Un soir de décembre, Jeanne Cabiaud vint à Bonnal. Elle frappa à la
maison des Chabane; la mère lui répondit que Jacques travaillait avec
son père à la forge. Elle y courut.
--Le petit est malade, on a besoin de vous.
Le père Chabane était irrité que son fils fréquentât ce repaire de
nobles, mais il n’osait le réprimander.
Jacques se lava les mains et suivit en hâte Jeanne Cabiaud, qui
gémissait:
--Ça l’a pris au milieu de la nuit... La pauvre Sylvie est folle...
Chemin faisant, il se maîtrisait. Sylvie criait au secours; elle s’était
tournée vers lui, comme vers le seul ami! Par de telles voies, il
s’approcherait d’elle. Pourtant, ce Marie-Gabriel était le fils de celui
qu’il abhorrait et qui élevait une barrière qu’il ne pourrait franchir.
Et elle aimait cet homme qui trahissait la nation! Il s’apaisait en
pensant que l’enfant est toujours plus près de la mère. Et qu’elle
l’appelât, cela suffisait pour qu’il accourût.
Comme il arrivait dans la cour, Sylvie parut sur le seuil et Jacques vit
qu’un sentiment bien fort la bouleversait; à la faveur de cette
angoisse, l’atteindrait-il par surprise?
--Jacques, venez vite! s’écria-t-elle. Je meurs de tourment. Mon petit
Marie-Gabriel est pris d’une mauvaise fièvre et tousse sans arrêt, on
dirait qu’il va étouffer. Sauvez-le... Conseillez-moi, aidez-moi. Je
suis seule.
Elle l’entraîna dans la chambre où l’on entendait un souffle pressé qui
sortait d’un lit à l’ange. Sur des oreillers élevés, roulait la tête de
Marie-Gabriel. Il toussait et respirait avec peine; ses mains
s’agitaient sur le drap et son visage était empourpré.
--Maman, de l’eau, de l’eau, j’ai chaud, chaud, pleurait-il.
--Jacques, implora Sylvie en lui serrant les mains avec force, venez à
mon secours. Je perds la raison. Que l’on me prenne tout, mon Dieu, mais
qu’on me laisse mon enfant.
En hâte, elle expliqua que Marie-Gabriel avait pris froid. Jacques
Chabane considérait avec une folle jalousie ce petit être qui tenait
sous son empire cette belle Sylvie.
--Madame, dit-il, il faut agir sans retard. Il n’y a pas de médecin à
plus de cinq lieues à la ronde. Il faudrait aller jusqu’à Bellac; je
vais me procurer un cheval et je ramènerai un médecin.
Il sortit sans attendre qu’elle le remerciât. Il courut jusqu’à Bonnal,
et il eut bientôt fait d’emprunter un cheval.
Sur l’accotement de la route, il poussa la bête au trot dans ses jambes
dures. Quand il se mettait un moment au galop, il voyait devant lui,
malgré la nuit qui tombait, les yeux de Sylvie pleins de larmes. Il
exhortait de la voix sa monture, qu’il sentait plier sous lui. Bientôt
il serait mêlé à quelques assauts militaires, mais ce soir il allait
vers le cœur de Sylvie. La mort qui s’approche d’un petit enfant, comme
son pas sonne haut et couvre tous les bruits de la terre! Ce pas sonnait
dans les sabots du cheval que Jacques jetait sans trêve en avant...
... Il ralentit son allure; il entrait à Bellac; on lui montra la maison
de M. Ramond, qui était sise dans la rue de la Chapelle. Il attacha sa
monture près du seuil de l’hôtellerie du «Mouton blanc».
Ayant frappé à la porte du médecin, il fut introduit dans une salle
meublée de chaises de paille et d’une table que seul ornait un buste
d’Hippocrate.