Je ne saurais mieux terminer ce travail qu’en citant encore quelques
lignes de Bloy qui montrent l’intensité du sentiment chrétien dans cette
âme si haute lorsqu’elle ne se laissait pas égarer par de vaines
contingences. Je les extrais d’une lettre qu’il écrivit à l’un de ses
amis qui venait de lui annoncer la naissance d’un enfant (voir un de ses
derniers livres, _Au seuil de l’Apocalypse_, page 70):
«Vous avez voulu me faire partager votre joie. Nous ne pouvons vous
offrir que nos prières pour la nouvelle venue qui sera sans doute une
chrétienne demain. Je voudrais que les miennes fussent très puissantes,
mais on ne sait jamais de quelle montagne et de quel gouffre peut
arriver le secours. Les chrétiens savent ou devraient savoir que la
prière est la plus certaine de toutes les forces, mais les effets en
sont inconnus. Quand nous prions, nous mettons dans la main de Dieu une
épée nue, magnifique et redoutable dont il fait ce qu’il veut, et nous
ne savons rien de plus. La prière pour un petit enfant est sans doute ce
qu’il y a de plus mystérieux quant à ses effets. Nous sommes alors,
nous-mêmes, comme des enfants au bord de la mer ou comme des mendiants
qui regarderaient la voie lactée. En haut et en bas sont des trésors ou
des épouvantes inimaginables... Je ne me sens fort, c’est-à-dire capable
d’_agir_ sur Dieu que lorsque je sens ma misère et que cela me fait
pleurer. Je parle, bien entendu, de la misère de mon âme et de mon
esprit qui est bien plus réelle qu’on ne pense... Croyez-le, tout ce que
j’ai pu écrire de bon, de beau et, si vous voulez de profitable à
quelques âmes, m’a été _donné_ parce que je pleurais sur moi-même en
même temps que sur beaucoup d’autres, sur la création tout entière
défigurée par la chute. Et ces bienheureuses larmes, elles aussi,
étaient un don admirablement gratuit. En sorte que je suis en vérité un
très pauvre, le plus pauvre entre les pauvres, Dieu le sait!--Voilà donc
tout ce je puis donner fort amoureusement à votre enfant, à vous et aux
vôtres, à tous ceux que j’aime et qui furent miséricordieux pour moi.
Quand Il vous arrivera de souffrir, rappelez-vous qu’il y a un vieux
mendiant tout en larmes qui se souvient de vous tous aux pieds de
Notre-Dame de Compassion et cette pensée vous consolera.»
Lecteur, ne prieras-tu pas, toi aussi, pour le _souffrant_ qui écrivit
cette lettre admirable?