Le _Salut par les Juifs_, c’est celle de ses œuvres pour laquelle Léon
Bloy manifesta toujours une prédilection spéciale. A maintes reprises,
dans ses volumes subséquents, il en parle comme de l’ouvrage qui lui
demanda le plus de réflexion et qui lui coûta le plus d’efforts pour
établir la thèse qu’il voudrait rendre évidente. Et cependant celle-ci
demeure assez obscure.
Pourquoi cette imprécision soudaine chez un écrivain qui, d’ordinaire,
marque par l’extrême netteté du style et de la pensée? Peut-être,
s’aventurant sur un terrain dangereux où il risquait à chaque pas de
s’égarer hors de la voie traditionnelle que jalonnent les enseignements
de l’Église, n’a-t-il pas osé formuler avec sa bravoure habituelle des
idées dont, malgré tout, et au fond de lui-même l’orthodoxie lui
apparaissait malaisée à soutenir? Peut-être plus simplement sa
conception de la destinée mystique des Juifs flottant en lui à l’état de
brume inconsistante, et l’obsédant, comme l’aurait fait un songe,
chercha-t-il à s’en délivrer en la condensant dans un livre?
Quoi qu’il en soit, il semble bien qu’à certaines époques, et notamment
lorsqu’il conçut le _Salut par les Juifs_, l’erreur le hanta de ceux qui
attendent une incarnation du Saint-Esprit précédant de peu la fin du
monde. C’est ce qu’ils nomment le _troisième Règne_, le premier étant
celui du Père, notifié par l’Ancien Testament, le second, celui du Fils
avéré par les Évangiles et qui dure encore. L’originalité de Bloy
consiste en ceci que, sans se poser carrément en prophète, il a l’air
d’annoncer, d’une façon d’ailleurs vague, que ce Règne de l’Esprit
aurait les Juifs pour instruments.
D’autre part, il importe de mentionner qu’il n’a jamais manqué de
protester avec véhémence lorsque des théologiens lui faisaient observer
que, soutenant une proposition aussi insolite, il déformait les textes
sur lesquels il prétendait s’appuyer et que, par là, il se mettait en
opposition avec l’Église. Mais Bloy n’admettait pas qu’il pût s’être
trompé. En vain, une revue catholique de Lyon, très compétente en la
matière, l’avertit que son livre «aboutissait à une conclusion
hétérodoxe» et qu’il semblait proche de renouveler «l’hérésie condamnée
de Vintras». Il répondit, sur un ton de colère, que les divagations de
Vintras «lui avaient toujours fait horreur», protesta de son orthodoxie
et se plaignit qu’on lui eût causé «un préjudice énorme» devant
l’opinion. Sa lettre contenait en outre pas mal d’injures à l’adresse de
l’auteur du compte rendu. Mais d’arguments pour justifier sa thèse--pas
l’ombre (voir le _Mendiant ingrat_, p. 139-142). D’ailleurs, pas plus
dans la première édition du _Salut par les Juifs_, publiée en 1892, que
dans la seconde publiée en 1906, il n’a exposé, d’une façon nette et
précise, sa croyance touchant le _troisième Règne_. Dans cette seconde
édition il se contente d’étiqueter ses contradicteurs: _tout petits
docteurs, imbéciles, théologiens pédants_. Ce n’est pas suffisant.
Information prise, il ne semble pas du tout que Bloy ait mérité d’être
rangé sous l’étendard de Vintras qui fut un charlatan démoniaque et un
escroc. Nulle part, l’auteur du _Salut par les Juifs_, commentant avec
témérité mais avec beaucoup de vénération l’Écriture, et s’emballant en
l’honneur de l’Esprit Saint ne rappelle le banquiste véreux de
Tilly-sur-Seulles[7].
[7] Sur Vintras, voir le _Dictionnaire des hérésies_ de Pluquet
(collection Migne, t. II, p. 226 et suivantes). Il est à remarquer
que Naundorff se fit, à une époque, l’adepte de Vintras et fut, pour
cela, nommément excommunié par le pape Grégoire XVI. Le fait que ce
soi-disant Bourbon ait adhéré à cette farce sacrilège prouve à lui
seul qu’il n’était pas l’Oint du Seigneur. Si je ne me trompe, Bloy
ne parle pas de l’hérésie de Naundorff dans son _Fils de Louis
XVI_.--M. Maurice Barrès a donné un fort exact portrait de Vintras
dans son beau livre: _la Colline inspirée_.
On pourrait plutôt rapprocher, jusqu’à un certain point, les velléités
d’adhésion de Bloy au Règne du Paraclet des idées soutenues, dans
l’_Évangile éternel_, par Jean de Parme, général des frères mineurs, qui
publia ce livre en 1254. Il y avait inséré quelques écrits de Joachim de
Flore où la doctrine hétérodoxe est mentionnée avec une certaine faveur.
Mais il ne faut pas oublier que Joachim de Flore mourut avant même que
l’_Évangile éternel_ fût élaboré et que ses manuscrits portent la
mention expresse qu’il se soumet en tout au jugement de l’Église.
Celle-ci lui garda si peu rigueur qu’il est honoré comme bienheureux en
Calabre où l’on célèbre sa fête le 29 mai. Quant à Jean de Parme, son
livre fut condamné en 1260 par le pape Alexandre IV (voir Vigouroux:
_les Livres saints et la Critique rationaliste_, tome I, page 365).
Je suis absolument persuadé que si Bloy s’était cru sur le point de
verser dans l’hérésie, il se serait empressé de biffer les pages
douteuses qu’on lui signala. Malgré ses incartades et ses espiègleries,
il aimait trop l’Église pour concevoir, une minute, la pensée de s’en
séparer.
Au surplus, Bloy écrit dans sa préface de la deuxième édition ces
phrases, parfaitement orthodoxes, sur la signification de son livre:
_Le Salut par les Juifs_ fait observer que le sang qui fut versé sur
la croix pour la rédemption du genre humain, de même que celui qui est
versé invisiblement chaque jour dans le calice du Sacrement de
l’Autel, est naturellement et surnaturellement _du sang
juif_--l’immense fleuve de sang hébreu dont la source est en Abraham
et l’embouchure aux Cinq plaies du Christ.
Voilà qui est pour faire excuser quelques coups de chapeau à l’hérésie,
au cours du volume. Mais, tout de même, il faut retenir sans détour que
Bloy en faisant dériver sa proposition _le Salut par les Juifs_, de
cette phrase de Jésus dans l’Évangile selon saint Jean: _le Salut sort
des Juifs_ «sollicite» le texte d’une façon abusive. Rien de moins
obscur que l’épisode de la Samaritaine où ces mots sont prononcés.
On regrette de n’avoir pas à commenter ici, au point de vue du
symbolisme mystique, le récit de cette rencontre de Jésus avec la
pécheresse de Samarie, car c’est un des chapitres les plus profonds de
la Sainte Écriture. Bornons-nous à rappeler les versets auxquels Bloy
donne une si singulière extension:
_La femme dit:--Seigneur, je vois que tu es un prophète. Nos pères ont
adoré sur cette montagne et vous dites, vous [Juifs], que Jérusalem
est l’endroit où il faut adorer._
_Jésus lui dit:--femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur
cette montagne, ni dans Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous
adorez, vous [Samaritains], ce que vous ne connaissez point. Nous,
nous adorons ce que nous connaissons car le salut sort des Juifs. Mais
l’heure vient, et c’est maintenant où les vrais adorateurs adoreront
le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que
cherche le Père. Dieu est esprit et il faut l’adorer en esprit et en
vérité._
_La femme reprit:--Je sais que le Messie, qu’on appelle Christ, va
venir. Lors donc qu’il viendra, il nous annoncera toutes choses._
_Jésus lui dit:--Je le suis, moi qui te parle._
Or l’exégèse traditionnelle nous apprend que la Samaritaine préfigure
les nations des Gentils qui seront bientôt évangélisées par les apôtres.
En lui disant que le salut sort des Juifs et en précisant qu’on adorera
le vrai Dieu en esprit dans le monde entier et non plus seulement dans
le Temple, Jésus fait entendre que, lui-même, Juif selon la chair et
Dieu selon l’esprit, est le salut du monde parce qu’il est le Messie
annoncé.
On aura beau tourmenter le texte de toutes les façons possibles on
n’arrivera pas à lui conférer un autre sens. Et il est fâcheux que Bloy
se soit dispensé d’expliquer clairement l’addition qu’il s’est permise à
la parole du Maître: _Salus ex Judaeis._ Il ajoute _quia salus a
Judaeis_. C’est là une fantaisie toute personnelle, une déduction
injustifiée.
Quant au Règne futur de l’Esprit, les hérétiques qui répandirent cette
erreur y mirent beaucoup de complaisance car il est également impossible
de la justifier par le texte des Évangiles concernant la période qui va
de la Résurrection à l’Ascension. Les actions et les paroles de Jésus en
ce temps-là ne donnent aucune prise à l’équivoque. Il dit aux disciples:
_Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des
siècles_ (saint Mathieu, XXVIII, 20).» Il ne dit pas «Je suis avec vous
jusqu’au Règne du Paraclet.» Il leur dit encore: _Vous recevrez la vertu
de l’Esprit Saint qui surviendra en vous et vous lui rendrez témoignage
dans Jérusalem_ (_Actes des Apôtres_, I, 8). Il n’ajoute pas: «Cet
Esprit régnera après moi.» Il leur annonce tout simplement la Pentecôte.
Enfin, on ne voit pas du tout comment, dans sa préface, Bloy peut
s’autoriser du XIe chapitre de l’_Épître aux Romains_ pour prétendre que
le salut du monde se fera par les Juifs au temps de ce Règne chimérique.
Saint Paul prédit que les Juifs seront dans l’aveuglement jusqu’à ce que
«la plénitude des Gentils soient entrés dans l’Église». Ensuite Israël
sera éclairé à son tour. Mais le nom de l’Esprit Saint n’est pas
prononcé une seule fois dans ce curieux passage et il n’y est point fait
allusion.
On voit combien la thèse de Bloy se dénonce peu solide et à quel point
il manqua de prudence en s’y entêtant. C’est parce que coexistaient en
lui un mystique et un impulsif enclin à la rébellion. Le mystique, qui
_sentait_ la sève catholique bouillonner en lui d’une façon si intense,
a proclamé, en vingt occasions, le magistère de l’Église et en a parlé
comme le plus humble et le plus soumis de ses enfants. Par contre, il
arrivait quelquefois que l’impulsif s’enflammait pour cette rêverie
assurément séduisante quoique erronée: le Règne futur du Paraclet; et
alors il n’était pas loin de s’en croire le Précurseur. Mais bientôt,
tout rentrait dans l’ordre. De là, tant de belles pages dans le _Salut
par les Juifs_, tant de méditations substantielles rayonnant d’une pure
lumière--totalement orthodoxes, tant de _visions_ saisissantes. Par
exemple, celle des _Trois Vieillards_ à Hambourg. C’est aussi évocatoire
qu’une de ces eaux-fortes où Rembrandt fait grouiller le Ghetto dans une
pénombre pleine d’ors enfumés.
Il faudrait citer encore ces incomparables similitudes que Bloy découvre
entre les symboles préfiguratifs de l’Ancien Testament et la Passion
sans cesse renouvelée de Jésus. Là, sa perspicacité, nourrie d’oraisons,
éclate en traits de foudre qui nous illuminent l’âme jusqu’au tréfonds.
On admire, on s’incline et l’on demeure ébloui.
Enfin, une des vérités que Bloy développe avec le plus de complaisance,
non seulement dans ce livre mais dans son œuvre entière, c’est celle-ci:
le Christ fut et reste le Pauvre absolu. Il y revient toujours et
lorsqu’il ne se laisse pas égarer par l’orgueil, il entonne un hymne
d’allégresse parce que Dieu le marqua pour être, lui-même, un pauvre en
union étroite avec son Sauveur. Cette certitude lui dicte alors des
pages d’une merveilleuse beauté. Celle-ci, par exemple:
Il n’est pas nécessaire d’avoir fait de puissants travaux d’exégèse
pour savoir que Jésus-Christ fut le vrai pauvre,--désigné comme tel à
chaque page de l’Ancien ou du Nouveau Testament--l’unique parmi les
plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux,
le diamant solitaire et l’escarboucle d’orient de la pauvreté
magnifique, et qu’il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des
Voyants inflexibles que le peuple avait lapidés. Il eut pour compagne
«les trois pauvretés», a dit une sainte. Il fut pauvre de biens,
pauvre d’amis, pauvre de Lui-même. Cela, entre les parois visqueuses
du puits de l’Abîme. Puisqu’il était Dieu et qu’il n’avait accepté de
venir que pour prouver qu’il était Dieu en se manifestant vraiment
pauvre, il le fut dans l’irradiation et la plénitude infinie de ses
Attributs divins. Il n’y eut donc pas d’autre Victime que le pauvre et
les excès absolument incompréhensibles de cette Passion toujours
actuelle, flagrante à perpétuité, dont l’athéisme lui-même ne peut
assoupir l’effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce
que c’est que la Pauvreté, l’_élection dans la fournaise de la
Pauvreté_, selon le mot d’Isaïe qui montra les choses futures et qui
fut scié entre deux poteaux. (_Le Salut par les Juifs_, p. 43.)
Lorsqu’il écrivit ces lignes Bloy dut penser, pour se l’appliquer, à la
phrase si émouvante de saint François d’Assise: «J’ai épousé une grande
dame, veuve depuis Jésus-Christ et qui a nom sainte Pauvreté.»
Qu’un tel Époux eût légué à Bloy une telle Épouse, cette conviction lui
remplissait l’âme d’une gratitude infinie, et c’est pour cette raison
qu’il aima tant Jésus, et qu’en ses heures d’oraison lucide il se
réjouit de souffrir pour Lui, avec Lui, en Lui.
Soulignons-le, personne plus que Bloy n’a _senti_ saigner les plaies du
Crucifié. Personne n’a paraphrasé d’une façon plus poignante l’aphorisme
de Pascal: «Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde.» Il faudrait
donc être un bien étrange pharisien pour s’offusquer parce que, montant
la garde, armé d’une trique noueuse, devant la Croix d’ignominie et de
rédemption, Bloy égarait parfois ses coups sur des épaules
irresponsables. Il a si superbement tenu à distance nombre de chiens aux
gueules fétides qui eussent voulu se délecter du Sang adorable qu’on
doit lui pardonner les excès de son zèle inlassable. Et qu’on n’oublie
pas non plus la tendre sollicitude avec laquelle il sut convier maintes
brebis--noires hier, blanches aujourd’hui--à s’approcher de cette Source
aux ondes miraculeuses: le Cœur transpercé de Jésus, pour y boire la Vie
éternelle.
Disons pour conclure: il y a des _dilettantes_ incroyants qui ne
_peuvent_ goûter en Bloy que la verve formidable du pamphlétaire et les
splendeurs de son style. Il y a aussi des gens de lettres, imbus de
_pieusarderie_ sentimentale, ne concevant la religion que comme une
idylle farcie de roucoulades douceâtres et qui s’effarent à cause de ses
violences. Mais, les catholiques pauvres, qui trouvent leur nourriture
essentielle dans la communion fréquente, et qui sont ainsi les Témoins
permanents de la Passion, oui, ceux-là seuls sauront aimer Léon Bloy et
le _comprendre_--dans la profondeur.