Il l’aima avec une sorte d’extase. Dans la première montée de son amour
et de sa force comblée, il ne goûtait que sa propre joie et
l’accomplissement de son rêve. Sylvie le ravissait par une parole, un
mouvement de son corps, une lumière de ses yeux. Il vivait dans une
ardente saison, qui, si elle change, devient plus enchanteresse. Peu à
peu, n’ayant plus à commander des hommes ni à conclure de gros marchés
préparés de longue main, sortant de ce dur chemin où il avait marché
sans cesse, il eut le loisir de regarder au fond de lui. Il essaya
d’écarter l’angoisse qui montait, en s’occupant de mettre en valeur les
domaines d’Argé, mais ces soins lui parurent vite puérils.
Marie-Gabriel avait sept ans, ce que les hommes appellent l’âge de
raison. Jacques décida de lui apprendre les éléments d’arithmétique. Il
choisit pour le divertir les livres où le bon Perrault conte des fables.
Ils se promenèrent ensemble dans la campagne et Jacques répondait à
l’enfant qui l’interrogeait sur les plantes, les arbres, les eaux et les
vents. Il l’instruisait avec la plus grande douceur; mais, un jour, il
reconnut en tremblant que Marie-Gabriel ressemblait de plus en plus à
Claude d’Argé.
Sylvie s’étonna des humeurs sombres et des silences qui coupaient sans
apparente raison, les signes du bonheur que montrait Jacques, quand il
se tenait d’habitude à ses côtés. Quel sentiment, quel terrible souvenir
l’étreignait, lorsqu’il passait des heures étendu sur un sopha et plein
d’hébétude? Il disait à Sylvie qui l’interrogeait:
--Je suis étrangement alourdi. Quand le désir d’arriver au but que je
m’étais proposé me portait, je me sentais insaisissable.
Il semblait qu’il n’osât plus parcourir les salles du château, comme si
un ennemi redoutable l’attendait derrière quelque porte pour le frapper.
Un soir, Sylvie le surprit dans le salon-bibliothèque où il se
rencognait; il était accoudé sur un bureau marqueté, un livre déchiré
ouvert devant lui et il en mâchait un feuillet entre ses dents, tandis
que ses yeux restaient fixes, braqués sur un pastel qui représentait
Claude d’Argé souriant, cambré dans une veste de soie gorge-de-pigeon.
Elle s’éloigna sans bruit; une terreur confuse l’envahissait, une ombre
où tournait du mystère. Peu de temps après, il montra à table quelque
gaieté à la faveur du dîner; mais toujours Sylvie devinait sous cette
apparence une sorte de rayon noir.
Elle en fut tellement saisie, qu’elle s’écria:
--Vous souffrez!
Les yeux de Jacques se creusèrent et sa bouche se tira. Il ne put que
répondre à voix basse:
--Non, Sylvie, mais je voudrais ne plus penser...
Le souvenir ne lui laissait plus de répit. Élève de l’abbé Broussel, par
lui façonné dès l’enfance, il découvrait avec d’immenses regrets le
royaume des cœurs purs.
Il ne recevait personne, si ce n’est ses parents, ou Forclos, qui
montrait une sourde insolence et qui lui dit un jour:
--Tu n’es pas homme à t’embarrasser de vétilles. Je suis seul à savoir.
Jacques l’avait regardé de telle façon, qu’il s’était éloigné en hâte,
avec le sentiment qu’il venait d’échapper à un grand danger.
D’une salle isolée, il avait fait une bibliothèque, où il lisait jusqu’à
ce que ses yeux se ferment de fatigue, il ne savait quelles histoires.
Nul n’osait troubler ce que l’on appelait: sa méditation. Seul, un chien
de chasse, qu’il avait élevé, grattait à sa porte; il gardait quelque
temps, sur ses genoux, la tête de l’ami silencieux. Parfois, il se
levait du sopha où il s’étendait comme sous un rocher; un miroir luisait
dans un angle; il s’en approchait et ne se reconnaissait plus. Ou bien,
il s’agenouillait et grondait, tout replié:
--Puis-je vous prier, mon Dieu, vous que l’abbé Broussel aimait. Ayez
pitié de moi...
Quand son angoisse montait trop, il sortait au plein air, sellait un
cheval et, le lançant à travers champs et châtaigneraies, il aurait
voulu s’en aller aux limites de la terre. Un soir, la bête forcée
s’abattit; il revint seul au château, se coucha et délira toute la nuit.
Des paroles si étranges lui échappèrent que Sylvie dut quitter son
chevet.
Après de tels accès, il retombait dans des torpeurs que rien ne pouvait
dissiper.
* * * * *
Noël arriva. Dans la grand’salle, Sylvie avait formé, avec de la paille
de blé, une couchette où souriait un Enfant-Jésus de cire, sous une
étoile de carton doré. Elle apprenait à Marie-Gabriel de vieux airs de
la Nativité, qui tournent dans la mémoire plus doucement que la neige
et, tous deux, ils recueillaient la paix que les anges laissent tomber
du ciel.
Depuis plus d’un mois, Jacques s’isolait davantage. En cette fête de la
divine humilité, il dit à Sylvie:
--J’ai soif d’une source qui me rafraîchirait... Pardonnez-moi cette
méchante mine que j’ai malgré moi.
Il partagea le repas du soir et demeura silencieux. Ayant mangé, il
sortit dans la cour; il se retournait, comme s’il avait peur d’être
suivi. Devant lui, la route s’enfonçait dans l’ombre. Par une nuit
semblable, il avait dénoncé Claude d’Argé qui trahissait la nation. Il
aurait pu le livrer au district de Bonnal, mais il fallait le saisir au
nœud même de l’intrigue.
Ce soir, il revenait sur cette trace chaude que tous les hivers du monde
n’eussent pu effacer ni refroidir. Il marcha quelque temps sur la route,
dont il connaissait les moindres accidents depuis qu’il l’avait suivie,
à cheval, derrière Claude, jusqu’à Poitiers. Et, tout à coup, il se
demanda pourquoi il s’attardait en ces lieux, à cette heure. Il n’osait
se répondre à soi-même; Claude n’était plus le conspirateur, mais
l’homme toujours aimé de Sylvie.
Il revint au château et parut sur le seuil de la salle où se tenaient
Sylvie et Marie-Gabriell, près d’un trop clair feu de bois. Il supplia:
--Sylvie, priez pour moi...
Elle le fixa un moment, mais, se faisant violence, elle continua sa
prière, à laquelle répondait l’enfant.
* * * * *
Le lendemain, de bon matin, il alla à Bonnal chez ses parents. Il écouta
avec humilité les paroles de sa mère et, avant de repartir, il la tint
embrassée plus longtemps que de coutume. Dans le verger, il cueillit une
fleur de perce-neige, dont il décora son habit. Le ciel s’éclairait, le
vent ayant tourné, le soleil monta.
Il regagna Argé; on l’entendit, comme autrefois, parler haut, fredonner
des refrains galants et guerriers. A midi, il s’assit à table,
magnifiquement vêtu. Il avait invité quelques concitoyens et il s’occupa
de les éblouir par des récits de bataille. Puis il se plaignit d’une vie
monotone; de nouveau, il ferait la guerre. Sylvie n’osait l’interrompre,
devinant la fureur qui le tenait.
L’après-midi, il sortit dans la campagne, avec ses invités, et tira
quelques lièvres qu’ils emportèrent.
Avant que le soleil ne fût couché, il salua Sylvie, habillé ainsi qu’un
homme qui va monter à cheval. Il annonça qu’il partait le soir même et,
transfiguré par l’adieu, il la regarda longuement. Elle lui rendit son
regard, voulut parler, se troubla, mais il s’éloigna vite, n’ayant baisé
que ses chères mains qui tremblaient.
* * * * *
Environ quatre mois après son départ, Sylvie reçut une lettre des
armées; elle portait la nouvelle de la mort de Jacques Chabane et
l’assurance que sa glorieuse mémoire passerait à tous les braves qu’il
avait commandés.