Ce qui valut à Bloy des admirateurs nombreux, même parmi ceux que son
catholicisme intense n’atteignait pas, c’est le style superbe de ses
livres. En lui, l’artiste égale le penseur. Quelqu’un qui ne partageait
pas ses croyances a pu dire: «Jadis, quand nous n’avions pour nous
initier à la musique de Wagner que des fragments entendus aux concerts
Lamoureux, dès que l’orchestre avait exécuté un morceau de la
_Tétralogie_ ou de _Tristan_, ce qui venait ensuite, quelle qu’en fût la
réelle valeur, nous semblait banal et piteusement incolore, tant nous
demeurions sous l’empire du génie wagnérien. Ainsi des livres de Bloy:
quand on sort de les lire, il ne faut pas tout de suite aborder
l’ouvrage d’un auteur différent. Même digne d’estime, il semblerait
insignifiant.»
Il y a beaucoup de vrai dans ce rapprochement.
Le style de Bloy, tout imprégné de la sève latine, musclé, viril,
retentissant, paré de couleurs harmonieuses en leur éclat, ravira
toujours quiconque est apte à sentir la beauté.
Il n’est pas sans défaut. Par exemple, dans le _Désespéré_--première
œuvre de Bloy qui compte véritablement--la phrase, parfois, s’empâte,
s’alourdit d’épithètes redondantes, trébuche parmi des broussailles
parasites. Plus tard aussi, et assez souvent, Bloy met une complaisance
excessive à développer des images, fort pittoresques en soi, mais où la
minutie du détail écrase l’ensemble du chapitre par manque de
proportions. Telle, certaine période du _Brelan d’excommuniés_. Bloy y
reproche à l’Église contemporaine d’apprécier plus que ses grands
écrivains les larves exsangues dont les vagissements _pieusards_
feraient prendre, aux gens mal informés, la littérature religieuse pour
une chaponnière. Il ajoute: «Que dis-je? Elle est au point de préférer,
d’avantager de ses bénédictions les plus rares ceux de ses fils qu’elle
devrait cacher dans d’opaques ombres, dans d’occultes et compliqués
souterrains dont la clef serait jetée, au son des harpes et des
barbitons, dans l’abîme le plus profond du Pacifique par des cardinaux
austères, expédiés à très grands frais sur une flotte de trois cents
vaisseaux.»
Cette phrase est d’un rythme irréprochable; mais, par la place démesurée
qu’elle tient dans le chapitre, elle écrase ce qui précède et ce qui
suit. Vérifiez.
A mesure que Bloy progressait dans la connaissance du métier, ces
défauts s’atténuèrent. Ils ont presque entièrement disparu dans les
œuvres de sa maturité. C’est alors le grand style oratoire--oratoire à
ce point qu’ayant commencé à le lire des yeux, on est parfois _obligé_
de poursuivre à voix haute tellement le désir de se mettre dans
l’oreille la musique d’airain et d’or des cloches qui tintent dans ses
phrases vous sollicite.
Ce don s’épanouit au maximum dans plusieurs de ses livres et, entre
autres, dans les deux volumes de l’_Exégèse des lieux communs_. Voici
l’un des chefs-d’œuvre de Bloy, non seulement par la qualité du style,
mais par la vigueur de la satire et par sa justice vengeresse.
Louis Veuillot a dit dans ses _Mélanges_: «L’écrivain qui n’a pas, une
fois au moins, rompu en visière au goût du gros public, qui n’a jamais
su, jamais osé parler contre le sentiment de la foule, qui n’a jamais
rêvé, jamais essayé de se frayer une voie à l’encontre du torrent des
sottises générales n’est pas un écrivain. Il n’a ni la fierté, ni le
courage, ni l’indépendance d’esprit qui donnent le style et la vie aux
actes littéraires: ce n’est qu’un bourgeois qui beugle avec les autres.»
Or Bloy veut interdire ce beuglement au bourgeois. Il prétend même lui
«arracher la langue». Et, afin de démontrer l’urgence de l’opération, il
s’exprime en ces termes:
L’entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant
je ne désespère pas de la démontrer d’une exécution facile et même
agréable. Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire, dans un sens moderne et
aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la
faculté de penser et qui vit, ou paraît vivre sans avoir été
sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit,
l’authentique et incontestable Bourgeois est nécessairement borné dans
son langage à un très petit nombre de formules[3]. Le répertoire de
locutions patrimoniales qui lui suffisent est fort exigu et ne va
guère au delà de quelques centaines. Ah! si l’on était assez béni pour
lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait
aussitôt sur notre globe consolé!...
[3] Comparez à la définition de Flaubert: «J’appelle Bourgeois
quiconque pense bassement.»
Et plus loin:
Ce résultat serait obtenu, sans doute, si la céleste douceur ne
m’était pas refusée d’établir, en l’irréfutable argumentation d’une
dialectique de bronze, que les plus inanes bourgeois sont, à leur
insu, d’effrayants prophètes, qu’ils ne peuvent pas ouvrir la bouche
sans secouer les étoiles et que les abîmes de la Lumière sont
immédiatement invoqués par les gouffres de la Sottise.
Cette dernière phrase est une allusion à ce fait que beaucoup de lieux
communs prennent leur origine dans des paroles de Notre-Seigneur ou dans
des aphorismes dérobés au Saint Livre et galvaudés par l’ineptie
malfaisante des interprétations bourgeoises. Défile ensuite un carnaval
de clichés pareil à une troupe de chacals, de fouines, d’ânes, de porcs
et d’oies revêtus d’une apparence humaine et fustigés, avec un fouet de
flammes, par un bestiaire aussi clairvoyant qu’implacable.
Une ironie foudroyante, un sens âpre du comique président à ce jeu de
massacre. Tout ce que l’âme d’un commerçant malhonnête, d’un rentier
hébété par les trafics de Bourse, d’un solennel farceur, turgescent en
politique et membre de l’Académie,--comme Ribot ou Hanotaux,--de bien
d’autres «soutiens de la société» contient de vertueuse tartuferie, de
sale intrigue, de vilenie purulente est dénoncé ici en formules brèves
qui piquent comme un javelot à la pointe suraiguë ou qui fracassent le
crâne du bourgeois comme une massue héracléenne.
Bloy feint quelquefois d’approuver ses victimes. Et alors son ironie
prend une envergure formidable--par exemple, lorsqu’il commente
l’aphorisme: _les affaires sont les affaires_. Ailleurs, il arrache le
masque cauteleux d’un promulgateur de lieux communs et montre l’ignoble
visage qui se dissimulait sous une apparence de mansuétude comme dans la
_Crème des honnêtes gens_. Ou bien, il reprend le texte sacré que
viennent de polluer des bouches blasphématrices, et il en use pour
donner au bourgeois un avertissement fatidique comme dans: _Il n’y a pas
de fumée sans feu_.
Un des joyaux les mieux sertis de l’_Exégèse_, c’est le petit conte
intitulé: _On n’est pas parfait_. Avec un calme souverain, avec une
tranquille netteté d’expression, Bloy y décrit l’examen de conscience
d’un bourgeois homicide. La leçon morale jaillit de l’hyperbole énorme,
sans prêche ni commentaires affadissants, comme la pierre d’une fronde.
Il revient, à diverses reprises, sur l’état d’âme du Bourgeois
pratiquant qui s’applique à «servir deux maîtres» et il en obtient
d’effrayantes caricatures, plus exactes que des portraits. Dans cet
ordre, on citera encore: _Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous_. On
croirait, en ce morceau, entendre chuchoter un démon qui parodierait un
Sacrement.
Presque toujours, par allusion ou d’une façon directe, la Face de Dieu
outragée apparaît à l’arrière-plan de ces peintures incendiaires. Et
cette présence entrevue ou formelle leur confère une portée redoutable.
Telle, la glose de ce lieu commun: _Il n’y a que la vérité qui offense._
Voici:
J’allais l’oublier, celui-là! N’avais-je pas raison? Non seulement il
y a des vérités qui ne sont pas bonnes à entendre, mais le profond
Bourgeois nous affirme qu’il n’y a que la vérité qui l’offense. Le
mensonge ne l’offense pas, ne l’offensera jamais. C’est une espèce
d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas
assez de caresses. Quand le Mensonge s’incarnera, ce qui doit arriver
un jour, il n’aura qu’à dire: Quittez tout et suivez-moi, pour traîner
aussitôt derrière lui, non pas une douzaine de pauvres, mais des
millions de bourgeois et de bourgeoises qui le suivront partout où il
lui plaira d’aller.
Jusqu’à présent, la Vérité seule s’est incarnée: _Ego Veritas qui
loquor tecum_, et vous savez comment elle a été accueillie. Ah! on ne
s’y est pas trompé une minute: _Crucifigatur!_ Il n’y a que la VÉRITÉ
qui offense...
C’est tout de même troublant d’entendre le Bourgeois dire ces
choses-là, tranquillement, du matin au soir.
L’_Exégèse des lieux communs_ est un chef-d’œuvre. La justice y parle,
car Léon Bloy, étudiant, à la loupe, l’âme du bourgeois au XXe siècle, y
vit éclore des œufs de vipère.