Aix-les-Bains, août 189...
_À Monsieur de Jallais, conseiller général._
«Mon cher papa,
»Tu ne m'en voudras pas, je pense, de ne pas t'avoir dépeint les beautés
d'Aix-les-Bains avant que j'eusse eu le temps de m'y retourner un peu.
Ah! que je te remercie donc tout de suite et bien fort, et que je
t'embrasse plein ta barbe pour m'avoir laissé venir passer les vacances
ici tout comme un monsieur, tout comme un homme du monde, et sans
précepteur. Ce n'est pas, mon cher papa, que je me serais ennuyé le
moins du monde à Candes, nous aurions passé de bonnes journées à pêcher
dans la Loire et fait chaque soir, au coucher du soleil, notre jolie
petite promenade au bord de la rivière jusqu'au château de Montsoreau!
Mon Dieu! ne va pas croire non plus que je sois enchanté de n'avoir pas
monsieur l'abbé sur le dos, mais je te dirai qu'il y a ici un petit
jeune homme que l'on voit constamment affublé de son précepteur et que
toutes les dames montrent quasiment du doigt et en riant, parce que ce
pauvre garçon a déjà un petit bout de moustaches, et j'ai l'honneur de
t'apprendre, mon cher papa, que monsieur ton fils est à peu près dans ce
cas. Ce n'est pas que je les aie vues positivement, mais madame Durosay
me l'affirme, et c'est une femme tout à fait entendue, je t'assure, et
bien précieuse à connaître. Je n'imagine pas qu'il y ait nulle part de
meilleures façons que les siennes, et bien que son mari qui est un brave
homme, soit pesant et mal équarri en toutes ses entournures, elle n'en a
pas souffert la moindre influence fâcheuse. Sais-tu qu'elle va beaucoup
mieux! La secousse un peu violente de ce voyage, oh! un voyage
ravissant, lui a été excellente; le bon docteur Grandier ne se tient pas
de joie, car c'est lui qui avait prévu et combiné cette médication. On
avait bien peur en partant de Néans, car elle était faible comme un
pauvre petit poulet. Ce cher monsieur l'abbé se tourmentait comme une
vraie maman. Je lui ai écrit déjà pour le rassurer. Il a dû dire des
messes à notre intention. C'est peut-être cela qui a amené un si bon
résultat, bien que tu ne croies pas du tout à ces sortes d'interventions.
»Enfin, après ce remue-ménage, ce départ, cette installation, ce
changement d'air et l'agitation que l'on a ici même sans bouger, pour
ainsi dire, à cause de tant de monde qui papillonne, elle n'est plus
reconnaissable. Malgré son teint mat naturellement, on voit que le sang
se reprend à circuler sous la peau et que ses cheveux qu'elle a noirs et
extrêmement abondants sont à présent plus onctueux et brillants; du
moins, c'est là l'impression du docteur; quant à moi, je lui trouve je
ne sais quoi de modifié dans la physionomie, dans le regard et dans le
geste, qui la font mille fois plus aimable qu'avant. Et ne t'ai-je
jamais dit avant qu'elle l'était? Je suis sûr que je vais te faire
plaisir en te disant que je fais l'homme galant, puisque tu m'as dit
toujours que je ne serais qu'un sauvage et un bourru. Seulement, tu vas
te moquer de moi parce que je ne suis non plus qu'un blanc-bec; mais
puisque je t'affirme que l'on me montrerait à présent du doigt si
j'allais avec mon précepteur!... Seras-tu ravi si je te dis que je donne
mon avis sur la toilette et que j'accompagne madame Durosay chez la
couturière! Oh! nous nous amusons beaucoup! nous regardons, le soir, au
Cercle, l'après-midi, au concert, ce qui d'une belle dame nous plaît et
nous nous promenons ensuite dans la ville, entrons dans les magasins,
achetons ici un bout de dentelle, là une broche, une épingle, une
mantille, un chapeau; nous remontons à la villa et essayons tout cela.
M. Durosay ni le docteur n'y entendent rien du tout, et ces affaires les
ennuient énormément. Moi, j'aime beaucoup ces essais de parures d'une
personne qui est bien.
»Je n'ai pas écrit cela à monsieur l'abbé qui n'a pas les mêmes vues que
toi sur le rôle d'un homme bien élevé; je tâche de vous contenter
successivement, ce qui vaut mieux que de sacrifier l'un de vous ou ne
vous satisfaire ni l'un ni l'autre. Oui, elle a pris goût à la toilette
depuis que nous sommes ici. Il faut dire qu'il y en a tant et de si
belles et qu'il y en a si peu à Néans! Et cela lui va fort bien; tu
avouerais qu'elle est la plus jolie femme d'ici, et cependant on dit que
nous avons des plus grandes beautés de Paris. Mais de celles-ci, je
trouve bien singulier que tout le monde discute avec autant d'animosité
que vous le faites au conseil général et qu'il y ait autant de gens à
les trouver fades, artificielles ou déplaisantes en quelque partie,
qu'il y en a à les trouver adorables, tandis que je ne doute pas que
madame Durosay les mettrait tous d'accord.
»Je pense que tu n'es pas opposé à ce que j'aille au théâtre. Je n'y
avais été jusqu'ici que dans mes livres classiques; à la fin, tu sais,
avec monsieur l'abbé, qui est un bien bon et savant homme, je serai
toute ma vie une oie. Il y a précisément ici d'excellentes troupes; nous
avons l'Opéra-Comique, le vrai, avec madame Landouzy, Fugère et
Soulacroix. Nous avons aussi le Vaudeville, l'aussi vrai, pour les
représentations de petites piécettes de même nom! Ce que nous avons vu
déjà est magnifique. Veux-tu que je te raconte notre dernier spectacle?
Le titre m'échappe pour le moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que
nous étions dans une loge, fort commodément et très occupés d'un costume
que madame Durosay portait pour la première fois, qui, ma foi, lui
allait à ravir. C'était simple comme bonjour: une robe de foulard clair
tout unie, une ceinture en métal relevé d'émaux byzantins imités,
quelque chose de très joli que nous avons déniché ensemble; un corsage
ouvert en pointe, avec une berthe de dentelle. Tu vois ça de là-bas! Eh
bien! non! tu ne t'imagines pas la belle figure que cela faisait. Il
faut te dire que tout le monde s'entend pour gâter madame Durosay, parce
qu'elle est en convalescence, et ces messieurs sont si heureux de la
voir renaître, qu'il n'y a point de folies qu'on ne serait disposé à lui
passer. Cela n'est que trop juste; je t'assure qu'elle était mourante.
Comme M. Durosay n'a de goût que pour les vieilles pièces de théâtre
qu'il a déjà vues dans sa jeunesse et que M. Grandier ne prend aucun
intérêt au spectacle, ils nous plantent là régulièrement au beau milieu
du premier acte et s'en vont à la salle de jeu. De sorte que l'autre
jour, précisément, madame Durosay se trouvant mal, probablement à cause
de son nouveau corset, je fus tout seul à lui donner quelques soins au
fond de la loge d'abord, puis dans les jardins du Cercle où je l'emmenai
prendre l'air. Et comme si j'avais grand mérite à n'être ni «sauvage» ni
«bourru», elle m'en sait un gré infini, et je suis soigné, dorloté comme
un coq en pâte.
»Nous n'avons pas perdu le second acte et nous avons pu entendre tout le
reste de la pièce. J'étais un peu préoccupé qu'elle ne fût reprise de
ses étouffements, et pour me montrer qu'elle allait mieux, elle m'a
raconté en longs chuchotements, tout bas, les phases de sa maladie, et
comme Néans lui doit être mauvais, et comme elle se sent mieux ici où
l'on peut passer des journées si agréables et chaque soir aller au
théâtre voir quelque chose d'intéressant.
»Mon Dieu! que tu dois être fatigué et d'Aix-les-Bains et de ton bavard
de fils; je t'ai rempli mes quatre pages, ce qui n'est pas dans mes
habitudes quand je suis enterré à Néans où l'on ne voit rien. On
m'appelle pour le dîner, je vais cacheter ma lettre sans la relire; il
me semble que je t'ai parlé de tant de choses en un tel décousu que je
te prie, mon cher papa, de m'excuser et je t'embrasse de tout mon coeur.
»Ton fils respectueux et dévoué,
»SEPTIME.»