Il brandissait le petit coupon rose de l'abonnement de saison aux
représentations du Cercle et s'étonnait qu'au sortir de Néans, une
pareille nouvelle n'embrasât pas les hôtes de la villa Julie.
--Mais je ne ris pas, insista-t-il, ce soir même nous l'aurons peut-être
à côté de nous, au concert Colonne: nous le coudoierons, il pourra nous
marcher sur les pieds...
Et il se lança, ému au tréfonds de ses convictions monarchiques, parla
du passé glorieux de la France, dit un mot aigre-doux et familier pour
Louis-Philippe et raconta, en quelles circonstances il avait touché la
main de Napoléon III.
Grandier fit le tableau de Xerxès étalant, en face du Pont-Euxin, et de
l'Attique, qui les allait engloutir, trois millions d'hommes de guerre,
dont le passage avait tari les citernes d'Asie, dévasté le sol et dévoré
les troupeaux. Depuis lors, tous vos roitelets n'étaient que myrmidons.
Le notaire déplora qu'on ne pût parler sérieusement. Madame Durosay qui
trouvait à présent la force de sortir le soir, piquait une rose à son
corsage tout en mirant dans la glace l'effet de son chapeau. Septime la
regardait.
Elle en était aux premiers résultats du régime Grandier, et tout
étourdie encore de la vie nouvelle que cet étrange et habile homme lui
infiltrait sournoisement chaque jour. Elle eût refusé avec obstination
tout traitement médical; elle ne s'apercevait pas qu'il la traitait. Il
s'était bien gardé de lui dire jamais: «Faites ceci», mais il avait
dirigé sa vie de telle sorte qu'elle s'intéressât à elle-même et, ce
point essentiel obtenu, des conversations adroitement ménagées, de
tournure désintéressée, fleurant plutôt une philosophie douce qu'une
hygiène, l'instruisaient, à doses infinitésimales, des mille flatteries
possibles que recherche inconsciemment tout être un peu épris de soi.
Avec quelle subtilité il avait manoeuvré pour l'amener seulement à se
dégager, elle, son corps tout au moins, de la totale indifférence dont
elle avait coutume d'envisager le monde. Il avait opéré jour par jour,
quasiment heure par heure, cette distraction lente d'une personnalité
d'à travers la confusion trouble. Il croyait assister aux commencements
d'un monde, errer aux bords des fleuves, recueillir la matière encore
amorphe, et, à force de caresses ou de couvaisons chaudes, la douer de
sensation.
«Dieu s'est reposé trop tôt, disait-il, j'achèverai les dames de Néans
qu'il négligea.» Et ses notes de création allaient du soir sur la
terrasse du notaire, où la jeune femme avait manifesté un rudiment
d'intérêt en éprouvant le besoin de regarder se rasseoir le grand enfant
qui avait eu pour elle de la prévenance; et elles se poursuivaient,
toujours liées à la présence tiède et saine de ce garçon dont la
surabondance de jeune sève, sans doute rayonnait; elles se poursuivaient
jusqu'à ces goûts nouveaux pour la parure qu'il avait découverts,
radieux comme au premier appétit d'un convalescent. Mais entre ces deux
points extrêmes, que de choses minutieuses, que de petits soins de
transition il avait fait naître et vu éclore par et pour ce corps
renaissant! Il avait remarqué qu'elle renonçait depuis longtemps à
certains mets qu'elle aimait et que M. Durosay ne goûtait point. «À quoi
bon?» disait-elle. Il affecta de les adorer et donna le mot à Septime
qui se mit à manger voluptueusement avec elle des oeufs au lait qu'il
détestait. Ayant parachevé sur elle son étude des parfums, Grandier lui
en offrit une boîte choisie qu'il commanda à Paris. Ils s'amusèrent à
les combiner, à les nuancer, et quand elle avait atteint la dose
délicate qui lui plaisait, le docteur recevait du frémissement léger de
ses narines minces et transparentes, une joie de séducteur. Elle
demeurait la journée et la nuit dans ce petit enchantement flottant. Et
l'on ne parlait plus que des choses propres à la délectation.
Esculape se révélait un étonnant petit-maître.
M. Durosay était peu ouvert à ces choses, et y entremêlait des
balourdises énormes. Septime, au contraire, montrait trop de
dispositions, et il se fût efféminé sans l'antidote de promenades avec
le docteur, où il recevait des paroles de virilité. Grandier ainsi se
multipliait et prenait soin de tous. Il se gardait bien de révéler à ce
petit blanc-bec la formule des alcools qu'il donnait à madame Durosay
pour couper les eaux de toilette qui, à Aix, étaient un peu dures, et il
l'emmenait au soleil se hâler le visage, tandis qu'il obtenait que la
jeune femme s'admirât la chair et la peau, ce à quoi elle n'avait jamais
songé. Elle n'osait même parler du moindre soin physique sans beaucoup
de gêne. Il voulut lui rendre sa chair familière. Pour la première fois,
à la table légitime de M. Durosay, on prononça les mots de «gorge» et de
«bras nus». La seule image évoquée en mettait tout le monde mal à
l'aise. Le maître de la maison y éprouvait la sensation d'avoir aux
doigts et dans le cou quelque matière gluante et poisseuse et faisait de
gros yeux qu'Esculape évitait. L'évocation du corps nu produit une
suffocation en province. Grandier, outre qu'il poursuivait un système,
s'amusait énormément. Il remarqua que l'effet était moindre, si, par
exemple, il parlait des belles filles d'Athènes, ôtant leur himation,
pour s'élancer aux jeux publics; on prononçait presque impunément le nom
d'Aspasie, mais non celui de mademoiselle Émilienne d'Alençon que le
faubourg Saint-Germain cependant alla voir cet hiver à Paris.
Il remarqua aussi le peu d'efforts qu'il faut pour changer le ton d'une
maison, à quelqu'un de résolu. Madame Durosay osa parler bientôt des
sensations perçues par le moyen de l'épiderme, qui est un mode
inavouable de sentir, d'après les canons de la bienséance. Peu importait
à Grandier qu'elle parlât pourvu qu'elle fût éprouvée. Mais s'étant un
jour rencontré avec M. Durosay sur le chapitre de la pénitence et de la
mortification, qu'ils anathématisèrent, Esculape en profita pour aller
fort loin. Il exalta le plaisir avec une violence que M. de Prébendes
eût apportée à l'éloge de la continence et il avait prononcé le mot de
luxure quand on se leva de table. On lui passait les pires excès parce
qu'il était philosophe. Mais de ces outrances, il était rare que quelque
chose ne demeurât: le retentissement de sa parole un peu haute allait au
fond de l'inconscience semer infailliblement les éveils qu'il voulait.
Cette villa Julie, n'est-ce pas? devenait une véritable école
d'immoralité.
La pensée de la pauvre jeune femme était un peu aux abois. Quelques
inquiétudes, tels de brefs éclairs, lui étaient venues à plusieurs
reprises à cause de la nouvelle face de toutes choses. À Néans, elle se
fût interrogée; mais l'absence de l'atmosphère et des objets coutumiers
est propice aux modifications morales; ici, en outre, la brutale
antithèse y excellait. Et elle s'oubliait presque totalement à cause de
l'absorbant bien-être de la renaissance physique et de l'aise sans cesse
caressante dont on l'entourait, dont on éblouissait, endormait toutes
ses facultés. L'emprise du docteur était si adroite; elle s'exerçait sur
tant de ramifications primordiales de l'être, elles le saisissaient si
sûrement aux sources mêmes de sa vitalité que, pas une fois, la
conscience avec sa claire lumière n'eut le temps de donner aux choses
leur valeur relative. Tout juste avait-on le loisir de dire «tant pis»
aux éclairs de lucidité. Madame Durosay était la victime d'une
séduction, d'une séduction impersonnelle: le délice de vivre.
Elle recevait, dans cette pénombre, l'élixir que Grandier, de son
philtre, lui versait goutte à goutte, et qu'il lui préparait, dans son
antre de sorcier, avec tout ce que la vie peut offrir de délectable. Et
la jeune femme, avec ses sens, renaissait et fleurissait en complète
beauté; et l'on eût dit que le cerveau, les idées reçues, toutes les
petites affaires d'éducation, toutes les façons, les mille retenues
factices, demeuraient ensevelies, là-bas, dans la fadeur, dans la
nonchalance de Néans.
La voiture attendait à la grille de la villa; M. Durosay pestait qu'il y
eût encore un tour à donner aux bandeaux, oh! un rien, une chiquenaude,
une pression ici et puis là, mais qui, trois fois déjà, avait nécessité
d'enlever la voilette. On finit par sacrifier celle-ci, et, par le
boulevard des Côtes, on descendit au cercle d'Aix-les-Bains.
Une petite salle de spectacle toute blanche, avec baignoires, balcon,
loges et galeries; l'aspect d'un bibelot élégant, d'une bonbonnière à
contenir le fin du fin de la sucrerie. Et, de fait, il n'y avait pas
quarante personnes ici dont la présence ne fût signalée au monde entier
par le _Figaro_. Des noms illustres étaient chuchotés de loge à loge
garnies de femmes en toilettes claires où le blanc dominait pour un
effet charmant et frais. Des guirlandes de fleurs naturelles faisaient
le tour de la salle parmi les voussures du balcon, et venaient se
grossir, s'enchevêtrer en des trophées de drapeaux spartiates et
français de chaque côté de l'avant-scène où S. M. le roi de Sparte
penchait sa figure fine aux longues moustaches tombantes.
--Le voici, fit simplement M. Durosay, touchant sa femme à l'épaule en
s'installant dans sa loge.
--Qui donc? fit madame Durosay.
On arrivait un peu tard, Colonne ayant joué l'hymne spartiate que M.
Durosay eût aimé entendre. Pour le moment, on exécutait la neuvième
symphonie et toutes les dames étaient tournées vers le roi. Beaucoup le
regardaient avec une grande mélancolie, soit qu'elles reportassent vers
lui l'effet de la musique, soit qu'elles songeassent à l'instabilité des
trônes, à la particulière amertume du présent pour les personnes
augustes. Même on en voyait quelques-unes s'attendrir, émues de ce
voisinage si proche, remuées en leurs instincts par l'idée de la
majesté; et elles l'envisageaient comme elles font de Jésus dans les
églises. D'autres encore peut-être au cours de cette songerie royale que
Beethoven berçait, puisaient un secret plaisir morose à penser qu'un
hasard eût pu faire qu'elles fussent celles, qui sait? qui eussent
comblé son coeur princier!... Et une larme imperceptible pointait au
coin de leurs yeux. Le roi, très simple, promenait sur l'assemblée son
regard aigu tempéré d'un sourire bénévole.
Le docteur, debout dans la loge, s'offrait le ragoût psychologique de
ce méli-mélo de naturel et d'artifice parmi ces femmes. L'émotion devant
la puissance, l'amour de la royauté, par exemple, pensait-il, est
naturel. Mais c'est par suite d'une singulière accoutumance au
travestissement, d'une inaptitude contractée de pouvoir démêler le vrai
de son image ou même de sa caricature, que toutes ces dames se leurrent
vis-à-vis de ce fonctionnaire distingué. Il se réjouissait que madame
Durosay, tout absorbée par l'ascension d'une vie pure, renouvelée, quasi
enfantine, ne s'y laissât pas tromper. Sur plusieurs points, déjà, il
avait remarqué, depuis quelque temps, son jugement parfaitement sain.
L'excentrique et le grotesque la laissaient indifférente. Il avait
essayé en vain des plaisanteries sur le grand nombre de maladies de peau
qui se trouvaient ici si joliment costumées; il se trouvait précisément,
ce soir-là, un amas de demi-centenaires de blanc vêtues, sur quoi des
chapeaux panachés semblaient pousser et s'épanouir outre mesure, telles
des plantes sur un sol fortement retourné. Madame Durosay le fit taire;
ces choses lui répugnaient simplement. Septime, plus nerveux, y
éprouvait un indicible malaise. Chaque soir, dans les jardins, il lui
arrivait d'être attiré instinctivement des yeux par une de ces formes
blanches, à taille illusionnante et aux cheveux incertains dans l'ombre.
La découverte du visage provoquait un mouvement d'horreur; on se
retenait de ne pas fouetter ces êtres repoussants. La femme perd le
droit au respect quand elle se refuse à porter le deuil de son sexe. Par
contre, Esculape, durant qu'il était au chapitre des femmes, exalta,
contre l'opinion commune, une beauté de longtemps célèbre et qui, par
les ressources de l'art, se perpétuait magnifiquement pure de lignes. Il
ne condamnait nullement les fards pourvu qu'ils fussent efficaces et
malgré que madame Durosay l'en blâmât. Il admirait, au contraire, qu'une
femme se cramponnât à l'adoration de sa beauté. Sa beauté ne lui
appartient pas; toute beauté est la beauté, c'est-à-dire la chose
vénérable entre toutes, bienfaisante aux regards de tous et pour quoi
nul soin n'est excessif, nul mensonge inexcusable, qui la peut prolonger
aux yeux. Toute femme n'était-elle pas, d'ailleurs, illusion? Et un
souverain charme ne lui venait-il pas de cette magie continue, de ce
beau mensonge éternel, évident hommage au Beau idéal?
On retrouva cette dame durable au premier entr'acte, à la salle de jeu.
Elle passait parmi les groupes serrés, entre les quatre tables du
baccara, son profil impassible et pur de médaille, sa chair,
marmoréenne, ses cheveux à la grecque, teints d'un beau roux brillant,
la taille impeccable. Elle était coiffée d'une simple guirlande de
roses, le cou entièrement nu était une merveille et les épaules et la
gorge franchement découvertes jusqu'aux seins ronds et immobiles,
apparaissaient sous un clair semis de perles et de saphirs. Les femmes
l'accueillaient de pointes méchantes et les hommes de plaisanteries
faciles à cause de sa conservation; mais on s'écartait devant elle et
elle avançait de son pas tranquille de vraie reine. Il fallait avouer
que beaucoup de jeunes femmes piquantes et fraîches qui étaient là et
qui avaient, selon le docteur, de jolis museaux à baiser, étaient
effacées, reculées, détruites, semblaient avoir été modelées par un
apprenti, en présence de cette statue admirable et glacée qu'on n'eût
pas été tenté de toucher du doigt. Mais Grandier s'étendit en
considérations sur la beauté plastique et l'incompréhension qu'en
avaient nos contemporains, qui, visiblement, fatiguèrent ses auditeurs.
M. Durosay se faufila. Quant à Madame, outre qu'elle se sentait mal à la
tête, ces vilaines figures autour des tables de jeu, et toute la fièvre
contenue qui les dévorait, l'épeuraient comme un cauchemar, et elle
s'enfuit.
Elle se retrouva seule avec Septime dans la loge. L'orchestre entamait
le prélude du troisième acte de _Lohengrin_. Cette musique nouvelle pour
eux, comme toutes les choses de leur vie, les tenait en une sorte de
suspens quasi pénible et quasi délicieux. Leurs âmes et leur chair
étaient soumises à de telles épreuves! Ils étaient grisés de choses
bouleversantes et incomprises. Ils se sentaient partout comme de petites
meurtrissures très chères au coeur, au corps, à l'esprit. Leur candeur
s'enfiévrait de ce monde, de ce luxe, de ce train, de cette musique et
d'eux-mêmes. Ils n'osaient se le dire. Cela s'exprime si mal! Mais sans
doute ils se sentaient pareillement remués, pareillement surpris,
pareillement surabondants de quelque incompréhensible et pareille force,
née de la fièvre même, et qui les approchait malgré eux, les approchait
progressivement et, d'un instant à l'autre, pouvait s'épancher, devait
s'épancher, ils ignoraient de quelle manière. Oh! tout cela était
terriblement gênant et doux. Les silences entre eux leur devenaient
familiers, et, au lieu d'en être incommodés, ils recevaient de ces
instants un soulagement inouï qui, parfois, les ravissait jusqu'aux
larmes. Déjà plusieurs fois ils s'étaient dit tout à coup, la gorge
serrée: «Sommes-nous bêtes! mon Dieu, mon Dieu! sommes-nous bêtes!» Et
nul tressaillement humain ne valut leur émotion naïve.
La partition de Wagner était achevée; le roi applaudissait posément,
lentement; et toute la salle se penchait pour voir le roi applaudir. Au
bruit, la jeune femme fut secouée d'un frisson et elle poussait des
soupirs comme si quelque chose l'oppressait.
--Vous souffrez? dit Septime.
--Mais non, je ne sais pas, ça va très bien pourtant.
Imperceptiblement il se pencha vers elle avec un geste de la main comme
pour saisir quelque chose d'elle. La lumière d'une gerbe à incandescence
lui dorait les cheveux sur le front et répandait une poussière d'or
aussi sur le duvet de sa lèvre. Elle le regarda, prise tout à coup d'une
complaisance extraordinaire pour ce visage, car elle eut un étonnement
prompt dans le regard, qui se fondit malgré elle dans un sourire plus
fort que tout, un discret sourire de tendresse embrasseuse et brûlante
qui lui ouvrit à lui aussi les lèvres comme en une extase; et ils
allaient ainsi l'un à l'autre de leurs pareils yeux bleus à leur bouche
éclatante et pure.
Un violoncelle qui chantait la romance de _Jocelyn_ aux longues caresses
mélancoliques, les abîma l'un et l'autre en une rêverie affolée où plus
rien du réel ne tenait. Cela était l'écho prolongé de leur sourire,
prolongé au delà du monde, exhaussé jusqu'au ciel imaginaire. Tous deux
regardaient fixement le gros homme chauve qui, lentement et d'une main
grasse, balançait son archet sur les cordes sonores. Ils ne pouvaient
quitter des yeux ce mouvement rythmique et ce doux frôlement des soies
d'où l'enchantement naissait. Cependant, ils ne se voyaient pas, la
vision perdue parmi les formes imprécises des rêves de voluptés et de
déchirements emmêlés et inextricables. De petites phrases au rythme plus
court, parfois, ou plus léger, leur donnaient au milieu de
l'alanguissement du songe, comme un repos pour un joli mot amoureux ou
un geste de grâce; puis reprenait une ardeur éperdue et la sensation de
baisers fous en plein coeur, enivrants et douloureux, qui s'achevaient
en sanglots, en longs cris désespérés pareils à des voix d'amants
absents qui s'appellent et dont la plainte meurt dans la distance.
Beaucoup de personnes pleuraient. Eux, pâlissaient, demeuraient inertes
et presque rigides comme si leur âme s'en fût allée.
L'entrave de leurs organes, toujours inhabiles et gauches, ne les gênait
plus; ils se joignaient, se parlaient enfin au travers de cette
harmonie, céleste lieu de rendez-vous où ils s'étreignaient à l'abri,
blessés seulement de la douleur naturelle au plaisir d'amour.
C'était plus d'émotion que n'en pouvait supporter le tempérament de la
jeune femme. Il lui sembla qu'elle allait crier à tous sa vie nouvelle,
que toutes ces femmes fardées la montraient du doigt et lui lançaient
des pointes, comme à l'autre, parce qu'elle aussi avait quelque chose
d'extraordinaire, se sentait radieuse, d'une insolite beauté. Elle
s'épeura, croyant ne plus maîtriser ses gestes ni sa parole: elle se
renversa en arrière; Septime, éveillé en sursaut, épeuré, blême,
l'allait recevoir dans ses bras. Mais Grandier était debout derrière
eux, et, de chacune de ses larges mains, il les reçut l'un et l'autre.
Sa barbe blanche étalée sur sa poitrine énorme, ses yeux heureux
abaissés sur cette jeunesse pâmée, il avait l'air d'un dieu bienveillant
qui triomphe.