«Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.
«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma
chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation.
Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez
votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir
la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les
événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura
plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux,
quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi
jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous
sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait
qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si
nous n'avions rien fait pour l'obtenir?
«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris;
je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de
France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que
l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu
de mots, son histoire.
«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup
d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et
le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la
famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme
seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en
être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des
intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu,
beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos
préparatifs a un peu fait hâter cette mesure.
«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je
reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de
célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.»