AU DELA DU MUR

Sous la pioche des maçons le pan de mur tomba avec un grand bruit et

dans un flot de poussière. Irma, qui lavait la vaisselle du déjeuner

pendant que sa mère travaillait dans l’autre pièce, se précipita à la

fenêtre de la cuisine.

Devant la petite fille, dans la haute muraille crasseuse qui,

habituellement, ensevelissait d’ombre l’étroite cour moisie, il y avait

une brèche par où s’apercevait un horizon inattendu. Autant la maison

d’Irma était sordide, autant la maison qu’elle voyait très près, de

l’autre côté du mur, lui semblait d’une somptuosité impressionnante.

Toutes les fenêtres étaient closes mais l’une d’elles, la plus proche,

s’ouvrit. Un enfant parut, un enfant au joli visage régulier, délicat et

pâle, qu’encadraient de longs cheveux bruns bouclés retombant jusqu’au

col blanc rabattu sur le vêtement de velours noir. Sur la pénombre de

l’intérieur où s’entrevoyaient des tapisseries sombres et de lourds

meubles solennels, l’enfant, dans le cadre de la fenêtre, parut à Irma

comme un portrait et elle pensa qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi

joli. Cependant, mue par une impulsion inexplicable, elle convulsa en

une grimace affreuse sa petite face criblée de taches de rousseur, et

qui n’avait pas besoin de cela pour être laide avec son nez en trompette

et ses minces yeux de travers, et elle tira la langue à la petite

apparition. Celle-ci eut un léger mouvement de recul et ferma la

fenêtre. Irma, irritée contre elle-même, retourna à sa pierre à évier.

Un grincement la rappela à la fenêtre. En face la tête d’enfant était

réapparue. Une faible voix posée traversa l’espace étroit.

--Pourquoi m’avez-vous tiré la langue?

Irma, embarrassée, dit la vérité:

--Je ne sais pas.

Il y eut un moment d’inspection mutuelle.

--Comment vous appelez-vous?

--Irma. C’est vilain, pas? Et vous?

--Édouard.

--Édouard!

Irma avait eu un mouvement de surprise.

«Vous n’êtes donc pas une fille?

--Non! répondit sèchement l’enfant, qui parut offensé.

Mais bientôt il dit qu’il avait neuf ans, apprit qu’Irma en avait onze

et lui demanda ce qu’elle faisait.

--Pour le moment je finis la vaisselle, dit-elle avec simplicité. Ce

tantôt je vais avec maman reporter son ouvrage. Et vous, ajouta-t-elle

pour qu’il y eût réciprocité de confidence, qu’est-ce que vous faites?

--Je m’ennuie. Je ne peux pas lire parce que j’ai mal à la tête et je ne

peux pas courir parce que j’ai mal au dos. Quelquefois je me promène en

voiture avec grand’mère ou ma gouvernante, mais cela ne m’amuse pas...

--Faut que je m’en aille, interrompit Irma, voilà maman qui m’appelle...

Le lendemain les maçons n’avaient pas reparu et les deux enfants se

revirent à travers la brèche.

--Bonjour... dit Irma la première.

--Bonjour, Irma. C’est exprès pour vous voir que j’ai ouvert la fenêtre,

vous savez. On me permet d’ouvrir les autres qui donnent sur le jardin,

mais celle-là c’est défendu.

Il garda le silence un instant, et de sa petite voix tranquille, reprit:

«La pièce où je suis, c’est le grand salon. C’est là où je joue.

Grand’mère reste toujours dans son petit salon, à l’autre bout de la

maison. Ici, les domestiques me laissent tranquille...

--Vous n’avez donc pas de parents? demanda Irma.

Il secoua la tête de son air las et mélancolique.

--Je n’ai plus que grand’mère... Personne ne vient jamais la voir que

des vieux, vieux... Et vous?

--J’ai maman. Et puis j’ai Jacquot qui a six ans et Nana qui a quatre

ans; c’est mes frère et sœur. Et puis papa est soldat dans l’artillerie

lourde. Et faut même que je me dépêche à mon ouvrage parce qu’on va lui

porter son paquet à l’expédition. C’est le jour. Et maman a dû veiller

ces derniers soirs pour avoir de quoi acheter les choses...

Le petit garçon eut une minute de réflexion et déclara:

--C’est vrai qu’elle a l’air bien sale, votre maison...

--Pas plus sale que la vôtre! répliqua Irma vexée. Et, avec irritation,

elle retourna tremper ses petites mains gercées dans l’eau grasse de la

vaisselle.

Le lendemain elle fut la première à ouvrir sa fenêtre et, après quelques

instants de conversation, demanda brusquement:

--N’est-ce pas que je suis très laide?

Elle l’était, en effet, d’autant plus qu’elle était devenue très rouge

sous ses taches de rousseur.

--Non, je ne trouve pas, dit Édouard en hésitant.

--Si! si! Je suis laide! Et puis mal mise! Et puis pauvre! Mais ça m’est

égal! cria Irma en tapant du pied.

Le jour suivant, pourtant, elle apparut avec une tentative de frange sur

son petit front bombé et elle avait mis son corsage des dimanches.

Édouard ne s’en aperçut pas. Il semblait animé.

--J’ai eu une idée, expliqua-t-il. Je vais demander à grand’mère de

donner de l’argent à votre mère pour que vous veniez jouer avec moi...

Il s’interrompit. Irma, pourpre et les larmes aux yeux, s’était retirée

de la fenêtre. Elle était blessée profondément sans bien savoir

pourquoi. Pourtant elle ne put longtemps se défendre de reprendre cette

conversation qui était devenue tout l’intérêt de sa misérable petite vie

et qui se poursuivit tout un mois encore. Irma racontait ses occupations

domestiques, ses courses dans les rues et les spectacles qu’elle y

voyait. Édouard s’y intéressait vivement. Il n’avait, lui, rien à

raconter, malgré les questions de la petite fille, mais il répétait

qu’il s’ennuyait.

Un jour, de sa faible voix qui était résignée, il se plaignit:

--J’ai mal à la tête, Irma. J’ai plus mal que de coutume... Alors le

médecin va venir... Je ne l’aime pas...

Plus pâle que d’ordinaire, il s’était accoudé à la barre d’appui.

--Vous n’allez pas être malade? cria Irma bouleversée...

Mais le petit, appelé sans doute, quitta la fenêtre en la fermant.

Il ne parut pas le lendemain, non plus que le jour suivant. Irma, pleine

d’angoisse, observait sans cesse les hautes fenêtres impénétrables.

Le troisième jour elle dut aller reporter de l’ouvrage. Quand elle

revint, à la fin de l’après-midi, elle resta suffoquée. Les maçons, en

son absence, avaient repris leur besogne et cela avec tant de diligence

qu’un pan de mur neuf obstruait la brèche, séparant Irma de la belle

maison, dont elle ignorait l’adresse, et de l’enfant aux longs cheveux,

dont elle ne saurait plus jamais rien. Et elle resta à pleurer en

regardant les ouvriers poser les dernières pierres.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 44 / 63 题