XXVII

Depuis que le malheur s’acharnait sur la frêle Sylvie, Jacques Chabane

pensait à elle avec plus de passion. Celle qui l’avait émerveillé par sa

beauté, l’inclinait à présent par la noblesse qu’elle montrait

naturellement en des heures où tant d’autres se fussent abîmées dans le

désespoir: un blanc roseau que la tempête courbait sans le briser.

Comment, revêtu de prestige, éveillerait-il en elle un grand sentiment?

Il aurait abandonné les rêves qui lui ouvraient des horizons glorieux;

et toutes les richesses du monde ne l’eussent pas empêché de la suivre

dans la pauvreté, si elle avait pu lui dire: «Venez, ami, j’ai deviné

que vous m’aimiez et je réponds à votre cœur qui est tout plein de moi.»

Et soudain il aurait été comme un petit enfant, léger, joyeux, tout

plein d’une sorte de douce flamme. Et même il aurait accepté la mort,

pourvu qu’en mourant elle lui soufflât son âme par les lèvres, en

l’embrassant de ses bras nobles et purs. Ce désir qui le travaillait,

l’éloignait des mouvements furieux qui soulevaient un beau peuple. Les

paroles des clubs que rapportait avec emphase Pierre Forclos

l’irritaient, et il se montrait moins assidu aux séances de la salle

commune.

Il espérait que Sylvie, un jour, lui permettrait de s’agenouiller à ses

pieds. Près d’elle, à présent, il gardait longtemps le silence; et quand

elle le considérait avec douceur, il croyait voir dans son regard cet

éveil qu’il attendait. Il multipliait les attentions, les présents qui

chargeaient une table trop frugale. Il pêchait dans l’étang de Bonnal

des carpes qu’il portait à Jeanne Cabiaud et il ne voulait pas qu’on le

remerciât. Les paroles aimables de Sylvie augmentaient son trouble. Il

pensait avec colère à Claude d’Argé, qui trahissait la patrie et qui

avait abandonné cette femme divine. Celui-là méritait la mort. Mais

Sylvie, quelle figure céleste! Le glaive de la loi n’avait pu la

déchirer. Sans jamais montrer ni morgue ni faiblesse, elle avait assisté

aux inventaires du château mi-ruiné de Villemonteil et de l’hôtel de

Flamare. Pauvre et comme ligotée, elle portait ces richesses éternelles

dont parle l’Évangile. Parfois, il s’étonnait que les prestiges de la

terre dont elle avait été couronnée et qu’il appelait furieusement

soi-même, fussent tout à coup moins forts que l’âme qui s’élève et

accepte, comme si elle était délivrée, loin d’être appesantie et

désolée. Heureuse et bénie celle que les biens du monde qui soufflent

l’envie des misérables n’avaient jamais dominée et qui le prouvait

aujourd’hui avec cette grâce! Mais il n’était pas assez pur pour

recevoir une telle leçon. Tandis que l’époque devenait plus frénétique,

Sylvie arrivait aux cimes qui dominent l’humaine vallée. Dans ses

veilles nocturnes, il murmurait:

--Sylvie, que n’ai-je le cœur doux et pur comme le vôtre! Hélas, ne

suis-je pas d’une étoffe trop rude et plein de la violence de ceux qui

sont trop proches de leurs racines? Ah! Sylvie, quand serai-je digne de

vous!

Il songeait à ces livres de l’abbé Prévost et de Rousseau, où le râle

des impurs s’accorde à de trop délicieuses musiques; mais Sylvie,

c’était une enfant solitaire dans la forêt et elle entrait, ainsi qu’un

rayon de l’aube, dans les domaines interdits aux hommes pesants. Et

repris par la fureur de son sang, il chassait, à l’appel du jour levant,

ces rêves où l’innocence valait plus qu’un grand peuple en armes.

Belle Sylvie · 第 34 / 51 题