... _Juvat immemorata ferentem
Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri_
HORAT. lib. 1. Epist. 19.
Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que
je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je
vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le
service que je vous dois m’obligent: puis qu’il est vray qu’entre le
nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à
la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel
on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à
la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec
profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque.
Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste
Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale
Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement
passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il
point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en
donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous
espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise
ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute
sorte de blasme et de calomnie.
Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer
en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de
s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences,
de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui
nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de
juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs,
sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est
vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à
propos de deux autres sortes de personnes, _Consules fiunt quotannis et
novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur._
Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces
Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon
jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si
difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle
me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres.
Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la
seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de
personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les
moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le
peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous
représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à
propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et
généreuse entreprise.
C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis
d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon
affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus
dignement acquitter qu’un autre; je vous diray librement que si vous
n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du
Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos,
vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si
bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que
suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et
à la curiosité de vos amis; mais aussi de se conserver le nom d’une des
meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France; puis que vous avez
tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre
d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets
particuliers et non communs.
Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de
vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en
toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de
vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures
que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable
à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir
facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles,
pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes; il est besoin
d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien
commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à
vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans
pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut
faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque
manque ou défaut, _adeo nihil est ab omni parte beatum_.