Le 20 avril, l’état-major de la garde nationale de Limoges envoya aux
citoyens et aux camarades de Bonnal une lettre qu’un homme éloquent
avait dictée. Pierre Forclos en donna lecture dans la salle commune,
avec tant de feu que les larmes montaient aux yeux de ceux qui
l’écoutaient.
«Union, force, fidélité, voilà notre devise. Son emblème doit être tracé
sur tous les drapeaux de la garde nationale, comme il se trouve figuré
sur la poignée de nos sabres. Gravons-le à jamais, cet emblème précieux,
sur nos armes et surtout dans nos cœurs. Il soutiendra le courage qui
nous anime. Il en imposera aux ennemis qui voudraient l’abattre et nous
les verrons peu à peu se désespérer d’être isolés, foulant aux pieds les
diatribes que le souvenir des préjugés leur dictait, se mêler à nos
concerts de félicitations pour l’Assemblée nationale et pleurer
d’attendrissement de se voir admis à participer au serment d’une
inviolable fidélité, à la nation, à la loi et au roi. Nous les verrons
pénétrés du bonheur général, se présenter devant l’autel de la patrie, y
faire le sacrifice honorable de leur fortune et de leur vie. Pour les y
engager, empressons-nous, chers camarades, de leur donner l’exemple.»
Pierre Forclos osait à peine commenter cette lettre auguste. Une sorte
de divinité se levait et il tremblait d’idolâtrie. Son trouble se
dissipant, il prononça un discours coupé d’exclamations et il frappa du
poing sa poitrine creuse avec tant de force qu’une femme s’écria:
--Oh! Pas si fort, tu vas te tuer!
Il poursuivit, dressé sur la pointe des pieds:
--Je ne vois pas le seigneur d’Argé! Sa place est au milieu de nous.
Nous mépriserait-il? A-t-il oublié qu’il commande la compagnie de
Bonnal? Si cela était, il mériterait la mort.
Victorin Chansac gronda des paroles de menaces:
--On pourrait bien lui faire danser la bourrée d’Auvergne!
Une rumeur de colère s’éleva de l’assemblée peu nombreuse, mais résolue.
Quelques garçons se précipitaient vers la porte. Jacques Chabane les
arrêta. Sa haute taille, son regard en imposèrent aux plus effrénés. Il
pensait à Sylvie, qui veillait près de son enfant.
--Camarades, cria-t-il, Claude d’Argé n’est pas un ennemi de la nation,
bien au contraire! Il n’a pu venir parmi nous, car il est au chevet de
sa femme, qui est d’une santé fragile. Si nous avons l’étoffe de
vaillants soldats, nous ne sommes pas des hommes sans entrailles! En
l’absence de Claude d’Argé, je demande que six gardes nationaux soient
envoyés à la fête qui se déroulera à Limoges le 9 mai prochain.
Pierre Forclos approuva prudemment Jacques Chabane et la réunion
s’acheva sur des paroles de bonhomie.