Le docteur était né à Chinon, ville adorable pour la jolie place qu'elle
a sous le soleil et pour ce qu'elle contint. Car, avec Rabelais qu'elle
forma, il semble qu'elle eut tout le XVIe siècle couché aux pentes de sa
colline et qu'elle lui fut le parterre vraiment propre à deviser
joyeusement, spirituellement et d'amour.
À Chinon, la vie était aimable et douce, et les moeurs aisées. Les
aventures n'y faisaient point scandale, et mille accommodements naturels
qui eussent, ailleurs, paru singuliers répartissaient dans les familles
le calme et la justice.
C'est ainsi que nul ne songeait à faire feu parce que M. Desvet, dont la
femme était toujours sur le flanc, allait tous les soirs que le bon Dieu
lui donnait, faire le trictrac de madame Desnoyers que ce pauvre
M. Desnoyers avait épousée--il faut bien qu'un notaire se marie,
--malgré une faiblesse que tout le monde connaissait puisqu'il avait
fait toutes ses études au collège de Chinon. Le cher homme ne se cachait
point de venir, pendant le trictrac, compulser ses dossiers, dans son
cabinet sur la rue. Tout le monde avait accoutumé de le voir ainsi là,
le soir, et l'on n'y faisait pas attention. Il fallait que quelqu'un fût
bien nouveau venu dans la ville pour qu'on lui dît, en passant devant la
fenêtre éclairée: «Tenez, voilà monsieur Desnoyers, le notaire, qui n'a
point de goût pour le trictrac.»
Le même divertissement portait un autre nom chez M. le Receveur de
l'enregistrement qui, pendant quatre années de célibat passées au café
de la ville, s'était disputé avec le petit percepteur des contributions
pour ce que celui-ci ne goûtait que les belles femmes à épaisse
chevelure brune, tandis que lui n'avait appétit que de petites grasses
blondes boulottes. Il était arrivé, ce à quoi on avait pu s'attendre,
que le receveur, après quinze jours de congé, était revenu triomphant au
bras d'une admirable receveuse qui avait des hanches gonflées comme des
amphores, une taille de lancier et des cheveux aile de corbeau. Le
percepteur avait cru à une provocation et s'était refroidi vis-à-vis du
receveur dans la mesure qu'il s'échauffait pour la brune. Longuement il
avait médité sa vengeance. Et il l'eût savourée avec une amère volupté,
le jour où il mit la main sur la petite grasse blonde boulotte. Mais le
jeu des quatre coins qui se faisait chez M. le Receveur répandait le
baume aux endroits qu'eût empoisonnés le fiel administratif.
Et de même, ailleurs. Tout ceci se faisait si bonnement que nul n'y
voyait ombrage. En vérité, personne n'était lésé. La religion?
dira-t-on. Il y avait eu entre les vénérables curés de Saint-Étienne et
de Saint-Maurice plusieurs conférences à ce sujet, comme il était
convenable. Ces messieurs, qui étaient fort distingués, n'avaient rien
d'un Savonarole. Ils savaient, pour fréquenter les tables de M.
Desnoyers comme de M. Desvet, que le fond des âmes de toutes ces
personnes était bon, et le Seigneur était parmi elles, puisque la paix
y régnait. Jamais il n'y eut à Chinon de meilleurs pasteurs que ces
hommes gras qui avaient de la simplicité, de la fourchette et du coeur.
Que l'on juge de la situation du brave homme de Chinon devenu le médecin
des dames de Néans. Il subit le certain effroi qu'éprouvent certaines
personnes à visiter le Musée Grévin. Le ton de sa conversation
effaroucha; il dut le baisser et modérer ses gestes; sous peine d'avoir
tout le pays à dos. Il dut emprunter ses sujets de conversation à une
sorte d'anthologie verbale où Néans puisait son beau dire sans s'en
écarter jamais et sans paraître atteindre la satiété. Les affaires
locales en faisaient le fond, quelques lieux communs généraux pouvaient
bien être effleurés par les personnes dont la pondération reconnue
garantissait qu'elles n'en abuseraient point. Mais l'humeur y était
regardée comme du plus mauvais goût.
Cependant le docteur avait vécu là, vingt ans, dévorant sa flamme et
pestant de ne pouvoir réagir. Sa qualité l'obligeait à beaucoup de
circonspection. Il s'était tu. Seulement quelques âmes choisies avaient
été initiées à la belle vie ensoleillée d'antan, et cette élite de la
ville encore souriait à ces récits comme on fait aux pages d'un roman.
On n'y donnait aucune foi. Il avait d'ailleurs, quoique garçon,
l'existence la plus rangée du monde. On avait bien crié un peu, quand il
avait pris pour servante une fille de Bourgueil, point du tout vilaine
d'entournure et qui n'avait pas l'âge canonique. Cette brave créature,
que le docteur avait, disait-on, mise à mal autrefois, persistait à lui
vouloir du bien et lui était venue, un jour de foire, offrir ses
services. Nul ne savait quel titre elle avait au juste dans la maison,
mais si quelques mijaurées de la société avaient cru devoir faire
entendre au médecin qu'elles saisissaient le scandale, le bel ordre muet
de la maison Grandier d'où nul bruit ne transperçait les murs proprets
enguirlandés de glycines, avait fini par imposer silence. On le
considérait comme un satyre en cage, mais nul n'avait jamais regardé aux
barreaux, et l'on avait fini par craindre son sabot qui devait certes
avoir la corne dure.
Il paraissait tellement d'une autre race; il voyait tout à rebours du
commun. Le bon greffier de Néans, M. Benoît, ne lui pardonnait pas ses
sarcasmes à l'endroit du fait qui avait valu à sa boutonnière la
médaille de sauvetage. Le docteur n'avait cessé de l'en plaisanter. Beau
sauvetage, en vérité!
Le greffier ne s'était-il pas jeté à l'eau pour repêcher un vilain
gredin dépenaillé qui se voulait faire périr?--«Le triste ouvrage, mon
bon Benoît, avait dit Grandier en frottant le moribond qui revenait à la
vie; en voici un qui s'enfonçait doucement dans l'eau et dans la paix,
et vous venez vous mêler, vous, de le reprolonger dans la misère et le
vagabondage. Laissez donc mourir les gens qui n'ont pas mieux à faire
ici. Ce misérable ne valait rien pour la vie; vous le ressuscitez, et,
si dans deux jours vous le surprenez à briser les clôtures de votre
basse-cour, vous lui tirerez dessus en l'appelant brigand; monsieur
Benoît, vous n'avez pas pour deux liards d'esprit...»
Cet homme et cette philosophie maintenaient Néans en état de perplexité.
Tout savant et sympathique que fût par ailleurs le docteur Grandier,
chacun gardait, en son jugement vis-à-vis de lui, un coin de réserve
ambiguë qui allait se précisant chez certains jusqu'à cette
quasi-affirmation en leur for intérieur: «On viendrait me dire que cet
homme-là a fait un mauvais coup, que je n'en lèverais pas un bras plus
haut que l'autre...»