Ce dernier soir, sur la terrasse du notaire, un marronnier et un orme,
trois ou quatre fois séculaires, balançaient leurs feuilles et leurs
fines branches dans l'air tiède. On voyait par-dessus la balustrade de
pierre, grâce aux lumignons de quelques boutiques, la principale rue de
Néans s'enfoncer dans l'ombre, inégale et bossuée, molestée de pignons
avancés, de vieilles maisons ventrues, jusque vers l'église dont le
clocher là-bas apparaissait, par instants, dans la clarté brève
d'éclairs de chaleur. On n'entendait de bruit que, parfois, celui des
volets qui se fermaient mollement comme la paupière d'un oeil qui
s'endort peut-être avec une sorte de respect instinctif de ces silences
d'été nocturne.
Les familiers étaient assis dans de grands fauteuils d'osier qu'ils
appelaient des «torpeurs». M. de Prébendes seul se refusait cette
flatterie des sens et il n'aimait point que Septime en usât. On causait
peu, le ton se haussait si vite entre le docteur et l'abbé, que l'un et
l'autre, par courtoisie réciproque, fuyaient d'ordinaire les sujets
brûlants. M. Durosay n'avait rien à dire: il parlait presque seul.
Madame Durosay demeurait comme le jour, étendue. Trouvait-elle à ces
heures d'après-dîner un charme qu'elle ne savait qualifier? On était si
à l'affût de quelque chose qu'elle aimât, qu'on prolongeait longtemps
ces soirs de torpeur. Ces messieurs fumaient.
Il y avait des giroflées et des roses au pied de la maison, à une
certaine distance, et de petites brises espacées en apportaient par
moments les parfums presque trop violents, une minute, et tout à coup
évanouis, pour revenir aussitôt après, avec une insistance.
--Ah! sentez-vous? disait quelqu'un.
--Oui, oui, c'est délicieux...
Toutes les fois que cela revenait, la même question et la même réponse
machinales, à peine conscientes, dont la répétition ne fatiguait pas,
provenant d'un être instinctif au fond d'eux, qui ne pouvait pas ne pas
dire: «Ah! je sens, c'est délicieux!»
--On devrait passer tout entières dehors des nuits pareilles, fit madame
Durosay. Est-ce que ce serait mauvais, docteur?
--Oh! si vous le vouliez bien, bien fort, on vous le permettrait... Vous
en sentiriez-vous grande envie?
--Oh! pas tant que cela...
Grandier, qui épiait toujours l'éveil d'un désir, fit un peu de moue.
Quelques sensations effleuraient la jeune femme; le parfum, la musique,
en la caressant, faisaient presque rêver une sensualité en elle
endormie. Il eût voulu être certain que ce rudiment d'une si puissante
source de vitalité, existait chez elle. S'il y était, comment le
cultiverait-on? Cela n'était pas du tout clair. Mais le découvrir était
son dernier espoir. Et depuis qu'il s'occupait d'elle, elle ne
manifestait, en vérité, rien.
L'haleine des fleurs repassait, en sorte de nuées voletantes et lourdes
de baumes. Chacun les recevait, en était environné, imprégné. C'était
comme la taquinerie de quelque grand séducteur caché dans la nuit. Le
léger bruissement des feuilles d'ormes était peut-être son sourire, et
l'étincellement régulier des doux éclairs à l'horizon, un regard
clignotant vers son oeuvre louche. On pouvait imaginer sa grande figure
malicieuse et son geste. Il y avait un acharnement en cette séduction
par les fleurs et la mollesse du soir; et la conscience du charme peu à
peu s'éveillait.
Il faut un temps aux personnes qui n'ont point le goût cultivé des
sensations voluptueuses pour s'apercevoir que, réellement, elles sont
ravies. Elles l'ont avoué déjà, du bout des lèvres, comme on l'a fait
tout à l'heure sur la terrasse: «Ah! c'est délicieux!» Le délice y est
tout juste comme le tourment à qui dit: «Ah! mon Dieu! mon Dieu! que
j'ai donc été inquiet de votre santé!» Le délice ne vient point
spontanément; il aime être sollicité. Il faut, le sachant possible, le
souhaiter, l'évoquer. Pour qui le cherche, il est là; pour qui ne l'a
point déjà en son désir, il est de désespérante lenteur. Ah! pensez
donc! la nuit, le crépuscule, l'adorable splendeur des choses, la grâce
miraculeuse d'une odeur ou d'un son, faire des avances à qui s'est fermé
les sens, et paraît ne même pas soupçonner que ces êtres impersonnels
ont de véritables caresses! Oui, la plupart des gens ont besoin d'être
prévenus. De la musique, on le leur a dit assez; dès qu'un accord est
perçu, leur épiderme se tend au frisson. Mais des harmonies
innombrables, dont la nature est toute retentissante, il les faut
avertir, et insister n'est pas trop. Qu'un homme soit là, à certaines
heures incomparables, et dise en termes sobres et forts la beauté qui
environne, toutes les femmes seront remuées, et par cette légère
secousse, ouvertes elles-mêmes directement à la séduction ambiante. Nous
sommes presque tous ainsi faits qu'il nous faut en toutes choses des
initiateurs. Je ne sais quelle faiblesse nous retient en nous-mêmes,
telles des limaces craintives, et quelle taie nous avons aux yeux et aux
sens, qu'une chiquenaude suffit à briser. Un élan, et le monde est
révélé.
Nul n'était là pour le donner. Les choses elles-mêmes semblaient en
prendre charge. Grandier devinait seulement la possibilité d'émotions
qui n'allaient plus à sa sève un peu vieille. Il jouissait de cette
heure par une remembrance des années jeunes et de la jeunesse d'autrui.
Celle-ci, hélas! il la cherchait autour de lui. Septime lui semblait
trop enfant, il ne pouvait se défaire de le traiter en gamin. Et cette
femme si gracieuse, dont la jolie tête pâle, dans la pénombre,
paraissait si abandonnée sur le dossier incliné, laissait perdre le
plaisir de vivre, qui venait ce soir, presque palpable et provocant,
comme une chair, s'offrir.
Un moment, le notaire s'étant tu, et M. de Prébendes se tenant droit
comme un I sur sa chaise avec, sous ses lunettes, sans doute, quelque
idée métaphysique, madame Durosay eut un frisson aux épaules et Septime,
simplement, sans mot dire, alla dans la salle à manger chercher un petit
châle de laine. Le docteur fut secoué de ce menu fait. Septime revint,
tenant le châle de laine; il dit à madame Durosay: «Vous allez prendre
froid», et le lui tendit. Elle le remercia beaucoup. L'abbé dit:
«Septime, voilà qui est bien, nous ferons peut-être de vous un galant
homme.--Hé! hé!» fit M. Durosay. Grandier remarquait que Septime était
ennuyé qu'on eût fait attention à lui et que madame Durosay, ayant du
mal à se passer le châle sur les épaules, Septime l'y aidait d'une main
un peu gauche et tremblante, et demeurait longuement au-dessus des
cheveux qu'il semblait respirer, tout proche. La jeune femme se tourna
un peu du côté de Septime et le regarda se rasseoir.
Le docteur eût découvert, tout à coup, une panacée, que ses yeux
n'eussent pas brillé comme ils le firent à ce moment qui n'avait l'air
de rien.
Sa poitrine se dilata, il respira large, et les bouffées qui venaient à
cet instant des roses et des giroflées, il les absorba, les goûta avec
tous ses sens une minute rajeunis. Enfin! enfin! quelqu'un ici
participait à l'heure amoureuse de cette nuit d'été; quelqu'un était
saisi de l'aphrodisiaque des parfums, de la tiédeur et de l'ombre. Il
regardait béatement l'enfant et la jeune femme. C'était comme s'il fût
sorti tout d'un coup du néant pour assister aux girations élégantes
d'une belle nébuleuse, à la naissance d'un monde. Il remerciait le Dieu
vague en qui il avait foi, le glorifiait par sa joie, par toute l'aise
qu'il ressentait en sa personne. Il eût voulu pouvoir dire à quelqu'un
son contentement, secouer le coude de l'abbé, taper sur le genou de M.
Durosay, leur crier: «Ah! que c'est bon! que c'est bon!» La subite
évidence du grotesque de cette pensée vis-à-vis de l'ecclésiastique et
du mari, qui, en toute autre circonstance, l'eût fait sourire, n'entama
pas son enthousiasme. Toutes les grâces de l'amour, toutes les
fraîcheurs des idylles environnaient le cerveau de cet homme qui avait
complètement aimé la vie; enguirlandaient sa mémoire ornée de la vie des
siècles passés. Sa tristesse s'écoulait, se perdait dans l'oubli, déjà;
sa belle tristesse de vivre parmi des morts. Ah! vivre dans les villes
mortes où tout un passé dort sous les mausolées et les dalles, oui! mais
être mêlé à des apparences de vie qui ne sont rien, ne réalisent rien,
sont mille fois plus silencieuses que les trépassés qui ont vingt
siècles par-dessus leurs tombes, pauvre misère! Il l'oubliait en face de
ces quelques gestes gauches d'un tout jeune homme par quoi se
manifestait le premier, l'essentiel trouble d'une âme. Il se fixait dans
le souvenir cette main un peu maigre et si hésitante, passant le châle
de laine entre les épaules chaudes et le dossier de la chaise, et les
narines qu'il avait vues frémir au-dessus des cheveux. Et il revoyait la
jeune femme se tourner instinctivement, sans grande idée, sans doute,
vers Septime. Il est probable qu'elle avait pensé tout simplement: «Il
est aimable et prévenant». Cela avait suffi pour qu'elle éprouvât le
désir de le voir, de le regarder reprendre sa place. Grandier repassait,
repassait les deux ou trois phases du petit drame. La nuit se faisait
plus complète et le parfum des giroflées environnait les ombres.