PREMIÈRE PARTIE

Un homme tout en contradictions. Un orgueil formidable, une humilité

touchante. Parfois aux confins du désespoir, parfois rayonnant

d’espérance céleste. Bon par intervalles, avec un sourire d’enfant.

Haineux à certaines heures, et crachant du fiel sur quiconque lui avait

déplu. Le plus tendre des amis; le plus inique des ennemis. Vivant

presque toujours dans le paroxysme et l’hyperbole.

Sa sensibilité fut telle que le contact de son siècle lui produisait le

même effet que du poivre de Cayenne répandu à profusion sur la chair

sanguinolente d’un écorché vif. Et, à travers tant de disparates, il

demeurait passionnément épris de Jésus-Christ, parce que Notre-Seigneur

fut, sur la terre, le Pauvre absolu.

Lui-même, Bloy, se voulait, se disait, prétendait qu’on le définît un

homme d’Absolu. C’est un peu comme s’il avait déclaré: «Je suis le Fils

de Dieu!» Mais ses contemporains se chargèrent de lui apprendre qu’il ne

l’était pas. Alors, semblable à un Croisé de saint Louis, il dégainait

cette épée: son verbe acéré, pour tailler en pièces les Bourgeois comme

s’ils eussent été de vils Sarrasins. Eux fuyaient et, une fois à l’abri

de ses coups, lui criaient d’un ton goguenard: «Rien n’est absolu!»

Il le constate, avec quelle amertume! Il écrit: «La plupart des hommes

de ma génération ont entendu cela toute leur enfance. Chaque fois

qu’ivres de dégoût nous cherchâmes un tremplin pour nous évader en

bondissant et en vomissant, le Bourgeois nous apparut armé de ce foudre.

Nécessairement alors, il nous fallait réintégrer le profitable _Relatif_

et la sage Ordure» (_Exégèse des lieux communs_, première série)[1].

[1] La plupart des livres de Léon Bloy, sauf trois ou quatre, ont été

édités ou réédités à la librairie du _Mercure de France_.

Il les réintégrait. Mais le fait d’être le forçat à perpétuité du

_Relatif_ ne cessa de lui infliger de fatidiques tortures. Ce lui fut

une géhenne continuelle où ses souffrances lui arrachaient tour à tour

des imprécations et des sanglots, des rires farouches et des prières

résignées d’une poignante beauté. Comme Baudelaire, il devait s’écrier:

Certes je sortirai, quant à moi, satisfait

D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve...

Vaine plainte: la mort bienfaisante ne vint le délivrer que très tard.

Il vécut soixante-dix ans pour invectiver la bassesse et le matérialisme

suffoquant de son siècle et pour s’appliquer la loi de souffrance

rédemptrice. Malgré tant d’impatiences, de révoltes convulsives, de

rancunes trop humaines, il eut l’intuition que, seule, cette loi donne

un sens surnaturel à notre vie transitoire sur la terre. Il comprit que

Notre-Seigneur aide à porter leur croix ceux qui, Cyrénéens

persévérants, l’aident à porter la sienne dans la Voie douloureuse.

Voilà, comme on le développera plus loin, la clé mystérieuse de son

œuvre.

On étudiera, d’abord, ci-dessous, l’écrivain tel qu’il se comporta parmi

la gent de lettres. On résumera la portée de quelques-uns de ses livres;

on définira les qualités de son style.

Ensuite on tentera d’expliquer le christianisme de Bloy et de démontrer

que, tout pesé, il fut un bon serviteur de l’Église.

I

A plusieurs reprises, Léon Bloy a déclaré qu’il n’était pas un

critique,--qu’il n’entendait même rien à la critique. Il ne faut donc

lui demander ni impartialité ni analyses objectives, d’après une

doctrine d’art préconçue, des volumes qui lui tombaient sous les yeux.

Les neuf dixièmes des écrivains contemporains, il les jugeait fangeux,

grotesques ou imbéciles, et il le disait sans périphrases. Les équarrir

avec brutalité, ce fut une sorte de mission qu’il se donna. Dans

l’introduction de _Belluaires et Porchers_ il proclame hautement son

dessein:

«Pénétré de mon rôle, dit-il, et profondément convaincu que c’est la

France intellectuelle qu’on porte en terre, je marche un peu en avant

des chevaux caparaçonnés et je pousse, tous les vingt pas, de vastes et

consciencieuses clameurs--pour un salaire nul.»

Il faut d’ailleurs reconnaître que quelques-unes des exécutions

auxquelles il procéda sont très justifiées--par exemple celle d’Émile

Zola dans le pamphlet excellent qui s’intitule: _Je m’accuse_, et où la

phrase sonore, nette et incisive exprime une pensée toujours haute.

Prenant à partie ce roman d’une niaiserie compacte: _Fécondité_, il

dénonce, avec une clairvoyance implacable, le néant d’un prêche

matérialiste et humanitaire, sentimental et libidineux, préconisant,

dans le langage d’un palefrenier de haras qui se grimerait en prophète,

le «Croissez et multipliez» de la Genèse, Dieu mis, au préalable,

soigneusement à l’écart.

Bloy, par des citations bien choisies, montre l’impropriété, la

lourdeur, l’incorrection du style, l’ennui boueux qui suinte de tous les

chapitres et surtout l’ignorance à prétentions scientifiques du médiocre

qui rédigea ce livre.

Zola est aujourd’hui bien oublié et il ne subsistera sans doute pas

grand’chose de son œuvre. Mais au temps où Bloy l’écorchait vif, avec

les raffinements d’un tortionnaire expérimenté, celui que Léon Daudet

nomme «le Grand Fécal» marchait escorté d’une multitude adorante qui

encensait, d’un cœur pieux, les produits de son dévoiement. L’amas

putride de ses volumes usurpait une place considérable dans la

littérature. _Je m’accuse_ porta une pioche rougie au feu dans le tas

énorme et en restitua les fragments au dépotoir.

Personne ne lira plus jamais _Fécondité_. _Je m’accuse_ restera.

Cependant, Bloy ne fut pas toujours aussi bien inspiré. Cette part

considérable d’acrimonie qui lui gâtait le caractère lui faisait dénier

furieusement toute valeur à des écrivains dont l’œuvre ne mérite pas

un dédain aussi intégral. Que M. Maurice Barrès--première

manière--instaurant ce culte du Moi par où l’âme s’épuise en

titillations solitaires et en effusions stériles, lui fasse horreur, on

le comprend et l’on n’est pas loin de partager son antipathie. De même,

tout chrétien fervent blâme avec lui l’auteur d’_Un homme libre_ et du

_Jardin de Bérénice_ d’avoir appliqué les méthodes de formation

spirituelle dues à des saints, et ayant pour but de développer en nous

l’amour de Dieu, aux vicissitudes d’un égotisme maladif. _Petite

Secousse_ n’a pas le droit de dérober les cierges de l’autel pour en

faire des instruments de débauche. Bloy avait donc quelque raison de

s’indigner lorsqu’il s’écria dans _Belluaires et Porchers_:

Barrès n’a pu s’empêcher d’écrire des mots qui seraient bien

effrayants si l’on ne se disait pas qu’on est en présence d’un de ces

petits vétérinaires attitrés qui entretiennent par des lavements

bénins l’égalité d’âme du Psychologue. Hélas! oui, il a écrit: «Mon

royaume n’est pas de ce monde», parodiant le texte terrible à la façon

d’un malpropre fagotin égaré dans une église et contrefaisant les

gestes saints du consécrateur. «J’eus le souvenir, dit-il, de saint

Thomas d’Aquin disant à l’autel de Jésus:--Seigneur, ai-je bien parlé

de vous? Et devant Moi-même qui ai _méthodiquement_ adoré mon corps et

mon esprit, je m’interrogeai: Me suis-je cultivé selon qu’il

convenait?...»

On espère que M. Barrès regrette, à cette heure, ces assimilations

sacrilèges.

Mais, pour être équitable, Bloy, par la suite, aurait dû reconnaître

l’heureuse évolution du chantre faisandé de _Bougie Rose_. A partir des

_Déracinés_, M. Barrès cesse d’être un Narcisse de décadence. Il rentre

dans le Vrai; il s’attache fortement à la tradition nationale; il

publie, après des livres d’un style vigoureux et qui sont des merveilles

d’observation et des documents d’histoire de premier ordre comme _Leurs

Figures_, des études où la Fille aînée de l’Église: la France

foncièrement catholique, est placée dans la lumière qui convient.

Mais cela, Bloy, irréductible et aveugle en ses préventions, ne pouvait

pas s’en rendre compte. Lorsqu’il avait pris en grippe un écrivain, il

le considérait désormais comme un réprouvé, indigne du Purgatoire, et,

s’arrogeant le rôle de Justicier, il n’arrêtait pas de le pourchasser et

de le lapider avec des silex et des épluchures.

C’est ainsi que, depuis ses débuts dans les lettres jusqu’à sa mort, il

témoigna à M. Paul Bourget une haine tenace qui s’attaquait à l’homme

privé aussi bien qu’à son œuvre.--Évidemment, les livres de M. Bourget

sont d’une valeur fort inégale. Partout, même dans les mieux venus, le

style est massif, incorrect, s’encombre de truismes dignes d’être cloués

au pilori dans l’_Exégèse des lieux communs_. Un snobisme extraordinaire

oblige parfois l’auteur de _Cosmopolis_ de vanter, comme des _âmes

fines_, les plus incontestables rastaquouères, de s’extasier sur les

élégances d’hommes de clubs à cervelle de pingouin, d’attacher des ailes

d’ange aux épaules de diverses perruches blasonnées et langoureuses,

appartenant à ce qu’on est convenu d’appeler «le grand monde». Le culte

qu’il rend à la richesse semble déceler une hérédité de paysan auvergnat

que les billets de banque hypnotisent. Et puis, il a d’autres

vénérations d’une cocasserie transcendante, par exemple celle qu’il

professe pour la médecine, art très conjectural, et pour certaines

«illustrations» médicales, baudruches que l’ironie d’un nouveau Molière

devrait bien dégonfler.

Néanmoins, avec tant de défauts, M. Bourget possède des qualités

d’analyste qui ne permettent pas de le classer parmi les fantoches. S’il

a bâclé parfois des romans-feuilletons, sans observation ni art, tels

que _Némésis_, il laissera quelques livres aussi perspicaces que

véridiques parce que, malgré tout, il a le sens social.

Le _Disciple_ marque une date de l’histoire littéraire: à l’époque où le

déterminisme matérialiste empoisonnait trop d’intelligences et dirigeait

vers un mur d’impasse les tenants attardés de Taine, ce livre commença

une réaction salutaire qui, depuis, n’a fait que progresser. Le retour

très sincère--quoi qu’en prétende Bloy--de M. Bourget au catholicisme

s’affirma de plus en plus. Comme il arrive toujours lorsqu’un esprit

rend les armes aux certitudes promulguées par l’Église, son œuvre y

gagna en clairvoyance et en profondeur. Réalisation qui lui eût été bien

impossible quelques années plus tôt, il sut décrire, dans _Un Divorce_,

les opérations si délicates à retracer de la Grâce en une âme que la

privation de Dieu met au supplice. Il montra nettement que lorsque la

loi divine du mariage indissoluble est transgressée, le désordre qui en

résulte ruine la famille et, dès ce monde, frappe le coupable par les

conséquences inéluctables de son péché.

L’_Étape_, peinture vigoureuse, pleine d’exactitude, de l’anarchie des

esprits et des mœurs à la fin du XIXe siècle, fait penser à Balzac. Et,

ce qui n’est pas toujours le cas chez M. Bourget, les personnages de ce

roman vivent d’une vie intense.

Enfin, pendant la guerre, il a donné le _Sens de la Mort_, livre pensif,

d’une haute portée chrétienne. La désespérance finale d’une âme qui, par

orgueil, rejeta la foi religieuse et sombra dans le suicide, y est

évoquée avec un relief saisissant. C’est d’une psychologie remarquable.

Qui eût constaté ces évidences devant Bloy l’aurait fait rugir. Mettre

en doute la sûreté de son jugement en matière de littérature, c’était,

estimait-il, outrager l’Absolu, profaner une encyclique ou se délivrer

un brevet de crétinisme.

On peut ne voir là qu’un manque d’équilibre chez un extrême sensitif en

qui se boursouflait parfois une vanité enfantine. Mais où Bloy mérite

tous les reproches, c’est quand il s’acharne à décrier un de ses frères

en Dieu au point d’accueillir contre lui les plus ineptes légendes;

quand, mû par une misérable rancune, provenant peut-être de griefs

imaginaires, il ne se laisse même pas désarmer par la mort sanctifiée de

sa victime. On veut parler de son attitude vis-à-vis d’Huysmans.

Sans insister sur ce sujet pénible, il importe de donner un exemple de

la façon dont Bloy saisit, avec empressement, tout prétexte de salir le

caractère de l’homme qu’il hait par-dessus toutes choses. En 1912,

c’est-à-dire cinq ans après la mort d’Huysmans, M. André du Fresnois

publia un opuscule intitulé: _Une étape de la conversion d’Huysmans_, où

se lisaient des _fragments de lettres_ susceptibles, semble-t-il, de

desservir la mémoire de l’auteur d’_En Route_. Bloy en cite, avec des

clameurs d’allégresse, ce passage: «Je me contamine dans mon bureau et

trouve le temps long. Quelques pratiques tantôt religieuses, tantôt

obscènes me remontent un peu, mais c’est de durée si courte!...» Et Bloy

de commenter:

Voilà donc la recrue précieuse que nos catholiques ont tant admirée!

Ayant connu Huysmans beaucoup mieux et beaucoup plus que personne,

ayant d’ailleurs souffert par lui et pour lui, je sais et j’affirme

que sa conversion fut parfaitement sincère; mais il devint catholique

avec la très pauvre âme et la miséreuse intelligence qu’il avait,

gardant comme un trésor l’épouvantable don de salir tout ce qu’il

touchait. (_Le Pèlerin de l’Absolu_, p. 265-266.)

Si Bloy avait réfléchi, il se serait rappelé, à propos de cette lettre,

la première partie d’_En Route_. Huysmans y confesse, avec une franchise

touchante, les alternatives de débauches et de piété qui marquèrent le

début de sa marche vers Dieu (voir notamment les chapitres V et VI).

S’il avait eu pour un liard de psychologie, Bloy aurait compris que

toute conversion, à son début, implique des luttes terribles entre les

habitudes vicieuses du néophyte qui ne veulent pas se laisser dompter,

et l’âme nouvelle qui commence à naître en lui. Parfois, celle-ci est

d’abord vaincue; mais la prière et la Grâce lui donnent peu à peu des

forces pour se dégager de la pourriture antérieure. C’est à coup sûr à

cette période que se rapporte la lettre citée par M. du Fresnois.

Mais Bloy, tout à son impulsion malveillante, était fort incapable de le

reconnaître. Présenter Huysmans sous un jour odieux, tel fut son

objectif perpétuel. Rien, pas même la charité chrétienne, ne l’en put

détourner... On objectera que Huysmans l’avait jadis offensé. Soit. Mais

encore n’est-il pas singulier que Bloy se soit si peu expliqué sur la

nature de «l’horrible injustice» que Huysmans lui aurait faite?

Compulsez toute son œuvre, vous y verrez son grief sans cesse allégué;

mais quant au grief en soi, à peine un mot. Pourquoi cette réserve[2]?

[2] J’ai reçu, à ce sujet, les explications d’une personne bien

informée. Je les publierai si la question est, quelque jour,

débattue en public.

Au surplus, si Bloy avait été le chrétien absolu qu’il se vantait

d’être, il se serait souvenu d’un certain article du _Pater_ récité par

lui, tous les jours, avant la communion: _Dimitte nobis debita nostra

SICUT ET NOS dimittimus debitoribus nostris_, et il aurait pardonné.

Or, il est affligeant, mais nécessaire, de le souligner, jamais il ne

sut pardonner à ceux qui, s’imaginait-il, l’avaient lésé dans ses

intérêts ou dans son orgueil. Voyez, entre autres, les accusations qu’il

porte contre Deschamps, directeur de la _Plume_, dans le _Mendiant

ingrat_. Elles sont totalement injustifiées; celui qui écrit ces lignes

assistait à la scène de rupture et il certifie que Bloy s’en forge tous

les détails. Néanmoins, Bloy, de ce jour, n’arrêta pas de diffamer

Deschamps. Il recueillait, avec avidité, tous les ragots qui

empuantissent ces loges de concierge, les cénacles littéraires, et les

propageait sans contrôle ni remords. Bien plus, à la mort de Deschamps,

il notait dans _Mon Journal_: «On m’écrit que Léon Deschamps, impresario

de la _Plume_, a été enterré samedi matin 30 décembre. Même sort que

Rodolphe Salis. On crève au moment où l’on pense avoir fait fortune!...»

Or, tout le monde sait que Deschamps mourut complètement ruiné, tué par

les soucis d’argent.

Tel fut Bloy en tant qu’informateur des incidents de la vie littéraire.

Qu’on soit donc assuré qu’à cet égard il ne mérite nulle créance.

On ne veut pas dire qu’il mentait de propos délibéré. Non, mais son

imagination déformatrice faussait automatiquement les faits et ensuite

les lui représentait comme les indices de l’infamie ou des intentions

hostiles d’autrui. Il y avait un peu de manie de la persécution dans cet

état d’esprit.

S’il ne faisait nul cas de la plupart des littérateurs contemporains,

par contre il avait des admirations violentes et les exprimait avec une

superbe grandiloquence. Il vénérait Balzac; il aimait Barbey

d’Aurevilly, Hello, Verlaine dont il loua le génie dans ce petit volume

fort perspicace et tout imprégné de dilection fraternelle: _Un Brelan

d’excommuniés_. Il goûtait Benson, Joergensen, Émile Baumann. Il écrivit

pour les _Derniers Refuges_ de Mlle Jeanne Termier, le _seul_ poète

mystique qui ait paru depuis la mort de Verlaine, une fort belle

préface. Pour d’Aurevilly, non seulement il comprit son art à merveille,

mais encore il le vengea des attaques niaises d’un sot du nom de Grelé.

De Villiers de l’Isle-Adam, il sculpta un solide médaillon tout en

faisant des réserves judicieuses sur l’hégélianisme qui embrume çà et là

la pensée de l’admirable auteur de l’_Ève future_.

Il est vrai que, parfois, et pour des causes souvent puériles, l’estime

qu’il accordait à ses préférés subissait de brusques éclipses. S’il

apprécia intégralement ce chef-d’œuvre du génial Benson: _le Maître de

la Terre_, il comprit mal et méconnut la Mystique profonde qui régit

l’affabulation de _Franck Guiseley_ et celle des _Conventionalistes_.

Joergensen, dont il avait, d’un trait sûr, défini les premières œuvres,

fut soudain voué aux gémonies pour avoir oublié de citer _Je m’accuse_

dans un article sur la mort de Zola (voir _Quatre ans de captivité à

Cochons-sur-Marne_). L’auteur excellent de _Saint François d’Assise_ et

des _Pèlerinages franciscains_, qui fut pour Bloy un ami toujours

dévoué, ne méritait pas cette avanie.

Cette susceptibilité révèle l’importance énorme qu’il attachait à ses

moindres écrits. Littéralement, il se croyait incapable d’accoucher d’un

livre qui ne fût pas un chef-d’œuvre. Il n’y a qu’à feuilleter ses

autobiographies au jour le jour pour le constater. Que le monde entier

ne reconnût point son génie, ce lui causait un douloureux étonnement. De

là, des récriminations quelque peu enfantines.

Elles sont d’autant moins justifiées que, dès ses commencements, il eut

un groupe d’admirateurs qui ne cessa de s’accroître et qui ne lui

ménageait pas les éloges. Mais rien ne pouvait le satisfaire. Bien qu’il

proclamât son mépris total pour la publicité des journaux à grand

tirage, il ne laissait pas de savourer l’aubaine lorsque quelqu’un de

ceux qui eurent pouvoir d’y conférer de la notoriété signalait l’un de

ses volumes.

«Cette fois, pensait-il, c’est la gloire et les mufles vont s’incliner

devant moi...» Or, rien de tel ne se produisait. Quand Mirbeau--qui fut

un brave impulsif, possédant un certain esprit de justice, quoiqu’il

blasphémât comme cent mille diables--consacra un article chaleureux à la

_Femme pauvre_, Bloy espéra un succès. Le succès de grand public ne vint

pas. Mais Bloy, qui ne put jamais comprendre que son art était d’une

qualité trop élevée pour conquérir la multitude, attribua ce déboire au

fait que l’article avait paru le matin du Grand Prix, «jour où,

écrit-il, personne ne lit rien».

Non, ni le Grand Prix, ni toute autre circonstance adventice n’avaient

rien à voir avec ce manque de retentissement. Les causes de l’obscurité

relative où Bloy vécut jusqu’à son décès étaient ailleurs. Il n’est pas

difficile de les apercevoir.

D’abord, un homme qui, à chaque lever de soleil, vide consciencieusement

son pot de chambre sur la tête des «bourgeois» ne doit pas s’attendre au

suffrage de la Bourgeoisie--que celle-ci soit «bien pensante» ou qu’elle

adore la déesse Raison. Or Bloy procédait à cette opération avec une

régularité parfaite. Ajoutons tout de suite qu’on se garde de lui en

faire un reproche. Sa position vis-à-vis du «gros public» est symbolisée

par une anecdote qu’il plaça dans l’_Exégèse des lieux communs_

(_nouvelle série_):

J’ai connu, dit-il, un épicier dans le temps de ma célèbre captivité à

_Cochons-sur-Marne_. Un jour que le total de ses additions me

suffoquait, il proposa loyalement de m’ouvrir ses livres... _Je lirai

vos livres_, lui dis-je, _quand vous aurez lu les miens..._

L’épicier ne les aurait lus ni pour or ni pour argent. Et comme, depuis

le romantisme, l’épicier résume le tiers état, Bloy enfourchait la

Chimère quand il l’engageait à découvrir ses œuvres. Mais il ne voulut

jamais admettre qu’il y eût incompatibilité irréductible entre les

façons de penser du Bourgeois et les siennes. Plutôt que de se rendre à

cette évidence, il cherchait les explications les plus déraisonnables à

ses déboires.

Au commencement du _Désespéré_, il les attribue au triomphe des romans

de Georges Ohnet, «l’ineffable bossu millionnaire et avare, l’imbécile

auteur du _Maître de Forges_, qu’une stricte justice devrait contraindre

à pensionner les gens de talent, dont il vole le salaire et idiotifie le

public» (page 14).

Bloy se figurait peut-être que si Ohnet avait disparu, comme Romulus,

dans une apothéose, ledit public se serait précipité, avec enthousiasme,

dans les librairies pour acquérir les volumes des grands écrivains

jusqu’alors méconnus. Quelle erreur! L’affinité entre Ohnet et les

innombrables lecteurs de ses élucubrations était bien trop grande pour

que ceux-ci vinssent jamais à goûter la _vraie_ littérature. A public

bourgeois, fournisseur bourgeois; c’est une loi inéluctable. Et il est

vraiment puéril de dépenser de l’énergie à s’en indigner.

Mais Bloy n’acceptait pas cette loi. Il ne cessait d’étiqueter, en

vociférant, l’inoffensif Ohnet «voleur de gloire»--et il n’en acquit pas

un lecteur de plus. Ce dont il faut le féliciter sans arrière-pensée.

Un autre motif de son défaut de vaste notoriété, c’était l’inaptitude

d’un grand nombre de gens de lettres à comprendre l’esprit catholique

qui donne toute leur valeur à ses plus belles pages. Les uns sont, quant

à la religion où ils furent baptisés, d’une ignorance de Papous. Ce qui

du reste leur fait commettre de bien divertissants quiproquos si,

d’aventure, ils se risquent à parler des choses religieuses. Les autres

sont des païens délibérés que le christianisme horripile, qui pratiquent

l’hédonisme et que la seule apparition d’une porte de monastère fait

cingler aussitôt vers Gnide ou vers Paphos. D’autres enfin, qui ont pris

au sérieux Homais et son ami Renan, se croiraient gâteux s’ils

admettaient le surnaturel et professent une certaine _religion de la

science_ tellement stable que ses dogmes changent environ tous les

quinze ans. Pour ces derniers le catholicisme est un fossile dont il n’y

a plus lieu de classer les débris.

Bloy ne pouvait espérer séduire ce pauvre troupeau sans pasteur. Il

s’étonnait pourtant d’en être méconnu. Même, il aurait voulu qu’ils

répondissent aux injures qu’il leur décochait par des actes de

déférence. C’était trop demander à la nature humaine.

Mais ce qui l’indignait encore davantage, c’était que la majorité du

clergé parût ignorer ses livres. «Les curés, s’écriait-il, ont fait le

vœu solennel de ne rien lire jusqu’au jugement dernier!»

La boutade est amusante; elle porte à faux. Des prêtres le lisaient;

mais il n’est pas surprenant qu’ils se soient abstenus de témoigner leur

approbation à un écrivain qui sabrait, à tort et à travers, pape,

cardinaux, évêques, séculiers et réguliers, tout en se décernant le

titre de soutien inébranlable de l’Église. D’ailleurs, ce qui prouve

leur indulgence foncière, c’est que Bloy n’a jamais été menacé de

l’Index. Quoiqu’on ait avancé le contraire, l’Église ne déteste pas ses

enfants terribles. Elle leur passe bien des incartades--pourvu qu’ils ne

touchent pas au _Credo_. Et Bloy n’y a jamais touché.

Il y a une autre raison, fort simple, qui explique l’abstention relative

du clergé, celle-ci: la plupart des prêtres sont très pauvres; les

livres coûtent cher; et, de plus, les mille soins absorbants de leur

ministère ne leur laissent pas le loisir de s’adonner à la lecture. De

l’aube à la nuit tombée, les offices, le confessionnal, les œuvres

absorbent tous leurs instants. Et c’est à peine si, rompus de fatigue,

ils trouvent, avant un repos bref, le temps de lire leur bréviaire. Dire

cela, ce n’est point tenter une apologie dont notre clergé n’a pas

besoin, c’est constater un fait.

Il faut donc répéter ici ce qu’on a formulé ci-dessus à propos des

péripéties de la vie littéraire. Quand Bloy, traitant de l’Église

militante, s’indigne ou se courrouce à cause de tel incident qu’il

interprète selon sa manie dénigrante, neuf fois sur dix, il est

nécessaire de mettre au point.

En somme, il y avait en lui un démon sarcastique qui tentait fréquemment

d’égarer le grand chrétien qu’il était au fond. Assez souvent ce

chambardeur interne, aux embûches corrosives, le faisait choper, mais

une visite au Saint Sacrement le remettait presque toujours et assez

vite sur pied.

En outre, il y a un fait capital qu’il faut se garder d’oublier

lorsqu’on écrit sur Bloy, c’est la misère atroce qui le supplicia

pendant la plus grande partie de son existence--non seulement lui seul

aux années de célibat, mais, après son mariage, sa femme et ses enfants

dont deux en moururent! Certes, cette indigence meurtrière explique,

justifie même ses colères imprécatoires et, en partie, les malédictions

qu’il fulminait contre les égoïstes et les satisfaits. Se sentir une

force de géant et se trouver souvent réduit à l’impuissance par le

manque d’aliments. Aimer les siens d’une affection véhémente et les voir

privés du plus strict nécessaire. Concevoir une œuvre magnifique et,

faute de ressources, n’en pouvoir réaliser quelques parcelles qu’à de

longs intervalles et au prix d’efforts épuisants. Quel cercle de l’enfer

ou, plutôt, quel ardent Purgatoire! Le miracle, c’est qu’il n’ait pas

plié sous les railleries fangeuses de certains journalistes, sous le

silence calculé de «chers confrères» plus ou moins envieux, qu’il n’ait

pas écouté les conseils timides d’amis incompréhensifs qui l’adjuraient

d’édulcorer «sa manière».

La société actuelle, matérialisée jusqu’aux moelles, hait, d’une haine

irréductible, la pauvreté. Elle lui apparaît une souillon répugnante

qu’il sied de huer, de traquer, d’abolir sous les gravats. Mais surtout,

qu’un pauvre se veuille _tel_ par amour pour ce Jésus qui n’avait _pas

même une pierre où reposer sa tête_, c’est le crime qu’elle ne saurait

absoudre. Bloy fut ce pauvre; c’est pourquoi tant de gens aux goussets

lourds d’écus le regardaient souffrir avec un mélange de dégoût et

d’effroi. D’autres, des esthètes, capables de vendre leur mère pour se

donner une sensation nouvelle, disaient: «Il ne faut pas venir en aide à

Bloy; la misère lui fait pousser de si beaux cris!»

Oui, cela fut écrit par un puant bien renté dont on pourrait citer le

nom. Bloy, aux heures d’oraison, écartait ces immondices de réprouvés.

Les yeux levés sur le Crucifix radieux, il poursuivait sa tâche de

_témoin_ des Évangiles; ne sachant pas, ne voulant pas se vendre, il

donnait ce qu’il avait: le pain de la Parole unique,--et des âmes en

détresse étaient sauvées.

Il écrit:

--Bon Dieu ou bon diable, c’est toujours ça de vendu!

Exclamation d’un vendeur de la rue, jet de lumière sur le XXe siècle.

Dieu et le diable sont hors de cause et de plus en plus. Leur

affirmation ou leur négation fut un jeu pour l’âge puéril de

l’Humanité. Devenue raisonnable enfin, la race humaine vendra

exclusivement. Elle vendra tout.--Malheur à celui qui donne! Malheur à

la Jérusalem de celui qui donne! Malheur à moi!...

Est-ce bien _malheur_ qu’il faut dire?

Tu es si pauvre que tu as pu donner aux plus riches. Tu t’es donné

toi-même avec une telle profusion que Celui qui a racheté tous les

hommes ne sait presque plus ce qu’il te doit. La munificence des

Crésus fait pitié si on la compare à une goutte de la sueur du front

d’un pauvre qui travaille pour Jésus-Christ.

Tes livres étouffés et permanents, qui ressemblent à des nuits

d’amour, ont consolé trois ou quatre désespérés; ils ont rapatrié une

demi-douzaine d’aveugles en exil qui tâtonnaient inutilement vers la

Lumière; ils ont restitué à Jésus-Christ le bon Larron qui ne savait

pas que cet effrayant supplicié eût un royaume... Est-ce que cela se

paie, sinon par l’ignominie et les tourments? (Préface de

l’_Invendable_.)

Bloy eut le droit de se rendre ce témoignage. Et il eut aussi le droit

de s’écrier, comparant son œuvre aux saletés plus ou moins musquées qui

pullulent dans la littérature d’aujourd’hui: «Je vise souvent à la tête,

parfois au cœur--jamais plus bas!»

Léon Bloy : Essai de critique équitable · 第 4 / 18 题