Devant le morceau de miroir pendu à la fenêtre il refit la raie qui
séparait ses cheveux longs et à peine gris. Il resserra sa haute cravate
romantique, endossa son veston et coiffa son feutre.
--Prosper, tâche de trouver quelques sous, ce tantôt. Il reste à peine
de quoi pour dîner, et demain on n’aura rien du tout, gémit sa femme.
Assise à côté d’une fillette maigre, d’une douzaine d’années, qui comme
elle reprisait des bas, elle était informe et sans âge dans son vieux
peignoir élimé. Levant vers son mari un visage flétri, elle reprit:
--Ah! mais c’est vrai, tu vas faire tes visites aujourd’hui, tu as mis
ton vêtement propre.
Il ne répondit pas et sortit. Sur le palier, ses deux plus jeunes
enfants se roulaient par terre avec d’autres galopins. Une voix
l’interpella comme il passait devant la porte entre-bâillée d’un taudis
où un savetier hirsute martelait une semelle.
--M’sieur Vougne, eh ben, et mon ressemelage? M’ faut mon argent, dites
donc! V’là assez longtemps que j’attends! Si c’est pas un malheur de
voir ça!
--J’y pense, comptez sur moi... jeta, d’un ton qui voulait être dégagé,
M. Vougne.
Il fila en hâte, poursuivi par les invectives du savetier et, en bas,
passa comme un trait devant la loge de la concierge pour éviter une
nouvelle algarade qu’il prévoyait.
Dans la rue, il respira. Chaque pas qu’il faisait, en l’éloignant de
chez lui, allégeait le fardeau de sa misère. Quand il atteignit un autre
quartier, il redressa son torse maigre, il frappa le trottoir d’un talon
assuré et, cessant d’être Prosper Vougne, pour devenir Gaston de
Cormalis, il se dirigea vers son atelier.
Sa vie était faite de deux parts distinctes, et l’une le consolait de
l’autre. Il était Prosper Vougne (son vrai nom qu’il abhorrait) dans la
maison populeuse et indigente de la Glacière où il logeait avec sa femme
et ses cinq enfants. Là, il se débattait contre la misère quotidienne
sans cesse aggravée, avec ses humiliations et ses besognes odieuses. Il
y souffrait sans trêve pour lui, pour ceux qui l’entouraient et par eux,
car il croyait avoir manqué sa vie à cause de son mariage, ayant épousé
très jeune, et par coup de tête, une petite provinciale extrêmement
jolie, mais sans fortune et sans éducation, qu’il avait, par la suite,
tenue soigneusement à l’écart de toutes ses relations.
Gaston de Cormalis était le nom qu’après de mûres réflexions il s’était
choisi quand il était arrivé à Paris dans l’intention de devenir un
peintre illustre. Toutes ses espérances, une à une, s’étaient dissipées
en même temps que le peu d’argent qu’il possédait, et il lui était tout
juste resté son pseudonyme qui, pour ses relations, était son vrai nom.
Il y plaçait une puérile vanité que masquait son allure apprêtée de
gravité hautaine. Il était Robert de Cormalis à l’atelier du quai
Voltaire que lui prêtait un ami toujours en voyage. Là, il recevait ses
lettres et était censé peindre, mais il ne le faisait pas parce que de
longs insuccès l’avaient découragé, et parce que, surtout, les couleurs
et les toiles coûtent cher. Il était Robert de Cormalis dans les salons
où il fréquentait encore, et où on ne savait rien de lui sinon qu’il
était un artiste homme du monde, parfaitement courtois et très brillant
causeur.
Après avoir passé à l’atelier, M. de Cormalis se dirigea vers le
boulevard des Invalides. C’était le jour de Mme Rivalte. Celle-ci,
encore belle, riche et recevant bien, était pour M. de Cormalis une
ancienne amie et la plus agréable des relations. Chez elle, il y avait
toujours beaucoup de monde et on faisait grand cas de lui. Quand, dans
son salon, il discourait avec feu sur l’art ou l’amour, au milieu d’un
cercle de jolies femmes, il oubliait entièrement, au moins pour quelques
moments, Prosper Vougne et la femme plaintive et sans distinction, et
les enfants mal mis, mal élevés, mal portants, et les créanciers
injurieux, et les cartes postales à colorier par milliers pour quelques
francs, et le logement sordide, et l’impérieuse misère.
Ayant, dans la glace d’une devanture, vérifié sa tenue et constaté que
son vêtement, qu’il entourait de sollicitude, avait encore bon air, il
entra chez Mme Rivalte. De nombreuses personnes s’y trouvaient déjà. M.
de Cormalis s’inclina devant la maîtresse de la maison, et s’éloigna un
peu après avoir échangé un salut froid avec un certain M. Presseville
qui était auprès d’elle et qu’il détestait.
Il prenait une tasse de thé tout en expliquant la peinture moderne et
ses tendances à une charmante jeune fille, lorsque Mme Rivalte
s’approcha de lui.
--Ah! monsieur de Cormalis, lui dit-elle, très aimable, j’ai un
renseignement à vous demander. C’est pour la nouvelle œuvre dont je suis
vice-présidente... Elle vous intéressera, j’en suis sûre. Son but est de
venir en aide aux artistes pauvres... Si vous saviez combien il en est
qui sont à plaindre! A ce propos, je vous ai marqué parmi les
souscripteurs. Je ne me gêne guère, vous voyez, ajouta-t-elle en riant.
--Mais voyons... vous savez bien... commença Cormalis plein d’angoisse.
Mme Rivalte l’interrompit.
--Je vous en reparlerai. Aujourd’hui il s’agit d’un renseignement. Je
fais demain ma première enquête. Une pauvre famille... une situation
affreuse: la mère, une admirable femme qui se tue à la peine pour ses
cinq enfants... C’est M. Presseville qui m’a indiqué...