XV

Néans, août 189...

_À Monsieur Septime de Jallais, Villa Julie, à Aix-les-Bains_

«Mon cher enfant,

»Je veux croire que vous n'avez pas conscience du trouble que vous

m'avez causé par votre lettre, et aussi que votre âme est en paix. Je

prie Dieu qu'il redouble mes tourments pourvu que cela soit. Ah! mon

enfant, souvenez-vous qu'il n'est qu'un bien véritablement précieux,

qu'une seule cause d'allégresse, et que c'est de sentir sa conscience

comme un miroir immaculé. Je n'ai jamais envisagé sans crainte le milieu

profane où il a plu à monsieur votre père de vous jeter tout à coup.

Quoi! se pourrait-il que la grâce se fût dès aussitôt retirée de vous?

Je comptais du moins sur la forte résistance des saints principes dont

vous êtes abondamment pourvu.

»Est-ce que leur floraison que je me plaisais à contempler, tel un beau

parterre printanier, n'aurait été qu'artificielle? Ah! mon bien cher

enfant, ne négligez pas vos prières! Je suis sûr que tout vient de là;

vous aurez cessé d'invoquer Dieu, et sa divine Providence aura permis

que la tentation se levât sous chacun de vos pas, ne fût-ce que pour

vous avertir qu'il est besoin de se tenir en garde, car l'ennemi veille!

Croyez, mon enfant, que c'est un effet de la Céleste Bonté que j'aie été

averti, et par vous-même, quoique malgré vous, du malaise de votre âme.

»Priez, et parlez-moi à coeur ouvert, cessez ces restrictions, ces

réticences qui ont dû vous être si pénibles, parlez-moi de tout et de

tous; il est terrible de garder un nom dans le coeur, qui ne soit celui

de Dieu, seul adorable; et il ne faut pas craindre de prononcer le nom

de certaines personnes de qui l'on a pu être un instant ému comme si

elles vous devaient être un sujet de damnation, alors qu'avec le secours

divin elles peuvent tourner précisément à hâter votre salut.

»Mon cher enfant, je ne veux point vous entretenir davantage; c'est la

grâce qui sauve et non point, hélas! nos paroles. Je ne cesse de prier

pour vous, _pour vous tous_, et je fais des voeux pour que la santé de

notre vénéré doyen me permette, coûte que coûte, de voler à votre aide.

»Je vous embrasse, mon enfant, et suis votre vieux et fidèle ami en

N.-S.

»GATIEN DE PRÉBENDES, »Prêtre.

»_P.-S._--Au moment où j'allais envoyer à la poste, je reçois un mot de

monsieur votre père qui me dit qu'il a de vos nouvelles par une lettre

qui lui plaît infiniment et qui fait qu'il est fier et content de vous;

que, pour lui, il va bien et part pour la pêche. Cette lettre, qu'est-ce

à dire? et que n'ai-je reçu la même!»

Le Médecin des Dames de Néans · 第 28 / 53 题