--Non, dit-il, je ne savais pas...
--Ah! je croyais te l’avoir écrit. C’est à propos de mon œuvre. La
cousine Dertal s’est fait nommer vice-présidente sans m’en parler,
acheva-t-elle, les yeux étincelants de courroux.
M. Aubil, quadragénaire placide, d’esprit fin et de tempérament
nonchalant, ne put s’empêcher de sourire tant il la trouvait jolie et
tant, après six années de mariage, il était encore émerveillé de
l’extraordinaire désaccord qui existait entre la beauté délicate, frêle
et vaporeusement blonde de Mme Aubil et son caractère irascible dont
l’agressive susceptibilité était sans bornes.
«Et je me suis brouillée aussi, continua-t-elle, avec la tante Blaise
parce qu’elle n’a pas rompu avec eux en même temps que moi. Elle voulait
les ménager parce qu’elle y dîne le dimanche... Alors, tu comprends, il
a fallu qu’elle choisisse: eux ou moi. Ce serait trop commode d’être
bien avec tout le monde.
--Avec la tante Blaise aussi... répéta M. Aubil.--Mais alors il ne reste
que l’oncle Armand?...
--Oui, il ne reste que l’oncle Armand... Pourquoi hausses-tu les épaules
d’un air malheureux? Pourquoi fouilles-tu dans ta poche?...
--Pour prendre des notes, dit M. Aubil, résigné. Je m’y perds... Notre
famille est très nombreuse et tes rapports avec ses divers membres sont
un peu variables.
--Ce n’est pas de ma faute si j’ai le sentiment de de la famille très
développé, interrompit Mme Aubil frémissante. Je ressens très vivement
ce qu’on me fait... Certes, si c’étaient des indifférents je ne m’en
inquiéterais guère...
--Sans doute, sans doute, dit M. Aubil, qui consultait son carnet.
Il reprit:
«Ma petite Mathilde, au moment où la guerre a commencé tu t’es
réconciliée avec tous ceux de nos parents qui étaient mal avec toi.
Quelque temps après, exactement au mois de janvier 1915, tu m’as écrit
de ne plus envoyer de cartes postales à ta belle-sœur Madeleine parce
que tu ne la voyais plus...
--Je m’en souviens très bien, elle avait dit, dans son salon, que je
passais mes journées dans les magasins ou dans des thés, au lieu de
tricoter, ce qui était un mensonge.
--Peu après, poursuivit M. Aubil, première brouille avec la tante
Blaise...
--Elle avait dit, selon ce qu’on m’avait raconté, que tu occupais un
poste où tu n’étais pas exposé...
--Mais c’est vrai que mon poste n’est pas exposé, et il est vrai aussi
que j’y suis à ma place...
--Du reste, la tante Blaise ne l’avait pas dit. C’était une invention de
cette petite peste de Germaine...
--Avec qui tu te brouilles aussitôt, sans pour cela te réconcilier avec
la tante Blaise. Puis tu m’interdis une première fois d’écrire aux
Dertal. Puis, à ma première permission, tu t’es remise avec Madeleine et
tu as rompu avec sa sœur. Puis je reviens à Paris, tu vois de nouveau
les Dertal... Puis...
--Assez! interrompit Mme Aubil. Assez! tu t’amuses à m’exaspérer, moi
qui étais si heureuse de te revoir! Tu sais aussi bien que moi que tout
ce qui est arrivé c’est par la faute des autres! Tu ne vas pas leur
donner raison contre moi, je présume!...
Elle avait rougi, ses grands yeux bleus flambaient. M. Aubil l’admira et
tenta de l’apaiser.
--Tu as des délicatesses que tout le monde ne comprend pas, ma chérie,
explique-t-il avec douceur, et on te blesse parfois sans le vouloir.
Mais je vais les voir et en s’expliquant...
--Les voir! Aller les voir! Tu n’y penses pas! Des insolents que je ne
salue plus, des pintades hypocrites et envieuses! Je te le défends bien,
par exemple!
--C’est que je n’étais pas au courant, n’est-ce pas! Je leur ai écrit
pour annoncer mon arrivée; alors ce sera une grossièreté qui aggravera
la brouille... remarqua M. Aubil ennuyé.
Mathilde eut un rire sec.
--Justement, comme cela ils comprendront mieux. J’en ai assez d’être
leur victime... Va voir l’oncle Armand. C’est un brave homme, lui. Il ne
fait pas de cancans, et il est fidèle à ses affections. Il est le seul
de tous qui nous ait toujours aimés et qui n’ait jamais dit de mal de
nous... Va le voir dès aujourd’hui... C’est le seul parent qui nous
reste, acheva-t-elle gravement.
--En effet, en effet, constata M. Aubil, un peu ahuri de cette brusque
abolition de toute une famille qui était abondante.
Afin d’en conserver au moins le dernier vestige, et pour obéir à sa
femme, il alla le même jour rendre visite à l’oncle Armand.
Dans une rue triste, à l’entresol d’une maison sombre, une servante très
âgée précéda M. Aubil à travers des pièces délabrées et poussiéreuses.
Au coin d’un maigre feu, un petit vieillard, aux jambes enveloppées dans
une couverture, était établi. Reconnaissant son neveu, il parut effaré.
--Alors vous voilà, mon pauvre garçon! Je vous plains bien... je vous
plains bien... gémit-il.
--De quoi, mon oncle? demanda M. Aubil étonné.
--De Mathilde, reprit le vieux, de sa voix aigre et d’un air
peureux.--De Mathilde... Elle est terrible, hein?... Ils sont venus tous
me raconter... Elle leur en a fait... elle leur en a fait... Tous ont
peur... tous... Et moi aussi... Alors, hein, allez-vous-en, Aubil,
allez-vous-en, voulez-vous?... Elle pourrait venir vous chercher ici...
Je vous plains bien, mais allez-vous-en tout de suite...
«C’est un vieux fou», se dit M. Aubil lorsqu’il se retrouva dans la rue.
Mais il était extrêmement mortifié et, le soir, en retrouvant Mathilde,
il lui expliqua, avec quelques atténuations, que l’oncle Armand, qui
n’avait plus sa tête à lui, l’avait mis à la porte.
Mathilde bondit, elle jeta sur son mari un regard d’indicible reproche.
--Tu t’es brouillé avec l’oncle Armand, articula-t-elle lentement, tu
t’es brouillé avec l’oncle Armand... Et tu viendras encore dire,
n’est-ce pas, que c’est moi qui ai mauvais caractère!...