présent le
pendant.
»Monsieur l'abbé ne pouvant aller au Casino qui est trop élégant et où
il y a beaucoup de ces personnes dont la présence fait toujours que la
société est mêlée, nous nous privons du plaisir d'y aller pour celui de
rester avec monsieur l'abbé. Il est d'une activité que nous ne lui avons
jamais connue; il ne peut supporter de rester tranquille; on dirait que
la villa lui brûle les pieds. M. Durosay et le docteur n'arrivent pas à
fumer jusqu'au bout leur pipe, parce qu'il faut combiner des excursions;
et peu s'en faut que je ne me voie forcé de te demander une bicyclette,
car il paraît que j'ai besoin de me mouvoir encore plus que le reste de
notre monde. Rassure-toi, je n'y ai point le goût. Mais si cela
continue, on fera retomber madame Durosay dans ses faiblesses, et l'on
voit bien que monsieur l'abbé a toujours vis-à-vis des femmes la grille
du confessionnal par-dessus ses lunettes, ce qui le porte à voir en
elles plutôt le péché que ce qui les rend aimables... à moins que ce ne
soit la même chose et qu'il y soit embarrassé; mais en tout cas, il ne
les aime pas, lui, cela se voit: il n'aime pas madame Durosay depuis
qu'elle se porte bien et qu'elle est beaucoup mieux sous tous les
rapports... Et avec ça il se laisse conquérir par les belles façons d'un
monsieur qui est souvent de notre société et dont, pour moi, je ne sais
que penser.
»Mais je t'ai annoncé une aventure et je n'ai pas l'air d'y arriver. Si,
papa, j'y vais. Ce monsieur l'abbé est donc si fiévreux et si peu
ménager de la santé de madame Durosay qu'il voulait l'autre jour faire
l'ascension du Revard d'où l'on a vue sur le Mont-Blanc et nous y
entraîner tous. Heureusement que le docteur s'opposait à ce que nous
fissions cette expédition à pied, car il faut quatre à cinq heures de
marche, et il faut bien ne pas savoir ce que c'est qu'une femme pour
vouloir lui imposer pareille fatigue. M. Durosay se souvenait justement
d'avoir fait cette excursion _en garçon_. Je te souligne _en garçon_
parce que cette expression fut le sujet de plaisanteries interminables
de la part du bon docteur, qui a l'esprit fort libre, et gênait un peu
monsieur l'abbé en même temps qu'il chatouillait agréablement la vanité
de notre excellent hôte.
»Quant à madame Durosay, elle est, je t'assure, bien insensible à ce
passé de garçon, quoi que fasse son mari pour lui en éveiller de la
jalousie avec toutes sortes de petits sous-entendus du genre de ceux que
tu appelles «égrillards», mon cher papa, quand tu es avec tes amis du
conseil. Nous apprîmes, par-dessus le marché, que du temps que M.
Durosay montait au Revard en garçon, les dames y montaient à dos de
mulet. Le docteur est quelquefois méchant et va loin; tu ne
t'imaginerais pas tout ce que cette particularité lui fournit de
prétextes à plaisanteries poussées presque jusqu'au mauvais goût, sans
doute, puisque monsieur l'abbé en était sur le point de rire et s'en
alla.
»Il fut convenu que l'on monterait par le chemin de fer à crémaillère,
M. Durosay voulant à toutes forces revoir son ancien chemin de mulets.
On accepta après délibération de faire à pied la descente. C'est alors
que le docteur se souvint que M. de Prébendes, qui faisait tant le
brave, ne pouvait descendre seulement de la villa jusqu'à
l'établissement des bains sans avoir un point de côté, et lui interdit
formellement de redescendre à pied du mont Revard. Monsieur l'abbé, qui
est excellent pour moi au point de s'inquiéter de ma personne outre
mesure, fit tout à coup la mine d'un renard pris au piège; on lui dit
qu'il faisait celle d'une maman que l'on sépare de son bébé: il ne fut
pas plus consolé par la comparaison que je ne fus flatté moi-même de ce
qui m'en revenait.
»Nous partîmes munis d'alpenstocks et la taille ceinte de courroies où
étaient appendus les manteaux enroulés. Dans le wagon, les voyageurs
munis simplement de billets d'aller et retour écarquillaient les yeux
devant ce harnachement et quelqu'un prononça le nom de Tartarin qui
avait de l'à-propos. Monsieur l'abbé trouva matière à apologue sur les
moyens divers de gagner les altitudes célestes, et le docteur tourna en
dérision les anciens qui étaient durs et difficiles puisqu'il devait y
en avoir aujourd'hui de si aisés comme en toutes les locomotions. La
conversation eût tourné à l'amertume si l'on ne se fût trouvé au sommet
du mont Revard sans presque s'être aperçu du trajet.
»Nous vîmes le Mont-Blanc. Mais quelqu'un ayant parlé du nouvel
observatoire que l'on vient d'y construire, il n'y eut qu'un mouvement
pour se précipiter à la lunette et tâcher de distinguer sur la grande
masse de neige ce petit point. N'ayant pu l'apercevoir, on ne fit que le
regretter et on en oublia d'admirer le Mont-Blanc. Monsieur l'abbé, lui,
installé sur une plate-forme circulaire où l'horizon est figuré au tracé
rouge, voulait savoir le nom de tous les pics visibles et localiser les
noms qu'il lisait, vallées, villes et villages, parfaitement inconnus,
d'ailleurs, et calculer la distance jusqu'à des villes fort éloignées
que l'on apercevrait peut-être si l'on était de tant de mètres plus
haut. Je vis venir le moment où je devrais faire les opérations
nécessaires à ces recherches, et tu m'excuseras, cher papa, d'avoir
évité ce casse-tête.
»D'ailleurs, madame Durosay m'appelait pour voir la vallée du lac du
Bourget et la ville d'Aix, et je t'avoue que j'allais m'écrier tant je
trouvais joli ce lac et tout ce pays qu'enveloppait une brume légère; et
je me serais fait moquer de moi, car tout le monde jugeait le coup
d'oeil raté, parce qu'il y avait justement à cette heure une course de
bicycles sur la route de Chambéry, que l'on aurait fort bien pu suivre
d'ici sans cette maudite brume; quelques personnes même, à ce que j'ai
compris, étaient montées pour cela.
»De sorte que, au bout d'une demi-heure, tous ceux qui reprenaient le
premier train étaient déjà réinstallés dans le petit wagon. Nous y
conduisîmes monsieur l'abbé. Il regardait par la portière notre bel
équipage, nos alpenstocks, nos manteaux enroulés, nos gourdes, avec
mélancolie et inquiétude, puisque tu sais que M. de Prébendes est une
mère pour moi. Il se préoccupait de tout puisqu'il crut s'apercevoir que
madame Durosay avait perdu ses châles et ses fichus de laine. M.
Grandier lui fit observer que c'était moi qui les portais, en ajoutant
que si la galanterie disparaissait du reste du monde, on la retrouverait
chez moi. Ces paroles qui ne sont pas la trouvaille la plus originale de
M. Grandier sont authentiques, mon cher papa, et ne parurent point
satisfaire monsieur l'abbé qui est rempli, te l'ai-je dit?
d'arrière-pensées incompréhensibles. Pour moi, j'aime beaucoup porter
les châles de madame Durosay qui sentent extrêmement bon. Le train
partit; monsieur l'abbé nous cria: «Bonsoir! à tout à l'heure!» et
continua de nous regarder par la portière, où nous n'aperçûmes bientôt
plus que son nez qui paraissait long. Le fait est qu'il n'eut pas de
chance, car il se trouva justement que madame Durosay épinglait à ce
moment ses jupes assez relevées, pour n'être pas incommodée dans la
marche, de manière à ne pas plus cacher ses jambes que sa bonne humeur,
et monsieur l'abbé s'incommode de ces choses-là comme du feu. M.
Grandier dit que toutes les belles choses sont bonnes; en ce cas, il n'y
avait pas de mal à voir ces jambes qui, papa, sont très bien.
»Le plateau du mont Revard qu'il faut parcourir pendant une grande
heure, avant d'atteindre le petit sentier en lacet de la descente, nous
a beaucoup amusés, parce qu'avec tous les mamelons, c'est absolument des
Montagnes russes. On escaladait les monticules en s'accrochant aux
grandes feuilles de gentianes qui, quelquefois, cédaient et nous
valaient des chutes bien divertissantes, et on descendait les pentes à
grande vitesse en s'appuyant de tout son poids sur l'alpenstock servant
de frein. Inutile de te dire que les souvenirs de la même excursion «en
garçon» et des «dos de mulets» revinrent ici nécessairement, car tu as
dû remarquer, papa, que rien n'est si recherché comme agrément que la
scie.
»M. Durosay nous raconta des histoires terribles à propos des grands
trous obscurs qui se trouvèrent presque sous nos pieds et inopinément,
au milieu d'un bois de sapins très touffu. On y peut tomber avec une
grande facilité et nous tremblions et commencions, dans ce bois, à être
pris d'idées noires quand tout d'un coup, aussi ras à nos pieds, aussi
inopiné que les trous obscurs, nous apparut le trou immense de la plaine
d'Aix-les-Bains et du Lac, empli de lumière et dont l'autre bord était
fait de la Dent-du-Chat, plus haute que nous qui, cependant, étions à
quatorze cents mètres. C'était tout à fait magnifique et nous nous
serions arrêtés à admirer, si madame Durosay ne s'était sentie ses
belles jambes brisées par la vue du sentier en lacet qui dégringolait à
angles si brefs et si à pic que le suivre paraissait impraticable. M.
Durosay fut, pour la première fois de sa vie, je pense, appelé
«téméraire», car il l'est bien peu. «Bellotte! Bellotte! disait-il,
n'ayons pas peur et pressons-nous, car il ne faudrait pas être pris par
la nuit!» Ne trouves-tu pas que c'est désagréable d'entendre appeler
cette jeune femme qui est si jolie: Bellotte! Bellotte! outre qu'elle
avait bien déjà assez peur, sans qu'on ajoutât la crainte de la nuit,
dans un pareil endroit.
»En effet, le soleil descendait plus vite que nous et il disparut
derrière la Dent-du-Chat. Je vis que M. Durosay, qui allait devant,
mourait d'envie de raconter au docteur son équipée de «garçon». Mais le
docteur, qui a des moments vraiment poétiques, tenait à nous faire la
description du ciel où il voyait, disait-il, une armée de mercenaires en
fureur, brandissant des torches à flammes verdâtres et allant mettre le
feu à un voile immense et sacré, tout de pourpre, qui, en brûlant,
laissait choir sur les incendiaires des amoncellements d'or et
d'étonnantes cargaisons d'oranges sorties de vaisseaux éventrés qui
écrasaient les guerriers et éteignaient leurs torches vertes. Puis il
nous fit frissonner en nous montrant, en bas, le lac qui était d'un vert
si triste, si lamentable qu'on eût dit un grand oeil mort. Madame
Durosay le pria de se taire, car rien ne l'impressionne comme ces
idées-là. Les grandes scènes effrayantes du ciel s'enfonçaient dans la
nuit et nous-mêmes commencions de pénétrer dans un bois de pins très
sombre. Madame Durosay était très fatiguée; comme elle était tout près
de s'affaisser, je lui donnai le bras et monsieur l'abbé eût été bien
heureux de lire en ce moment dans mon coeur le plaisir que j'avais à
soulager les faibles, car j'y ai tant de penchant sans doute que je suis
certain maintenant qu'à seulement toucher quelqu'un de très fatigué,
j'éprouve une émotion bienheureuse.
»Eh bien! mon cher papa, dans ce bois sombre, nous nous sommes perdus,
si complètement perdus qu'il nous fut impossible d'avancer d'un pas de
plus, étant tombés en des ravins qui n'étaient que des lits de torrent,
où M. Durosay roula de vingt mètres sur le derrière en manière de
pirogue. Nous crûmes que madame Durosay allait se trouver mal: le
docteur lui fit respirer des sels et il était assez peu rassuré
lui-même, car s'il ne dit pas de mots blessants à notre chef
d'expédition, il ne se gêna pas de lui faire observer que nous avoir mis
dans ce cas était imbécile. La nuit était complète, nous étions aux
trois quarts de la descente et il ne nous restait de ressource que de
remonter. Je ne sais si tu te fais une idée de ce que cette perspective
pouvait être. Eh bien! ce qui nous toucha le plus, ce fut le sort de
monsieur l'abbé en cette affaire, qui nous attendait à dîner à sept
heures, qui ne nous reverrait pas de la nuit et nous croirait dans les
précipices. Madame Durosay s'assit au bord du ravin et se mit à pleurer,
ne trouva plus son mouchoir et voulut bien prendre le mien. Je t'assure
que c'était une scène bien triste. Il y avait un peu de parfum en mon
mouchoir; elle me dit: «Comme ça sent bon!» elle sourit et se releva.
«En avant! s'écria-t-elle la première.--Elle n'aura jamais la force de
remonter là-haut, dit assez penaud M. Durosay.--Elle y remonterait dix
fois, dit M. Grandier.» Et nous revoilà dans la nuit, sur le chemin du
Revard.
»J'aime mieux ne pas te parler de cette montée qui fut terrible et dura
deux heures. Chacun était penché vers ses pieds de peur de les poser
dans le vide; on s'apercevait à peine les uns les autres; on se faisait
des appels continus, quoique l'on fût à deux pas; on disait: «Voici la
lune...», «non elle se couvre», et «ce pauvre monsieur l'abbé, ce pauvre
monsieur l'abbé!» Tout d'un coup, cependant, la lune se leva très claire
et illumina le grand trou avec le Lac et Aix et toute cette profondeur
nous effraya. Enfin, parvenus tout en haut, nous rendîmes grâces au
ciel. À ce moment, les sons de l'orchestre de la Villa-des-Fleurs, où
nous aurions dû être, nous atteignirent, pauvres naufragés, là-haut.
Alors nous fûmes repris par la pensée de l'angoisse de ce pauvre
monsieur l'abbé à qui cette musique de l'après-souper devait rappeler
l'heure avancée, sans le moindre signal de nous. Nous nous précipitâmes
dans le fameux bois de pins aux trous effrayants, plus pressés de
rencontrer quelqu'un à dépêcher sur Aix que d'arriver nous-mêmes à un
gîte. La lune, brouillant tout sous ces fourrés, nous faisait prendre
les pins touffus et noirs pour des clairières ouvertes, et les
véritables éclaircies pour des arbres épais; nous perdîmes notre chemin
et nous nous perdîmes les uns les autres. Ce fut un désastre. Une heure
se passa là-dessous et le supplice recommença sur les mamelons en
montagnes russes, la lune obscurcie de nouveau, tous points de repère
disparus. Nous étions dans un état d'esprit bien étrange quand nous
atteignîmes les chalets qui servent là-haut de refuge, d'où nous
envoyâmes vers l'abbé et où l'on nous fit à dîner.
»Eh bien! mon cher papa, tout ceci n'est rien auprès de ce qui arriva à
la suite de ces péripéties et qui fait que tout, comme je te le disais
en commençant cette lettre, est devenu extraordinaire dans notre vie
d'ici, auparavant si tranquille. Encore ne t'en parlerais-je point, si
monsieur l'abbé, avec son penchant à l'inquiétude, n'était sur le point
de convertir en événements graves les choses du monde les plus simples.
Figure-toi donc, mon cher papa, que lorsque M. Grandier qui avait pris
la chambre la plus reculée des trois que l'on mit à notre disposition,
se mit à ronfler et que M. Durosay qui avait, avec madame Durosay, la
chambre contiguë à la mienne, commença à lui faire concurrence, je
compris au vacarme retentissant dans tout le chalet, que je ne pourrais
jamais fermer les yeux, d'autant plus que j'étais fort énervé par les
événements de la journée. J'étais donc parfaitement éveillé et avais
même assez peur de la tempête qui s'était élevée et soufflait à tout
briser parmi des torrents de pluie, quand j'entendis des portes
s'ouvrir, des voix dans le corridor, et reconnus qui? quoi? je te le
donne en cent: la voix de monsieur l'abbé. Quelques minutes se
passèrent; on frappa à ma porte. J'allai ouvrir naturellement, assez
ému. Je n'aperçus même pas le triste état dans lequel était monsieur
l'abbé et ne vis que la façon de me regarder et de s'éloigner de ma
chambre où il me dit ne vouloir entrer pour rien au monde. «J'ai voulu
seulement vous avertir que j'étais là, mon pauvre enfant! sous le même
toit que vous... la Providence m'y a conduit en des moments où vous ne
m'y attendiez pas... ses desseins sont impénétrables... Allez! allez!»
Est-ce assez étrange? Je n'ai pu rien tirer de plus. En vérité, comme je
te l'ai déjà marqué plusieurs fois, ce pauvre monsieur l'abbé n'a pas de
chance, car sans compter qu'il était dans un état bien piteux, tout
ruisselant comme si on venait de le retirer de l'eau, tout gringalet, sa
soutane collée au corps, est-ce qu'il n'est pas arrivé juste à temps
pour s'imaginer entendre dans ma chambre «des chuchotements, oui, des
chuchotements... et même pis!» m'a-t-il dit le lendemain, et aussi quand
il a frappé, un grand cri qui ne venait sûrement pas de moi! J'ai fait
observer à ce pauvre monsieur l'abbé que, vu les angoisses qu'il avait
éprouvées dans la soirée à notre sujet au point d'aller lui-même
chercher un guide et de se faire conduire au Revard au beau milieu de la
nuit et à travers la tempête, il avait pu fort bien continuer à ma porte
à se forger des tourments auxquels il n'est que trop enclin. Papa,
n'est-ce pas vraisemblable? Mon observation était-elle déplacée, comme
il l'a trouvé? Je crois que non, surtout quand il s'agit de ménager la
réputation d'une personne respectable, même en l'esprit d'un prêtre, qui
cependant est un cul-de-sac, comme dit M. Grandier. Enfin, grâce à cette
qualité professionnelle, ce soupçon n'est qu'entre monsieur l'abbé et
moi, ce qui n'en est pas moins fort désagréable, d'autant plus que
monsieur l'abbé se livre à des mortifications extraordinaires et
publiques comme si le diable était à la maison, ce qui, tout en laissant
à croire que son esprit est troublé, pourrait bien, à la longue,
troubler celui des autres. Ce n'est pas tout, il veut retourner à Néans,
ce qui serait, je suis sûr, un grand soulagement pour monsieur le curé
doyen; et il veut m'emmener avec lui, malgré les instances que tout le
monde fait pour me retenir et le bien que me produit le séjour d'Aix,
d'après encore l'avis de tout le monde.
»Enfin, ce n'est pas à moi à apprécier les façons de monsieur l'abbé,
mais je te dirai qu'il a voulu me faire faire une confession générale,
toujours à propos de l'histoire du corridor. Je trouve que la ville
d'Aix est mal propice à la confession et moins encore à la générale et
je passe mes jours, à présent, à me défendre de cette opération. Enfin,
je me suis avisé d'un expédient en lequel j'ai la plus grande foi. J'ai
promis à monsieur l'abbé, puisque ma parole ne lui suffit pas, de te
dire toute la vérité et de m'en rapporter à ton jugement sur
l'opportunité de quitter Aix où je suis attaché par les plus aimables
gens du monde, où l'on remarque que je prends des façons, où monsieur
l'abbé lui-même affirme que je me dégourdis, enfin où je suis plus
heureux que je n'ai été jamais.
»Je crois, mon cher papa, que voilà mon engagement accompli, que ma
lettre ne contient rien qui ne soit exact et que tu es suffisamment
informé pour te prononcer. J'attends ton jugement avec la plus parfaite
soumission et suis respectueusement, mon cher papa,
»Ton fils dévoué
SEPTIME.»