Néans, août 189...
_À Monsieur Septime de Jallais, Villa Julie, à Aix-les-Bains_
«Mon cher enfant,
»Je veux croire que vous n'avez pas conscience du trouble que vous
m'avez causé par votre lettre, et aussi que votre âme est en paix. Je
prie Dieu qu'il redouble mes tourments pourvu que cela soit. Ah! mon
enfant, souvenez-vous qu'il n'est qu'un bien véritablement précieux,
qu'une seule cause d'allégresse, et que c'est de sentir sa conscience
comme un miroir immaculé. Je n'ai jamais envisagé sans crainte le milieu
profane où il a plu à monsieur votre père de vous jeter tout à coup.
Quoi! se pourrait-il que la grâce se fût dès aussitôt retirée de vous?
Je comptais du moins sur la forte résistance des saints principes dont
vous êtes abondamment pourvu.
»Est-ce que leur floraison que je me plaisais à contempler, tel un beau
parterre printanier, n'aurait été qu'artificielle? Ah! mon bien cher
enfant, ne négligez pas vos prières! Je suis sûr que tout vient de là;
vous aurez cessé d'invoquer Dieu, et sa divine Providence aura permis
que la tentation se levât sous chacun de vos pas, ne fût-ce que pour
vous avertir qu'il est besoin de se tenir en garde, car l'ennemi veille!
Croyez, mon enfant, que c'est un effet de la Céleste Bonté que j'aie été
averti, et par vous-même, quoique malgré vous, du malaise de votre âme.
»Priez, et parlez-moi à coeur ouvert, cessez ces restrictions, ces
réticences qui ont dû vous être si pénibles, parlez-moi de tout et de
tous; il est terrible de garder un nom dans le coeur, qui ne soit celui
de Dieu, seul adorable; et il ne faut pas craindre de prononcer le nom
de certaines personnes de qui l'on a pu être un instant ému comme si
elles vous devaient être un sujet de damnation, alors qu'avec le secours
divin elles peuvent tourner précisément à hâter votre salut.
»Mon cher enfant, je ne veux point vous entretenir davantage; c'est la
grâce qui sauve et non point, hélas! nos paroles. Je ne cesse de prier
pour vous, _pour vous tous_, et je fais des voeux pour que la santé de
notre vénéré doyen me permette, coûte que coûte, de voler à votre aide.
»Je vous embrasse, mon enfant, et suis votre vieux et fidèle ami en
N.-S.
»GATIEN DE PRÉBENDES, »Prêtre.
»_P.-S._--Au moment où j'allais envoyer à la poste, je reçois un mot de
monsieur votre père qui me dit qu'il a de vos nouvelles par une lettre
qui lui plaît infiniment et qui fait qu'il est fier et content de vous;
que, pour lui, il va bien et part pour la pêche. Cette lettre, qu'est-ce
à dire? et que n'ai-je reçu la même!»