UN PARENT

Sept ou huit dames, importantes personnalités de la petite ville, se

trouvaient dans le salon de Mme Delaporte, lorsque parut Mme Dupré,

suivie de ses deux filles, jeunes personnes fraîches de dix-huit et

vingt ans. Mme Dupré qui se souvenait du temps, peu lointain encore, où

elle n’entrait dans ce salon qu’avec humilité, goûta le plaisir

vaniteux, non encore émoussé, d’être accueillie avec considération et de

voir l’imposante Mme Delaporte elle-même, dont l’influence mondaine

était prépondérante, s’empresser à sa rencontre. Cette dame, à l’inverse

de ses habitudes, était animée.

--Eh bien! s’écria-t-elle, il est ici! Il est arrivé ce matin!... Et

vous ne nous avez pas prévenues!...

Mme Dupré parut ahurie.

--Prévenues de quoi? Qui est arrivé?

--Votre cousin! le lieutenant Maximilien Dupré! l’aviateur fameux!... Il

vient pour soigner sa blessure à la station thermale voisine... Comme si

vous ne le saviez pas, cachottière!... L’avez-vous déjà vu?...

--Mais non, je vous assure... protesta Mme Dupré qui semblait troublée

et qu’entouraient toutes les dames parlant à la fois.

Mme Delaporte intervint.

--Nous comprenons votre discrétion, chère amie... Mais c’est pour notre

ville un grand honneur que de posséder un semblable héros et, nous

toutes, nous serions très fières et très heureuses de le connaître...

Alors, n’est-ce pas, quand il aura pris quelque repos, vous nous le

présenterez?... Chez moi, j’y compte! acheva-t-elle à l’oreille de Mme

Dupré en lui serrant la main.

Cette intimité avec Mme Delaporte avait quelque chose de si flatteur que

Mme Dupré en fut un peu enivrée.

--C’est entendu, chère amie, promit-elle, émue de se permettre tant de

familiarité.

Et, harcelée de questions sur l’officier, elle répondit de son mieux,

bien que, de temps à un autre, une préoccupation pénible embarrassât son

discours. Quand, avec ses filles, elle se retrouva dans la rue,

l’excitation de son succès tomba à l’instant et un grave souci obscurcit

son front.

--Nous allons passer prendre votre père, déclara-t-elle.

C’était l’heure où M. Dupré sortait de son bureau. Il vit de loin sa

femme et ses filles, et, en brave homme affectueux, s’empressa à leur

rencontre.

--Marchez devant, mes enfants, dit Mme Dupré.

Elle prit le bras de son mari et lui raconta ce qui s’était passé chez

Mme Delaporte. M. Dupré frémit. Une détresse figea la joie sur son

visage débonnaire, barbu de gris; ses yeux, derrière le lorgnon,

s’effarèrent.

--Qu’allons-nous faire? termina sa femme angoissée.

Il réfléchit et dit:

--Je ne sais pas... C’est épouvantable...

Il était si abattu que Mme Dupré retrouva de l’énergie.

--Voyons, voyons, Adolphe, ne nous affolons pas... Il n’y a qu’une chose

à faire: aller le trouver. Oui. Nous allons y aller tous les deux, et

tout de suite.

--Tout de suite? gémit M. Dupré.

--Oui. Nous allons passer à la maison, où les enfants resteront. Toi, tu

prendras des gants propres et ton chapeau neuf. Moi, je suis habillée,

ajouta-t-elle en jetant un regard sur sa toilette qui était d’un violet

impérieux.

* * * * *

Le lieutenant Maximilien Dupré, le bras encore en écharpe, était debout

à la fenêtre de sa chambre quand on frappa.

--C’est un monsieur et une dame pour une affaire importante, annonça une

servante.

--Importante et urgente, répéta une voix de l’autre côté de la porte.

Quelques minutes d’entretien, monsieur, nous vous en supplions...

Et, repoussant la servante, un monsieur à barbe grise, une dame vêtue de

violet, se précipitèrent dans la chambre de l’officier étonné.

--Monsieur, commença le visiteur, pardonnez-nous cette intrusion. Je

vais vous expliquer...

--Tais-toi, intervint sa compagne. Laisse-moi parler. Monsieur, d’abord

quelques mots indispensables sur nous-mêmes. Nous sommes des gens

parfaitement honorables, soyez-en sûr. Mon mari est chef de bureau à la

succursale d’un grand établissement de crédit, position de confiance.

Moi, je suis la fille d’un fonctionnaire de l’État. Mon frère est

professeur. J’ai deux filles, dont l’aînée est fiancée au fils d’un

notaire. Donc, je le répète, notre famille est parfaitement honorable...

Personne n’en peut rougir...

--Madame, je n’en doute pas, dit l’officier ahuri, mais pourquoi ces

détails?...

--Ils sont indispensables, Monsieur, indispensables... Vous allez le

comprendre: Nous nous appelons Dupré, M. et Mme Adolphe Dupré...

--Vous portez le même nom que moi?

--Justement, intervint le mari. Alors, vous comprenez?...

--Mon bon ami, laisse-moi parler, dit sa femme.

--Je ne comprends pas du tout, répondait en même temps leur

interlocuteur, dont l’étonnement croissant se mêlait d’une gaieté qu’il

réprimait.

--Monsieur, poursuivit Mme Dupré d’un air sombre, c’est votre gloire qui

est cause de tout... On nous a poussés, Monsieur. Quand votre nom a paru

dans les journaux, on nous a accablés de questions... On nous croyait

parents, vous et nous... Et... et enfin... Vous comprenez, n’est-ce pas?

Nous avons laissé croire... Ça n’a pas été calculé. C’est venu tout

seul. Nous avons été saisis dans l’engrenage de... de l’imagination...

La considération grandissait autour de nous à mesure que votre gloire

grandissait... On nous demandait des détails que nous donnions... Nous

racontions des anecdotes sur vous... Et nous étions fiers de vous, oui,

Monsieur, aussi fiers que si vraiment vous étiez notre cousin, comme on

le croit...

Mme Dupré fit une pause, puis continua avec force:

«Maintenant, nous sommes perdus si vous nous démentez... Oui, Monsieur,

perdus! Réfléchissez à notre situation dans la ville, à ma situation

auprès des personnes que je fréquente, auprès de la famille du fiancé de

ma fille... à la situation de mon mari, à son bureau... Pensez à notre

humiliation... si l’on apprend... Nous tomberions de si haut!... Nous

serions ridicules à jamais...»

Elle s’arrêta encore, et, timidement:

«Si vous vouliez, être assez bon... Ce serait en somme peu de chose.

Naturellement, nous ne vous demanderions pas de farder vous-même la

vérité... Mais si, quelquefois, au parc, nous pouvions nous promener un

peu avec vous... Et puis, si vous me permettiez de vous faire connaître

quelques-unes de mes amies... Et si vous vouliez bien signer sur

quelques albums... ce serait suffisant... Nous ne voulons pas abuser,

bien entendu...»

Haletante d’émotion, elle garda le silence. M. Dupré essuyait la sueur

de ses tempes. L’officier, sans mot dire, les considérait de son clair

regard assuré. L’aventure lui semblait divertissante; pas une seconde il

n’avait songé à s’en fâcher et il avait un peu de pitié pour ces braves

gens qui, dans toute leur vie mesquine, n’avaient jamais eu que cette

éclaircie: le reflet qu’ils avaient naïvement volé à sa gloire.

--Eh bien, ma cousine, c’est convenu, répondit-il avec indulgence.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 43 / 63 题