LA VISITEUSE

Tous les quinze jours, le samedi, Isabelle Andral allait voir ses

pauvres. Elle avait bon cœur et tenait en mépris l’égoïsme. Grâce à ce

petit devoir bi-mensuel qu’elle s’imposait, elle pouvait jouir en paix

du bonheur d’être riche, jolie, encore jeune, bien portante, et d’avoir

un mari parfait, qui, depuis dix-huit ans qu’il l’avait épousée, n’avait

cessé d’être aux petits soins pour elle et de satisfaire ses moindres

désirs.

Comme l’après-midi d’automne était d’une sereine douceur, Mme Andral,

qui aimait l’hygiène et voulait combattre une légère tendance à

l’embonpoint, s’en alla à pied, du boulevard Haussmann, où elle

habitait, jusque par delà l’avenue du Maine, où habitait une des

familles qu’elle secourait.

La marche lui fit du bien. Ce jour-là, plus que de coutume, elle se

sentait heureuse de vivre et elle arriva fraîche et gaie chez ses

protégés.

C’étaient des demi-pauvres, car Isabelle Andral avait beaucoup de

délicatesse nerveuse et la détresse vraiment sordide l’impressionnait

trop cruellement. Il y avait la mère, qui était brodeuse, et trois

enfants chétifs, sages et débarbouillés. La maison était misérable, mais

le logement bien tenu, et la visiteuse put s’asseoir sur une chaise

propre.

Elle défit les paquets qu’elle avait apportés et les effusions de

gratitude de la mère, l’émerveillement timide des trois petits lui

furent très agréables. Elle savourait cette satisfaction lorsque,

soudain, des coups frappés à la cloison qui était derrière elle la

firent sursauter.

--C’est le voisin, dit la brodeuse. Mon Dieu! il vous a fait peur, ma

bonne madame. Mais c’est un vieux monsieur qui est malade, voyez-vous.

Ça le tient dans les jambes et depuis huit jours il ne se lève pas.

Alors, comme il est tout seul, on s’occupe un peu de lui. Je suis sûre

qu’il a frappé pour avoir à boire...--Je vais y aller tout à l’heure,

monsieur Buraille! cria-t-elle à travers la cloison.

Mme Andral, qui se levait pour partir, eut un petit mouvement.

--Comment s’appelle-t-il? demanda-t-elle.

--Buraille. Son petit nom c’est... Attendez donc. Un nom pas habituel...

Ah! oui, Valentin.

Mme Andral s’était détournée pour prendre son parapluie au coin de la

cheminée. Elle s’était sentie devenir toute rouge; elle avait été si

surprise... et pourtant ce nom qu’elle venait d’entendre était, depuis

des années, si bien enterré dans sa mémoire qu’elle était stupéfaite de

l’émotion qu’elle éprouvait. Du reste, elle doutait encore, mais une

vive curiosité la dominait.

--Et vous dites qu’il est très âgé? reprit-elle d’un air indifférent.

--Très âgé, non... Pour moi, il paraît plus vieux qu’il n’est... Et

c’est un drôle d’homme... Il vous raconte des histoires à n’en plus

finir... Je crois qu’il a la tête dérangée et puis, souvent, il boit un

coup... Ce qui est sûr, c’est qu’il a eu des malheurs...

--Ne le faites pas attendre... Je vais vous accompagner auprès de lui...

peut-être pourrais-je lui être utile...

--Mais, ma bonne madame, c’est sale comme tout chez lui, et puis il

n’est pas toujours de bonne humeur, objecta la brodeuse, mécontente de

fournir peut-être un nouveau protégé à sa visiteuse.

--Allez donc, dit Isabelle Andral qui, à sa suite, sortit sur le palier

et entra dans un logement voisin.

Dans une vaste chambre à peine meublée et effroyablement sale, qui

sentait aigrement la moisissure et le tabac refroidi, sur un lit de fer

à demi disloqué, un homme était assis, les jambes allongées et

enveloppées d’une couverture trouée, le dos appuyé au mur. Il était

maigre. Les mèches rares de ses cheveux poivre et sel pendaient jusqu’à

sa barbe longue. Il avait sur les épaules une seconde couverture jouant

la peau de tigre et tout en loques, et il travaillait, peignant d’une

main mal assurée de petites images qu’il rangeait à mesure sur un

tabouret qui lui servait de table. Au bruit de la porte il releva la

tête en clignant ses yeux bléphariques.

--Faut que le petit aille m’acheter un litre, dit-il, d’une voix un peu

haletante, à la brodeuse. Et puis, ce soir, il me remontera du pain et

du pâté de foie; je lui donnerai de la monnaie, mais attention, je ne

veux pas être carotté comme hier...

La brodeuse protesta et il se mit en colère. On lui avait pris dix sous,

il en était sûr. Il voulait bien payer les commissions, mais pas être

carotté.

«C’est lui, mon Dieu! c’est lui», se disait Isabelle Andral, atterrée de

retrouver dans les ruines de ses traits les vestiges du visage qu’il

avait jadis. Et elle voyait aux murs trois ou quatre vieilles esquisses,

dans un coin un chevalet démoli. Aucun doute n’était possible.»

Soudain, il l’interpella.

--Quand vous m’aurez assez regardé, Madame, je pense que vous voudrez

bien me laisser travailler... Les visites me dérangent.

Elle devint très rouge.

--Monsieur, ne croyez pas qu’une vaine curiosité... Votre voisine m’a

appris votre situation... Peut-être pourrais-je...

Il haussa les épaules.

--Non, Madame, merci. Vous ne pouvez pas... Personne ne peut... Il

faudrait me rendre ma jeunesse, ma santé, mon talent...

Dans sa voix rauque et usée, Isabelle Andral épiait les échos de la voix

qui, autrefois, l’avait émue. Elle avait hâte de s’éloigner, mais,

avant, voulut le faire parler encore et dit doucement:

--Vous avez eu des malheurs?

--Des malheurs?... Non, non, pas des malheurs, un seul, un seul, il y a

vingt ans... Oh! peu de chose... une trahison... la trahison d’une

femme... C’est banal, comme vous voyez...

--Ça y est, il recommence à extravaguer, murmura la brodeuse.

--C’est banal, je vous dis, continua l’homme qui s’animait. Elle en a

trouvé un autre qui était très riche, alors elle l’a épousé, lui, au

lieu de m’épouser, moi... Nous avions été fiancés un an, et pour elle

j’avais changé ma vie, mais est-ce que cela compte?... Ses parents

étaient des bourgeois raisonnables, vous comprenez... ma position ne se

faisait pas assez vite... Ils me signifièrent la rupture et l’emmenèrent

en voyage. Elle leur obéit. Au fond, elle était pareille à eux. Je ne

l’ai jamais revue... J’ai été fou pendant des mois. Après, j’ai essayé

d’oublier... Inutile de dire comment... Le résultat est visible ici...

Voilà l’histoire. Je n’ai besoin de personne que du gamin pour mon

litre. Bonsoir, Madame, fermez la porte en partant...

Il ricana de nouveau, bourra une vieille pipe et recommença à peindre

ses petites images.

* * * * *

Isabelle Andral, frémissante, descendait l’escalier.

«Ce sont des mensonges, ce sont des mensonges, se répétait-elle. Si j’ai

rompu avec lui, c’est parce qu’il était paresseux, violent et égoïste...

J’ai cru l’aimer, mais ce n’était pas vrai... Mon Dieu, mon Dieu, si je

l’avais épousé, quelle existence!...»

Une seconde, glacée de terreur, elle se vit vieillir, aux côtés de cet

homme, dans le taudis qu’elle quittait... Mais elle atteignait la rue et

elle hâta le pas vers tout son bonheur actuel qui lui était mille fois

plus cher à cause du cauchemar qui l’avait effleurée.

Une pensée brusque lui traversa l’esprit et l’inquiéta.

«Il ne m’a pas reconnue... Pourquoi?... Suis-je changée à ce point?»

Mais elle se souvint que, vingt ans avant, elle était mince et brune,

tandis que, maintenant, elle était un peu forte et coiffée d’or

rutilant. Et la glace d’une devanture acheva de la rassurer en lui

montrant que, si elle était différente, elle était toujours jolie.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 33 / 63 题