«Quelles vacances! vrai, quelles vacances! Ce que j’aimerais mieux être
à Paris avec papa! Ce que j’aimerais mieux être au lycée! Ce que
j’aimerais mieux être n’importe où!... Je peux dire que je compte les
jours tant je voudrais que ce soit fini!»
Seul au fond du parc, Maurice avait parlé haut. Son indignation
éprouvait le besoin de s’exhaler. Depuis trois semaines, Mlle Piégris,
faisait peser sur lui un despotisme assidu, aigre, injurieux, révoltant.
«Elle est vieille, elle est méchante, continua-t-il à demi-voix. Elle
fait exprès de m’humilier! Elle me déteste et je la déteste aussi! Quand
je la vois arriver avec ses faux cheveux, sa figure jaune, son nez
pointu et ses yeux mauvais!... Et elle est tout le temps sur votre
dos... On est juste tranquille à cette heure-ci, après le déjeuner,
pendant qu’elle fait sa sieste...»
Il resta un instant silencieux et reprit:
«Tout de même, ce que je voudrais entrer dans son salon... Il doit y
avoir des choses épatantes. Pourquoi est-ce qu’elle défend qu’on y
entre?...»
Le salon était, au rez-de-chaussée, une vaste pièce dont les persiennes
ainsi que les portes restaient soigneusement fermées. C’était simplement
parce que Mlle Piégris craignait qu’on ne lui abîmât ses meubles ou
qu’on ne lui cassât ses bibelots; mais Maurice était imaginatif et ce
qu’il considérait comme un mystère l’intriguait au plus haut degré et
lui inspirait une curiosité grandissante. Il se disait qu’entrer dans la
pièce défendue serait en quelque sorte un triomphe remporté sur Mlle
Piégris et une revanche de ses mauvais procédés.
Tout en y songeant, Maurice, le long des allées ombreuses, revint à la
maison pour prendre un livre dans sa chambre. Il gravit le perron et
entra dans le vestibule désert. Son premier regard fut pour la parte du
salon. Il tressaillit profondément. La porte était fermée mais la clé
était sur la serrure. C’était certainement la femme de charge qui l’y
avait laissée car, seule investie de la confiance de Mlle Piégris, elle
était entrée le matin même dans le salon.
Maurice eut une hésitation brève, puis rapidement, silencieusement, il
alla à la porte, l’ouvrit, retira la clé, entra et referma. Le cœur
battant, tremblant de son audace et de son triomphe, tout d’abord il
resta immobile. Encore ébloui par le grand jour il voyait mal les choses
dans la demi-clarté que les persiennes laissaient filtrer. Ses yeux
s’accoutumèrent, il distingua mieux et fut fortement déçu. Il ne savait
trop ce qu’il espérait découvrir dans ce salon fermé, mais, à coup sûr,
c’était autre chose que ces meubles, ces tentures, ces bibelots en
vitrine, ces tableaux et ces glaces. Tout cela n’avait rien de
mystérieux ni de passionnant et ne valait pas de risquer la fureur de la
tante. C’était un beau salon, voilà tout. Maurice, désappointé, voulut
cependant faire le tour de la pièce. L’image d’un vieux monsieur en
perruque l’amusa un moment; la pendule qui, sur la cheminée,
représentait la ronde des heures, lui parut curieuse, mais il était
pressé de fuir et hâtait ses pas étouffés.
Soudain il s’arrêta. Un tableau accroché très bas l’avait frappé.
C’était un portrait romanesque, de tons pâles et comme vaporeux,
représentant une séduisante figure de jeune fille au sourire
mélancolique et doux, aux grands yeux bleus rêveurs, aux joues délicates
que caressaient les grappes lustrées d’une chevelure noire. Maurice,
saisi d’admiration, pensa qu’il n’avait jamais rien vu au monde d’aussi
joli. Tous les visages qui, jusqu’alors, lui avaient paru attrayants,
soit parmi les jeunes femmes que connaissait sa mère, soit parmi les
petites filles que connaissait sa sœur, lui semblèrent soudain ternes et
laids auprès de cette exquise beauté dont il ne pouvait détacher ses
regards. Lorsque, enfin, la prudence lui fit, avec précaution, quitter
le salon il en emporta la clé résolument, se disant que pour la revoir
il braverait tous les périls.
De ce jour, Maurice ne désira plus s’en aller, et à toutes les épreuves
quotidiennes il opposa une dignité muette. Ces choses n’étaient plus
rien pour lui. Il avait son secret et des joies mystérieuses
embellissaient sa vie. Chaque après-midi, pendant le sommeil de Mlle
Piégris, furtivement il se glissait dans le salon fermé et, devant la
ravissante figure inconnue, restait de longues minutes en contemplation,
perdu dans des rêves d’aventures romanesques où, pour elle, il se
dévouait et mourait en héros...
--Qu’est-ce que vous faites ici, garnement?
C’était Mlle Piégris. Avisée de la disparition de la clé elle avait, par
principe, soupçonné aussitôt Maurice et, ayant sacrifié sa sieste pour
l’épier, elle s’était, ce jour-là, cachée dans le salon afin de l’y
surprendre. Elle tremblait de fureur.
Maurice, à la voix de sa tante, bondit, mais comment, sous ses yeux à
elle (elle, c’était le portrait) paraître un gamin qui a peur? Il resta
calme.
--Je ne fais aucun mal, ma tante. Je viens regarder cette figure qui est
si jolie.
--Tu viens regarder mon portrait? dit Mlle Piégris étonnée.
Maurice recula, bouleversé, se refusant à comprendre. Sa tante! c’était
le portrait de sa tante! Béant, il regardait la vieille demoiselle et il
regardait le portrait. Le prestige de la charmante figure, pour lui,
décroissait confusément de toute l’aversion que lui inspirait sa tante
et, par contre, cette aversion diminuait pour faire place à une sorte de
respect mystérieux.
Mlle Piégris regardait aussi son portrait et, d’une voix qui peut-être
tremblait un peu, elle dit pour elle-même:
«Oui, ç’a été moi...»
Mais elle revint bientôt au temps présent. Elle se tourna vers Maurice
et probablement avait-elle été flattée de son admiration, car elle lui
dit d’un ton doux:
«Je te permets d’entrer dans ce salon quand tu en auras envie.»
Maurice comprit qu’elle lui permettait de venir voir son portrait. Il ne
dit pas qu’il en avait maintenant beaucoup moins envie. Il ne dit rien
du tout. Il restait profondément stupéfait, étant trop jeune encore pour
savoir ce que la vie peut faire de la jeunesse.