XII

Aix-les-Bains, 1er août 189...

«Cher monsieur l'abbé,

»Je veux vous écrire avant même que j'aie pu remercier papa de s'être si

promptement décidé à me laisser venir ici avec M. Durosay. Je ne me sens

pas de joie, si ce n'est que je regrette que vous n'ayez pu nous

accompagner. Nous avons fait un excellent voyage, moitié de jour et

moitié de nuit, fort long, mais qui ne me l'a point paru: ce livre des

_Fioretti_ que vous m'aviez choisi est un excellent compagnon de

voyage. Ah! vous m'aviez chargé, monsieur l'abbé, de vous rendre compte

de toutes nos petites santés durant cette expédition; vous aviez si peur

qu'on ne fût malade... Eh bien, le docteur s'est porté à merveille et

n'a pas cessé d'être d'une gaieté folle; il est encore plus amusant qu'à

Néans. J'espère que vous ne me blâmerez pas, cher monsieur l'abbé,

d'avoir goût à ses reparties et à son entrain, du moment que je me garde

d'accueillir ses opinions comme vérités évangéliques; c'est un bien bon

homme, ne l'avouez-vous pas vous-même? Il est descendu à presque tous

les buffets de chemin de fer nous acheter des provisions, mais M.

Durosay n'ayant pas grand'faim, ni personne, il nous a fait tordre de

rire en avalant tout jusqu'à la dernière miette. Il est vraiment

extraordinaire. M. Durosay s'est plaint beaucoup d'être mal à son aise

pour dormir, quoiqu'à dire vrai, il dormît presque tout le temps.

»Il avait un coin de compartiment, avec le docteur en face de lui; et la

difficulté de s'entendre pour placer leurs jambes a donné lieu à toutes

sortes de plaisanteries qui nous amusaient beaucoup.

»Il y eut une autre série de divertissements quand la nuit fut venue et

qu'il s'agit d'être gêné par la lumière ou de ne l'être pas. Le docteur

voulait que les petits rideaux verts fussent tirés sur le globe, en

disant que la clarté de la lampe l'empêchait de dormir. M. Durosay

voulait absolument avoir une veilleuse. Savez-vous comment on lui en fit

une? Ah! ce M. Grandier est de tous les secours. Un petit endroit de

l'abat-jour de coton vert, juste sur l'oeil de M. Durosay, avait un peu

de râpé et quelques fils rompus sur la surface à peu près d'une pièce de

dix sous, ce M. Grandier le rompit tout à fait, et, pour maintenir le

trou, y fit un point de boutonnière avec une adresse surprenante et avec

une aiguillée de fil que l'on avait justement dans un petit sac à

ouvrage. De sorte que M. Durosay a eu son rayon dardé sur la paupière,

tandis que nous étions tous dans l'obscurité. Vous trouvez, sans doute,

tout ceci bien futile, monsieur l'abbé; mais, en voyage est-ce mauvais

d'avoir des compagnons plaisants; et ne dois-je pas fidèlement raconter

tout par le menu détail?

»Vous voyez, monsieur l'abbé, que nous n'avons eu aucun accident et que

personne n'a été ni incommodé, ni malade, ce dont vous étiez si inquiet.

Ah! je vois que j'ai oublié de vous dire que la bonne et la femme de

chambre, qui étaient dans un wagon de seconde, ont été notre seul

tourment, car on s'était aperçu, une fois, qu'elles étaient descendues

avec tous leurs colis, se croyant arrivées, et on a eu toutes les peines

du monde à les maintenir en place, parce qu'elles ne pouvaient croire

que le trajet fût si long, et à tous les arrêts, il fallait leur faire

signe: «Ne bougez pas, sacrebleu!» Je n'ai pas besoin de vous dire,

monsieur l'abbé, que c'est le docteur qui faisait ce signe.

»Enfin, nous nous sommes tous réveillés, secoués et regaillardis un peu,

au buffet de Culoz où l'on change de train et nous avons côtoyé le lac

du Bourget par une nuit superbe et claire comme un jour. C'était si

beau, monsieur l'abbé, que le docteur n'a plus eu envie de rire, et tout

le temps que nous sommes restés sur les bords du lac, nous n'avons

presque pas parlé ni les uns ni les autres. Pour moi, j'avoue que j'ai

pensé à Dieu, mais d'une manière si particulière et nouvelle, qu'elle

n'est pas, je crois bien, celle qu'il faut et je ne saurais cependant

absolument pas dire ce qu'elle est.

»Il faudra que vous adressiez vos lettres, monsieur l'abbé, à la villa

Julie, c'est là que nous sommes installés; je ne sais si on avait

prononcé ce nom devant vous. Il ne plaisait point à M. Durosay tout

d'abord, mais depuis que je lui ai dit que ce nom rappelait Lamartine,

il en raffole, car c'est, dit-il, son poète préféré. Tout est plein de

Lamartine ici; nous avons près de nous la villa Raphaël, la villa

Graziella, la villa Jocelyn, et puis enfin, il y a ce lac! Vais-je vous

faire de la peine en y prenant plaisir, car, en réfléchissant, il me

semble que vous n'aviez pour ce poète qu'une amitié réservée? Ferais-je

un gros péché d'acheter ici, sur mes économies, quelques-uns des

ouvrages que je n'ai point lus de lui; je ne parle pas, bien entendu, de

_Jocelyn_?

»D'ailleurs, monsieur l'abbé, quittez de ce côté la méfiance que vous

pourriez avoir: si tout ici rappelle cet homme attirant, personne n'a

l'air de s'en souvenir et rien n'est plus éloigné du lac du Bourget que

la ville d'Aix-les-Bains, bien qu'un service d'omnibus et des voitures

parcourent incessamment la belle allée de platanes qui les relient. Je

suis sûr que vous serez charmé pour moi de la vie qu'on y mène et qui

est si peu propice aux «rêvasseries» que vous détestez. Nous voyons bien

le lac de nos fenêtres, avec une montagne pointue qui a nom la

Dent-du-Chat, et, tout le temps qu'on s'habille, on a l'idée que la

journée va se passer sur ses bords un peu sombres mais si beaux, comme,

lorsqu'on est à la mer, tout le monde va se porter naturellement sur la

plage; mais aussitôt le petit déjeuner, on se laisse descendre jusqu'aux

casinos,--car il y en a deux côte à côte--qui sont si charmants que l'on

en revient le soir sans avoir songé à les quitter.

»Vous pensez que ces casinos ont des terrasses d'où l'on peut contempler

le lac et les montagnes, et s'offrir, en écoutant un orchestre ou en

froissant un journal, un beau spectacle aux yeux, et humer, le soir,

assis en des «torpeurs», comme on le fait à Néans, la brise qui vient

d'un peu loin. Eh! non; ces casinos pourraient être aussi bien rue de la

Douve ou dans les bas-fonds des Veulottes, pourvu que la mode fût de s'y

rendre. On n'y voit rien que des jardins anglais et des kiosques à

musique et, se haussant beaucoup, on apercevrait tout juste les

bâtiments de la gare.--Eh! quoi? faites-vous, c'est là que vous passez

vos jours?--Oui, monsieur l'abbé.--À quoi faire, mon bon Jésus?--Je ne

saurais vous dire, monsieur l'abbé. Je me le suis demandé aussi; et,

cependant nous les passons. Je crois qu'il y a des grâces spéciales pour

les gens de la sorte de ceux qui sont ici, et à qui peut-être

ressemblons-nous déjà, moyennant quoi le temps passe de façon

miraculeuse, sans doute, et fort agréable, sans que l'on y mette la

main, le moins du monde.

»De ces gens, monsieur l'abbé, j'aurais quelque malaise à vous parler,

probablement parce que je ne les connais pas assez et parce qu'ils sont

trop dissemblables de nos personnes accoutumées; et, parce que j'ai

comme un soupçon que le miracle vient d'eux, de leur mobilité, de leur

diversité qui amuse et étourdit; tel serait, monsieur l'abbé, un

volètement de papillons de fort jolies couleurs continuellement

miroitant et gracieux; enfin, parce qu'étant si éloignés de ce que l'on

trouve de plus distingué à Néans, fût-ce mademoiselle Hubertine la Hotte

qui porte beaucoup de couleurs ou la fille de monsieur le juge de paix

qui est la mieux faite du pays, vous pourriez croire, monsieur l'abbé,

que je me laisse influencer par des objets de mauvais goût.

»Et en effet, je suis presque honteux de vous entretenir de choses si

mesquines; mais cette lettre était destinée à vous donner une première

impression d'un endroit où l'on ne fait en somme que passer ses vacances

et à vous rassurer sur notre santé à tous. J'espère occuper mon temps de

façon plus sérieuse et j'ai voulu déjà faire la connaissance de monsieur

le curé ou de monsieur le vicaire; mais je ne les ai rencontrés nulle

part et je me suis informé près de plusieurs personnes en ville qui

n'ont pas su me dire où se trouvait le presbytère.

»Toute la villa Julie se recommande respectueusement à votre souvenir et

à vos prières, monsieur l'abbé, et croyez, je vous prie, au très humble

et fidèle attachement de votre

»SEPTIME.»

Le Médecin des Dames de Néans · 第 24 / 53 题