XXXIX

Comme il est doux au voyageur qui a cheminé longtemps dans la nuit,

étouffé par l’ombre, de voir grandir le jour et reparaître la beauté du

monde, ses vergers, ses prairies, les bois clairs, le nuage et la

source, toutes les formes qui se reflètent au fond de l’homme et sans

lesquelles il mourrait! Pourtant, il garde la blessure de son cœur, qui

ne peut guérir, mais s’apaise. Ainsi de Sylvie.

C’est au milieu de l’été qu’elle reprit possession du château d’Argé.

Tout lui paraissait nouveau; les fleurs brillaient dans le parc, les

allées avaient été sablées, les arbres taillés et la demeure s’animait

dans un cadre charmant, de la tiédeur de la richesse. Marie Cabiaud,

mandée en hâte, revint à Argé, près de sa mère, et montra une naïve joie

en revoyant Marie-Gabriel, qu’elle avait nourri de son lait. Jacques

Chabane était revenu aux armées; il voulait achever sa fortune, afin de

vivre en paix auprès de Sylvie. Il s’était gardé d’implorer ces

promesses qui lient autant que des serments et il n’avait pas quitté

l’humble maison de ses parents jusqu’à l’heure de son départ.

Peu à peu, Sylvie goûta le plaisir de revivre parmi de chers objets et

des meubles tout pénétrés de son passé. Le moment arriva où elle sentit

qu’elle ne les pourrait plus quitter. Elle qui n’avait jamais osé

dénombrer ses douleurs, elle tremblait à la pensée que le miracle

s’évanouît et qu’elle pût reprendre le courant de tant de pauvres

journées. Elle pensait à Claude et demandait qu’il lui permît d’écouter

Jacques Chabane et de lui laisser une part d’amour. Mais rien ne lui

répondait et à ses questions succédait un grand silence. Jacques Chabane

lui écrivait de longues lettres où il lui découvrait son désir avec

mille détours et digressions. Sylvie songeait qu’il était d’une étoffe

rare, celui qui s’élevait ainsi, sans les appuis d’une richesse depuis

longtemps acquise. Parfois, quand le soir tombait, elle revoyait sa

figure dont certains traits d’angoisse demeuraient en elle. Elle

démêlait qu’elle avait été l’objet de ses constantes pensées, le feu

secret dont il était chargé et qui lui avait permis de renverser tout

obstacle. Elle en était flattée. Comme insensiblement, elle lui répondit

avec moins de calme et laissa percer une tendre ardeur. Maintenant,

quand Marie-Gabriel jouait près d’elle ou lisait dans un livre d’images,

elle se disait, comme si elle avait pu en douter: «C’est Jacques qui l’a

sauvé de la mort.» Dans ses prières, elle murmurait:

--Mon Dieu, il faut bien que nous tendions à votre bonheur éternel, car,

ici-bas, des liens que nous savons si fragiles nous retiennent encore.

Après qu’ils ont été brisés, nous les renouons en hâte...

Jacques Chabane lui écrivait tantôt de Paris, tantôt des bourgades où

les armées de la République enfonçaient la hampe de leurs drapeaux.

Toujours il montrait qu’il était à ses genoux et ne vivait que pour

elle. Il fit envoyer à Argé des monceaux de dentelles et de soie, des

éventails et des objets précieux, des meubles nouveaux dont les lignes

alliaient la sévérité à la grâce. Tout cela était couvert de billets

d’amour où quelques mots avaient la beauté d’un cri.

Sylvie se délassait. Elle occupait ses doigts à quelque travail de

broderie ou, suivant l’invite de la saison, elle se promenait avec

Marie-Gabriel au bord de ces prairies limousines que le soleil ne peut

faner, car elles sont enchantées par les fées de l’eau. Le malheur

desserrait sa prise. Elle faisait le chemin du Chaperon rouge pour aller

boire en quelque métairie une jatte de lait, qu’elle partageait avec

Marie-Gabriel. Le loup rentrait dans le hallier. On entendait des

bergères chanter des chansons qui étaient nées sous le règne des rois.

Claude souriait dans l’air brillant à Sylvie qui s’apaisait. L’âme

suivait la pente du bonheur, comme l’eau pure qui s’ouvrait çà et là, en

vives grappes de lumière. Cet étang que l’hiver avait assombri, mêlait

les couleurs du ciel purifié et le vent des lointaines mers ne venait

plus le tourmenter. Au retour d’une de ces promenades où elle s’aérait,

Sylvie accorda sa harpe si longtemps silencieuse et elle joua un air

mélancolique où le regret s’enlace à l’amour. Claude était auprès

d’elle, penché sur son épaule, et il savait bien que Sylvie l’aimait

toujours.

* * * * *

L’année s’écoula ainsi, tissée de jours calmes. Quand le souvenir de

tant de deuils et de tourments l’assaillait, Sylvie le repoussait.

Jacques veillait sur le bord de sa vie, et sans doute il n’en

atteindrait jamais les sources gardées par Claude que la mort avait

couronné. Elle se donnait à lui, réservant des parcelles sacrées. Au

commencement de l’année 1797, il annonça son retour; et, désormais, il

ne voulait plus s’attacher à la fortune qui lui avait souri. Il était

assez riche pour vivre près de Sylvie en veillant aux soins des

domaines. Il avait racheté la majeure partie des terres spoliées.

Ils se marièrent dans la chapelle du château. Un prêtre réfractaire

bénit leur union. La cérémonie fut entourée de mystère et nul n’osa

traiter de suspect Jacques Chabane au comble de sa fortune.

Belle Sylvie · 第 49 / 51 题