Les _Lettres à sa fiancée_, publiées en 1922[8], fournissent un document
des plus précieux pour la connaissance de cette âme mi-partie d’ombre et
de lumière: Léon Bloy.
[8] Delamain, Boutelleau et Cie, éditeurs, Paris.
Tous les traits de caractère que nous avons notés au cours des études
précédentes s’y retrouvent d’autant plus faciles à démêler qu’ils s’y
dessinent sans surcharge ni apprêt littéraire. Ici Bloy s’abstient des
attitudes romantiques que, trop souvent ailleurs, il aimait à se donner.
Mû par un sentiment profond, il s’efforce de se montrer tel qu’il est à
celle qu’il veut pour épouse. Point de fards et point de poses puériles.
Un désir émouvant de sincérité l’oblige d’exposer au grand jour les
parties les plus intimes de son être. Et il le fait d’une façon si
ingénue qu’à le lire, on comprend mieux ses souffrances, l’origine de
ses erreurs et la qualité si personnelle de son art.
Dans les lignes suivantes, on essaiera donc de délimiter l’homme qu’il
fut par nature. On tentera ensuite d’expliquer pourquoi le combat
permanent qui se livrait entre le Surnaturel divin et le Surnaturel
démoniaque dans son âme--comme dans toutes les âmes--se développa plus
âprement, plus tragiquement que chez quiconque. Puis on tâchera de
mettre en évidence, pour tout lecteur impartial, les motifs d’apprécier
à leur valeur les beaux côtés de Bloy et de le plaindre en ses écarts.
Enfin, sans le diminuer, on se gardera de le surfaire.
I
Retenons d’abord que, dès sa première enfance, il se sentit enclin à la
tristesse. Il écrit:
Je suis triste _naturellement_ comme on est petit ou comme on est
blond. Je suis né triste, profondément, horriblement triste, et si je
suis possédé du désir le plus violent de la joie, c’est en vertu de la
loi mystérieuse qui fait que les contraires s’attirent. Malgré
l’attraction puissante exercée sur moi par l’idée vague du bonheur, ma
nature plus puissante encore m’incline vers la douleur, vers la
tristesse, peut-être vers le désespoir. Je me rappelle qu’étant un
enfant, un tout petit garçon, j’ai souvent refusé, avec _indignation_,
de prendre part à des jeux, à des plaisirs dont l’idée seule
m’enivrait de joie parce que je trouvais plus _noble_ de me faire
souffrir moi-même en y renonçant. Cela se passait en dehors de tout
calcul, de tout concept religieux. Ma nature seule agissait
obscurément. J’aimais instinctivement le malheur; je voulais être
malheureux... Je pense que je tenais cela de ma mère dont l’âme
espagnole était à la fois si ardente et si sombre. Et le principal
attrait du christianisme a été pour moi l’immensité des douleurs du
Christ, la transcendante horreur de sa Passion...
Quand je fus un homme, je tins cruellement les promesses de ma
lamentable enfance, et la plupart des douleurs que j’ai endurées ont
été certainement mon œuvre, ont été décrétées par moi-même, contre
moi-même...
Rien de plus significatif que cette analyse. La complaisance et la
précision avec lesquelles Bloy y procède, le soin qu’il prend de
signaler la part de l’hérédité dans son cas psychologique, tout démontre
qu’il s’est parfaitement rendu compte que son penchant à la tristesse le
dominait d’une façon si essentielle qu’il ne lui était guère possible de
goûter d’autres voluptés d’esprit que «les sombres plaisirs d’un cœur
mélancolique».
C’est ce qui explique aussi, et avec surabondance, les teintes funèbres
qui s’étalent sur la plus grande partie de son œuvre... Cela fait
comprendre également qu’en ses rares et brefs moments de gaieté, il
garda, presque toujours, un accent d’ironie amère. La détente spontanée
des âmes lumineuses en qui la paix de Jésus fait éclore d’allègres
carillons, le rire de sainte Térèse ou de saint François d’Assise lui
demeurent inconnus. D’ailleurs, toute liesse l’offusque. Il s’en
détourne avec crainte pour s’envelopper plus strictement dans les crêpes
de sa songerie morose. On pourrait citer à cet égard maints passages de
ses livres, entre autres celui-ci:
J’avais proposé fort étourdiment un voyage au lac d’Enghien en un
tramway électrique passant au pied de la Butte. On est parti vers deux
heures. Aussitôt arrivé en ce lieu que je ne connaissais pas, mais
dont j’aurais dû deviner la démoniaque banalité, un ennui mortel tombe
sur moi, un ennui pouvant aller jusqu’au désespoir. Jeanne, me voyant
souffrir, me conseille de fuir par la plus prochaine voiture et je
suis forcé d’obéir, la laissant seule avec les enfants. Retour plus
que mélancolique et résolution bien arrêtée de ne plus risquer cela.
Il est prouvé que je ne peux pas voir des lieux de plaisir et que
l’aspect de toute joie procurée par la richesse me comble de
désolation et d’horreur. (_L’Invendable_, p. 35.)
Qu’on retienne surtout cette phrase transcrite plus haut: _Né triste, je
suis possédé du désir le plus violent de la joie._ Or, comme toute
recherche des joies humaines se résolvait pour lui en déceptions et en
tristesse, on saisira combien cette âme, travaillée, en outre, du besoin
de se faire souffrir, ne pouvait être qu’infiniment malheureuse.
Mais cela, c’est l’explication _naturelle_ de son tourment. Il en existe
une autre beaucoup plus élevée et que voici. Bien que Bloy déclare qu’il
n’y avait nulle préoccupation religieuse dans sa tendance native à se
mortifier, on peut supposer que, dès lors, se manifestait en lui une
prédestination à la douleur. Son existence entière semble bien
l’indiquer et surtout ce fait que, souvent, avec un courage vraiment
admirable, il demanda de souffrir pour autrui. Appliquant ainsi cette
loi de substitution qui constitue un des éléments capitaux de la
Mystique, non seulement il souffrait _avec_ Jésus en l’aidant à porter
sa croix dans la voie douloureuse, mais encore il soulageait tel de ses
frères défaillant sous le fardeau de ses péchés ou de ses peines
physiques et morales. Toute son œuvre porte la marque profonde de cette
destinée. Lui-même la _sentait_ d’une façon si intense qu’à certaines
heures d’oraison clairvoyante, il l’acceptait avec toutes ses
conséquences, si redoutables fussent-elles. C’est ce que démontrent
plusieurs passages des _Lettres_, celui-ci par exemple:
Pour ce qui est de mes souffrances, accepte-les généreusement comme
étant voulues de Dieu et, je t’en prie, ne fais pas trop attention à
mes plaintes. Si je dois être très malheureux, longtemps encore, tant
mieux pour toi. C’est qu’il le faut pour payer ta dette. Quand nous
recevons une grâce divine, nous devons être persuadés que quelqu’un
l’a payée pour nous. Telle est la loi. Dieu est infiniment bon, mais
il est infiniment juste et, comme tel, il se montre un créancier
infiniment rigoureux. Il y a environ quinze ans, j’ai passé des mois à
demander à Dieu dans des prières qui ressemblaient à la tempête qu’il
me fît souffrir tout ce qu’un homme peut souffrir pour que mes amis,
mes frères, et les âmes, inconnues de moi, qui vivaient dans les
ténèbres fussent secourus, et je t’assure que j’ai été exaucé d’une
manière terrible!...
Mais, diront peut-être quelques-uns, pourquoi s’étant voué à l’esprit de
sacrifice, Bloy montre-t-il si souvent peu de patience et de
résignation? Pourquoi récrimine-t-il à cause de sa misère et des
humiliations qu’elle lui attire, à cause de la sottise ou de la
malveillance de ceux qui l’approchent? Puisqu’il _voulait_ souffrir, il
aurait dû se tenir pour satisfait d’accumuler toutes les avanies.
La réponse n’est pas très malaisée.--Dieu n’exige pas des âmes qu’il
prédestine à la souffrance rédemptrice qu’elles ne gémissent jamais.
Que, par suite d’un de ces réflexes tout instinctifs qui avèrent la
faiblesse humaine, ces victimes volontaires laissent parfois échapper
une plainte ou une clameur de détresse, cela ne signifie nullement
qu’elles sont indignes de la tâche qui leur fut départie.
En tant que Fils de l’Homme, Jésus, à Gethsémani, n’a-t-il pas voulu
nous donner l’exemple d’un grand soupir d’angoisse lorsqu’en cette nuit
d’agonie, le poids des péchés du monde se fit presque intolérable? Qu’on
se rappelle son cri: _Seigneur, s’il est possible, éloignez de moi ce
calice!..._
Et l’on prétendrait imposer à un pauvre être imparfait, tel que Bloy ou
tout autre Souffrant par substitution, le devoir de se montrer plus
impassible que le Verbe incarné?
Les personnes qui manifestent tant de rigueur intransigeante se
traitent, en général, elles-mêmes, avec beaucoup d’indulgence. Trop
superficielles pour éprouver les vicissitudes de la vie d’oraison elles
manquent d’expérience pour en comprendre les élévations et les déclins.
Elles sont «du monde». Et le monde méconnaît les contemplatifs.
Cependant l’on reconnaît volontiers que Bloy met parfois une acrimonie
excessive dans ses plaintes. On doit admettre également qu’il y a une
disproportion assez comique entre certaines tribulations de ménage
auxquelles il fut exposé, comme nous tous, et l’importance qu’il leur
attribue. Ainsi lorsqu’il envisage comme des catastrophes effroyables,
faites spécialement pour lui seul, le mauvais caractère d’une servante
ou l’improbité d’un fournisseur.
Mais, avec Bloy, il faut s’habituer à des contrastes extrêmes et à des
contradictions déconcertantes. Nous l’avons dit au commencement de ces
études et nous ne saurions trop le répéter: ce n’est point une
personnalité homogène, il s’en faut!
Lui-même se rendait compte, par endroits, des contradictions qui
bouleversaient tout son être. Lisez ce passage d’une de ses lettres:
Qui pourrait croire que le même homme qui voit si clairement la gloire
de Dieu, qui dit des choses capables de relever le courage de ses
frères désespérés et qui ne saurait parler de la Sainte Trinité sans
pleurer d’amour--qui pourrait supposer que ce même homme est livré
chaque jour aux plus violentes tentations et qu’il n’est pas un seul
instant maître de son cœur?...
Comme alors il se rendait compte de sa faiblesse! Écoutez:
Je demandais à Dieu de me faire souffrir pour mes frères et pour
Lui-même, dans mon corps et dans mon âme. Mais je pensais à des
souffrances très nobles et très pures qui, je le vois bien
aujourd’hui, eussent été encore de la joie. Je ne pensais pas à cette
souffrance infernale qu’il m’a envoyée... Imagine un superbe oiseau,
accoutumé à planer dans le bleu du ciel, à se baigner dans les rayons
brûlants du soleil et à qui tout à coup l’on couperait les ailes pour
l’enfermer dans une cage ténébreuse où il lui faudra ramper en
compagnie des plus dégoûtants reptiles.
Qu’elle est émouvante cette confidence qui éveillera en beaucoup d’âmes
chrétiennes un écho sympathique! N’existe-t-il pas, en effet, des heures
où nous brûlons de nous dévouer, plus même, de nous offrir en holocauste
pour Jésus et pour nos frères dans la foi? Et si Dieu nous donne alors
«non pas ce que nous demandons mais _ce qu’il nous faut_», comme le dit
encore Bloy, nous tombons dans le désarroi, nous nous récrions, nous ne
sommes pas loin de perdre courage. Car notre amour-propre demeure
tellement exigeant que nous voudrions _choisir_ nos souffrances! Ah!
misère humaine!... Qui n’aimerait Bloy pour avoir si bien exprimé
l’inconstance de notre nature pécheresse? Et si, après tout, il laissa
quelquefois choir à ses pieds telle croix qu’il n’avait pas demandée et
qui, pourtant, lui était indispensable pour son avancement spirituel,
lequel de nous osera s’estimer assez sûr de soi pour lui jeter la pierre
en s’écriant:--Cela ne m’arrivera jamais?
N’oublions pas non plus qu’il avait l’âme d’un enfant ombrageux quant à
la discipline, des plus impressionnables et imaginatif à l’excès. Il
l’avoue quand il écrit: «Je suis un véritable enfant? (p. 106). Et
ailleurs, il insiste:
Je suis très enfant et ma faiblesse de cœur est si grande qu’on ne
pourrait la deviner dans un homme dont les écrits et les paroles
portent habituellement le caractère de la force. C’est là mon triste
secret.
Et enfin ce qui achève de fournir un jour précis sur cette âme inquiète,
c’est la déclaration suivante:
Dieu m’a donné de l’imagination et de la mémoire, rien de plus en
vérité. Mais j’ai la raison fort pesante, et la faculté d’analyse,
telle que les philosophes l’entendent, me manque d’une manière
absolue... Mais je sais fort bien que la faculté d’aimer est
développée chez moi d’une manière inouïe; cela me suffit; la
philosophie m’ennuie et la théologie m’assomme; les paroles sans amour
me sont inintelligibles...
L’imagination, même très grossissante, c’est une faculté précieuse pour
un écrivain. Le don d’amour, c’est une grande grâce pour un chrétien dès
qu’il le porte vers Dieu. Mais que ces puissances de sentiment
deviennent dangereuses, sujettes à l’orgueil le plus démesuré si, comme
il arrive chez Bloy, on prétend les appliquer à l’interprétation des
choses de l’ordre surnaturel en écartant à la fois la philosophie et la
théologie, en diffamant sa raison et en se proclamant inapte à
l’analyse[9]!
[9] Il faut noter ici une des mille contradictions de Bloy.
Ailleurs,--_lettre du 15 février 1890_--il écrit: «Ma raison,
_toujours intacte_ et _toujours éclairée par la foi_ n’a pas un seul
instant vacillé mais mon cœur, hélas, mon pauvre cœur...» Il
reconnaissait donc que les mouvements du cœur peuvent égarer et que
la raison est nécessaire pour en établir le contrôle.
Il y eut et il y a certainement encore des âmes en qui le don d’amour de
Dieu fut porté à un tel point qu’il leur valut, sans études, un
développement extraordinaire des facultés intellectuelles et une
compréhension merveilleuse des grâces d’oraison. Telle fut sainte Térèse
dont l’Église a dit, comme de Catherine de Sienne: _scientia ejus infusa
non acquisita_ et qu’elle qualifie: «grand docteur en Mystique». Mais
si, dans le _Château intérieur_--et du reste dans tous ses
écrits--sainte Térèse expose, avec une lucidité magistrale, les effets
de l’opération divine dans les âmes contemplatives, ce n’est pas qu’elle
rejette la philosophie analytique, la théologie et la raison. Au
contraire, le _Château intérieur_ comporte une série d’analyses aussi
pleines de sagesse que de paisible assurance. La conformité respectueuse
à la théologie traditionnelle de l’Église s’y avère d’un bout à l’autre.
Enfin la plus haute raison, le plus ferme bon sens s’y allient à
l’intuition illuminative... C’est pourquoi, jamais elle ne s’égara.
Mais Bloy, écrivain splendide, peintre en noir et or, d’un talent hors
ligne mais exégète téméraire, songeur dépourvu de philosophie et s’en
faisant gloire, et surtout Bloy, enfant impulsif et imaginatif au
suprême degré, comment pourrait-on admettre qu’il ait reçu la science
infuse? Pour lui concéder ce rare privilège, il faudrait ne pas l’avoir
lu.
Notons aussi que sainte Térèse soumit humblement ses œuvres au jugement
de théologiens experts et son oraison à la clairvoyance surnaturelle de
saint Pierre d’Alcantara. Bloy, lui, prétend voler tout seul à travers
cette nuit pleine d’étoiles: la Mystique, alors qu’il aurait eu tant
besoin d’un guide autorisé qui, le cas échéant, lui eût crié: casse-cou!
Loin de là, tout avertissement le mettait en colère. On eût dit qu’il y
voyait un parti pris de malveillance à son égard. Et sa confiance en ses
propres lumières était tellement imperturbable qu’elle lui inspirait des
affirmations renversantes du genre de celle-ci:
Je suis trop établi dans la vie surnaturelle pour que le démon de
l’Illusion puisse avoir sur mon âme un pouvoir quelconque.
(_L’Invendable_, p. 102.)
Il ajoute:
On me répondra, il est vrai, que cela encore est une illusion.
Mais il ne conclut pas, comme il eût été tout au moins _prudent_ de le
faire:
Qu’ils auraient donc raison ceux qui m’avertiraient ainsi que cette
faculté, fruit de la Grâce, qu’on nomme le _discernement des esprits_,
me manque d’une façon totale parce que je ne suis pas du tout _établi_
dans le Surnaturel aussi solidement que je me le figure.
Or comment put-il se maintenir dans l’Illusion, à certains égards,
presque jusqu’à la fin, au point d’ignorer cette lacune dans la
connaissance de soi-même et d’autrui? C’est ce que nous allons
rechercher.