Aix-les-Bains, 1er août 189...
«Cher monsieur l'abbé,
»Je veux vous écrire avant même que j'aie pu remercier papa de s'être si
promptement décidé à me laisser venir ici avec M. Durosay. Je ne me sens
pas de joie, si ce n'est que je regrette que vous n'ayez pu nous
accompagner. Nous avons fait un excellent voyage, moitié de jour et
moitié de nuit, fort long, mais qui ne me l'a point paru: ce livre des
_Fioretti_ que vous m'aviez choisi est un excellent compagnon de
voyage. Ah! vous m'aviez chargé, monsieur l'abbé, de vous rendre compte
de toutes nos petites santés durant cette expédition; vous aviez si peur
qu'on ne fût malade... Eh bien, le docteur s'est porté à merveille et
n'a pas cessé d'être d'une gaieté folle; il est encore plus amusant qu'à
Néans. J'espère que vous ne me blâmerez pas, cher monsieur l'abbé,
d'avoir goût à ses reparties et à son entrain, du moment que je me garde
d'accueillir ses opinions comme vérités évangéliques; c'est un bien bon
homme, ne l'avouez-vous pas vous-même? Il est descendu à presque tous
les buffets de chemin de fer nous acheter des provisions, mais M.
Durosay n'ayant pas grand'faim, ni personne, il nous a fait tordre de
rire en avalant tout jusqu'à la dernière miette. Il est vraiment
extraordinaire. M. Durosay s'est plaint beaucoup d'être mal à son aise
pour dormir, quoiqu'à dire vrai, il dormît presque tout le temps.
»Il avait un coin de compartiment, avec le docteur en face de lui; et la
difficulté de s'entendre pour placer leurs jambes a donné lieu à toutes
sortes de plaisanteries qui nous amusaient beaucoup.
»Il y eut une autre série de divertissements quand la nuit fut venue et
qu'il s'agit d'être gêné par la lumière ou de ne l'être pas. Le docteur
voulait que les petits rideaux verts fussent tirés sur le globe, en
disant que la clarté de la lampe l'empêchait de dormir. M. Durosay
voulait absolument avoir une veilleuse. Savez-vous comment on lui en fit
une? Ah! ce M. Grandier est de tous les secours. Un petit endroit de
l'abat-jour de coton vert, juste sur l'oeil de M. Durosay, avait un peu
de râpé et quelques fils rompus sur la surface à peu près d'une pièce de
dix sous, ce M. Grandier le rompit tout à fait, et, pour maintenir le
trou, y fit un point de boutonnière avec une adresse surprenante et avec
une aiguillée de fil que l'on avait justement dans un petit sac à
ouvrage. De sorte que M. Durosay a eu son rayon dardé sur la paupière,
tandis que nous étions tous dans l'obscurité. Vous trouvez, sans doute,
tout ceci bien futile, monsieur l'abbé; mais, en voyage est-ce mauvais
d'avoir des compagnons plaisants; et ne dois-je pas fidèlement raconter
tout par le menu détail?
»Vous voyez, monsieur l'abbé, que nous n'avons eu aucun accident et que
personne n'a été ni incommodé, ni malade, ce dont vous étiez si inquiet.
Ah! je vois que j'ai oublié de vous dire que la bonne et la femme de
chambre, qui étaient dans un wagon de seconde, ont été notre seul
tourment, car on s'était aperçu, une fois, qu'elles étaient descendues
avec tous leurs colis, se croyant arrivées, et on a eu toutes les peines
du monde à les maintenir en place, parce qu'elles ne pouvaient croire
que le trajet fût si long, et à tous les arrêts, il fallait leur faire
signe: «Ne bougez pas, sacrebleu!» Je n'ai pas besoin de vous dire,
monsieur l'abbé, que c'est le docteur qui faisait ce signe.
»Enfin, nous nous sommes tous réveillés, secoués et regaillardis un peu,
au buffet de Culoz où l'on change de train et nous avons côtoyé le lac
du Bourget par une nuit superbe et claire comme un jour. C'était si
beau, monsieur l'abbé, que le docteur n'a plus eu envie de rire, et tout
le temps que nous sommes restés sur les bords du lac, nous n'avons
presque pas parlé ni les uns ni les autres. Pour moi, j'avoue que j'ai
pensé à Dieu, mais d'une manière si particulière et nouvelle, qu'elle
n'est pas, je crois bien, celle qu'il faut et je ne saurais cependant
absolument pas dire ce qu'elle est.
»Il faudra que vous adressiez vos lettres, monsieur l'abbé, à la villa
Julie, c'est là que nous sommes installés; je ne sais si on avait
prononcé ce nom devant vous. Il ne plaisait point à M. Durosay tout
d'abord, mais depuis que je lui ai dit que ce nom rappelait Lamartine,
il en raffole, car c'est, dit-il, son poète préféré. Tout est plein de
Lamartine ici; nous avons près de nous la villa Raphaël, la villa
Graziella, la villa Jocelyn, et puis enfin, il y a ce lac! Vais-je vous
faire de la peine en y prenant plaisir, car, en réfléchissant, il me
semble que vous n'aviez pour ce poète qu'une amitié réservée? Ferais-je
un gros péché d'acheter ici, sur mes économies, quelques-uns des
ouvrages que je n'ai point lus de lui; je ne parle pas, bien entendu, de
_Jocelyn_?
»D'ailleurs, monsieur l'abbé, quittez de ce côté la méfiance que vous
pourriez avoir: si tout ici rappelle cet homme attirant, personne n'a
l'air de s'en souvenir et rien n'est plus éloigné du lac du Bourget que
la ville d'Aix-les-Bains, bien qu'un service d'omnibus et des voitures
parcourent incessamment la belle allée de platanes qui les relient. Je
suis sûr que vous serez charmé pour moi de la vie qu'on y mène et qui
est si peu propice aux «rêvasseries» que vous détestez. Nous voyons bien
le lac de nos fenêtres, avec une montagne pointue qui a nom la
Dent-du-Chat, et, tout le temps qu'on s'habille, on a l'idée que la
journée va se passer sur ses bords un peu sombres mais si beaux, comme,
lorsqu'on est à la mer, tout le monde va se porter naturellement sur la
plage; mais aussitôt le petit déjeuner, on se laisse descendre jusqu'aux
casinos,--car il y en a deux côte à côte--qui sont si charmants que l'on
en revient le soir sans avoir songé à les quitter.
»Vous pensez que ces casinos ont des terrasses d'où l'on peut contempler
le lac et les montagnes, et s'offrir, en écoutant un orchestre ou en
froissant un journal, un beau spectacle aux yeux, et humer, le soir,
assis en des «torpeurs», comme on le fait à Néans, la brise qui vient
d'un peu loin. Eh! non; ces casinos pourraient être aussi bien rue de la
Douve ou dans les bas-fonds des Veulottes, pourvu que la mode fût de s'y
rendre. On n'y voit rien que des jardins anglais et des kiosques à
musique et, se haussant beaucoup, on apercevrait tout juste les
bâtiments de la gare.--Eh! quoi? faites-vous, c'est là que vous passez
vos jours?--Oui, monsieur l'abbé.--À quoi faire, mon bon Jésus?--Je ne
saurais vous dire, monsieur l'abbé. Je me le suis demandé aussi; et,
cependant nous les passons. Je crois qu'il y a des grâces spéciales pour
les gens de la sorte de ceux qui sont ici, et à qui peut-être
ressemblons-nous déjà, moyennant quoi le temps passe de façon
miraculeuse, sans doute, et fort agréable, sans que l'on y mette la
main, le moins du monde.
»De ces gens, monsieur l'abbé, j'aurais quelque malaise à vous parler,
probablement parce que je ne les connais pas assez et parce qu'ils sont
trop dissemblables de nos personnes accoutumées; et, parce que j'ai
comme un soupçon que le miracle vient d'eux, de leur mobilité, de leur
diversité qui amuse et étourdit; tel serait, monsieur l'abbé, un
volètement de papillons de fort jolies couleurs continuellement
miroitant et gracieux; enfin, parce qu'étant si éloignés de ce que l'on
trouve de plus distingué à Néans, fût-ce mademoiselle Hubertine la Hotte
qui porte beaucoup de couleurs ou la fille de monsieur le juge de paix
qui est la mieux faite du pays, vous pourriez croire, monsieur l'abbé,
que je me laisse influencer par des objets de mauvais goût.
»Et en effet, je suis presque honteux de vous entretenir de choses si
mesquines; mais cette lettre était destinée à vous donner une première
impression d'un endroit où l'on ne fait en somme que passer ses vacances
et à vous rassurer sur notre santé à tous. J'espère occuper mon temps de
façon plus sérieuse et j'ai voulu déjà faire la connaissance de monsieur
le curé ou de monsieur le vicaire; mais je ne les ai rencontrés nulle
part et je me suis informé près de plusieurs personnes en ville qui
n'ont pas su me dire où se trouvait le presbytère.
»Toute la villa Julie se recommande respectueusement à votre souvenir et
à vos prières, monsieur l'abbé, et croyez, je vous prie, au très humble
et fidèle attachement de votre
»SEPTIME.»