Depuis que le malheur s’acharnait sur la frêle Sylvie, Jacques Chabane
pensait à elle avec plus de passion. Celle qui l’avait émerveillé par sa
beauté, l’inclinait à présent par la noblesse qu’elle montrait
naturellement en des heures où tant d’autres se fussent abîmées dans le
désespoir: un blanc roseau que la tempête courbait sans le briser.
Comment, revêtu de prestige, éveillerait-il en elle un grand sentiment?
Il aurait abandonné les rêves qui lui ouvraient des horizons glorieux;
et toutes les richesses du monde ne l’eussent pas empêché de la suivre
dans la pauvreté, si elle avait pu lui dire: «Venez, ami, j’ai deviné
que vous m’aimiez et je réponds à votre cœur qui est tout plein de moi.»
Et soudain il aurait été comme un petit enfant, léger, joyeux, tout
plein d’une sorte de douce flamme. Et même il aurait accepté la mort,
pourvu qu’en mourant elle lui soufflât son âme par les lèvres, en
l’embrassant de ses bras nobles et purs. Ce désir qui le travaillait,
l’éloignait des mouvements furieux qui soulevaient un beau peuple. Les
paroles des clubs que rapportait avec emphase Pierre Forclos
l’irritaient, et il se montrait moins assidu aux séances de la salle
commune.
Il espérait que Sylvie, un jour, lui permettrait de s’agenouiller à ses
pieds. Près d’elle, à présent, il gardait longtemps le silence; et quand
elle le considérait avec douceur, il croyait voir dans son regard cet
éveil qu’il attendait. Il multipliait les attentions, les présents qui
chargeaient une table trop frugale. Il pêchait dans l’étang de Bonnal
des carpes qu’il portait à Jeanne Cabiaud et il ne voulait pas qu’on le
remerciât. Les paroles aimables de Sylvie augmentaient son trouble. Il
pensait avec colère à Claude d’Argé, qui trahissait la patrie et qui
avait abandonné cette femme divine. Celui-là méritait la mort. Mais
Sylvie, quelle figure céleste! Le glaive de la loi n’avait pu la
déchirer. Sans jamais montrer ni morgue ni faiblesse, elle avait assisté
aux inventaires du château mi-ruiné de Villemonteil et de l’hôtel de
Flamare. Pauvre et comme ligotée, elle portait ces richesses éternelles
dont parle l’Évangile. Parfois, il s’étonnait que les prestiges de la
terre dont elle avait été couronnée et qu’il appelait furieusement
soi-même, fussent tout à coup moins forts que l’âme qui s’élève et
accepte, comme si elle était délivrée, loin d’être appesantie et
désolée. Heureuse et bénie celle que les biens du monde qui soufflent
l’envie des misérables n’avaient jamais dominée et qui le prouvait
aujourd’hui avec cette grâce! Mais il n’était pas assez pur pour
recevoir une telle leçon. Tandis que l’époque devenait plus frénétique,
Sylvie arrivait aux cimes qui dominent l’humaine vallée. Dans ses
veilles nocturnes, il murmurait:
--Sylvie, que n’ai-je le cœur doux et pur comme le vôtre! Hélas, ne
suis-je pas d’une étoffe trop rude et plein de la violence de ceux qui
sont trop proches de leurs racines? Ah! Sylvie, quand serai-je digne de
vous!
Il songeait à ces livres de l’abbé Prévost et de Rousseau, où le râle
des impurs s’accorde à de trop délicieuses musiques; mais Sylvie,
c’était une enfant solitaire dans la forêt et elle entrait, ainsi qu’un
rayon de l’aube, dans les domaines interdits aux hommes pesants. Et
repris par la fureur de son sang, il chassait, à l’appel du jour levant,
ces rêves où l’innocence valait plus qu’un grand peuple en armes.