Dans le petit pied-à-terre qu’ils avaient gardé à Paris et où ils
passaient un mois chaque année, M. et Mme Mailley achevaient de
s’habiller. M. Mailley semblait préoccupé, un souci ridait son front
chauve. Quand il fut prêt, il se retourna vers sa femme qui lissait ses
bandeaux gris:
--Voici dix heures, dit-il. La mère Pacifique va venir. Une dernière
fois, ma chère amie, as-tu bien réfléchi? C’est très sérieux. Résumons
la situation comme s’il s’agissait d’étrangers: M. et Mme Mailley après
fortune faite dans le commerce, se sont retirés dans une petite ville de
province, où ils vivent heureux. Ils ont gardé un pied-à-terre à Paris;
une femme de ménage est à leur service pendant les séjours qu’ils y
font. Cette femme de ménage, cette fois-ci, est malade: Elle leur en
envoie une autre. C’est une vieille qu’accompagne sa petite-fille, une
enfant de trois ans. Mme Mailley s’intéresse à cette petite et forme le
projet de la prendre avec elle, de l’emmener, de l’élever, de
l’instruire, en un mot de l’adopter... Voyons maintenant les
objections...
Mme Mailley arrêta son mari:
--Non, je t’en prie, tu me les as énumérées cent fois, et cent fois je
t’ai répondu: Un bébé ne peut pas avoir de mauvais instincts. La
grand’mère est travailleuse et honnête, depuis un mois je l’ai bien vu.
Du reste, si tu veux, prends des renseignements, ils seront bons, j’en
suis sûre. Elle est taciturne et revêche, mais ça nous est égal. Ce
n’est qu’une femme de ménage, mais si elle était millionnaire, je
n’aurais pas de projets sur sa petite-fille. Moi, je veux arracher cette
enfant, qui est charmante, à la misère, aux privations, à la maladie
peut-être, qui la guettent à Paris. Elle sera pour moi une société et
une distraction. Tu sais quel chagrin ç’a été pour moi de ne pas avoir
d’enfants... Je les aime tant!... Là-bas, je suis désœuvrée, je
m’ennuie... Toi, tu as ton café, ton bridge, tes amis. Tu t’intéresses
aux affaires du pays... Et réfléchis: cela fera le meilleur effet que
nous ramenions cette petite. On dira: les Mailley sont de braves gens,
ils font une bonne œuvre. On trouve que nous vivons comme deux égoïstes,
j’en suis sûre... Voyons, mon ami, tu ne vas pas revenir sur ta décision
maintenant?
--Mais non, puisque tu y tiens tant que ça...
Mme Mailley, joyeuse, embrassa son mari. Il y eut un coup de sonnette.
Entra une vieille à tête de chouette; dans ses bras était une jolie
enfant blonde et frêle qui, posée sur une chaise dans l’antichambre, y
resta souriante et sage.
Mme Mailley emmena la vieille en présence de M. Mailley et lui exposa
ses intentions. En l’écoutant, les yeux de la vieille s’arrondirent
encore; un étonnement désapprobateur se répandit sur sa face ravinée.
--Me prendre Berthe, ah! ben non! déclara-t-elle. Non, ça ne se peut
pas!...
--Pourquoi? Pourquoi cela? s’écria Mme Mailley avec ahurissement, car
elle s’attendait à une reconnaissance enthousiaste.
--Parce que je l’aime, tiens donc, dit la vieille, et que c’est ma
petite-fille, et que je ne sais pas ce que je deviendrais si je l’avais
plus. Ses père et mère sont morts, alors elle est à moi. C’est pas la
peine d’en dire plus long. Ma petite Berthe, m’en séparer!...
--Voyons, ma brave femme, il ne faut pas être égoïste, il faut voir
l’intérêt de l’enfant, intervint M. Mailley. Vous seriez coupable de
refuser. Du reste, pensez-y à loisir; nous en reparlerons demain.
La vieille, sans répondre, se mit au ménage, qu’elle fit tout de
travers, tant elle était absorbée. Puis elle reprit la petite Berthe et
partit.
--A demain! Réfléchissez! lui cria M. Mailley.
Il était indigné de l’égoïsme de la vieille; sa femme en était désolée.
Et tous deux, maintenant, tenaient d’autant plus à l’enfant qu’ils
n’avaient pas la certitude de l’avoir. Ainsi préoccupés, ils oublièrent
les renseignements qu’ils voulaient prendre et qui, du reste, seraient
peut-être sans objet.
La mère Pacifique reparut le lendemain. Elle assit la petite Berthe et
vint rejoindre M. et Mme Mailley qui frémissaient d’impatience. Ils
virent qu’elle était blême comme après une nuit d’insomnie.
--J’ai réfléchi, prononça-t-elle durement. Alors, je dis oui dans
l’intérêt de Berthe. Mais je ne trouve pas que ça soit bien parce qu’on
est riche d’arracher une petite fille à sa grand’mère...
Mme Mailley, ravie, saisit l’enfant et la couvrit de caresses, après
s’être assurée qu’elle était bien débarbouillée. La vieille regardait de
côté et Mme Mailley vit des larmes dans ses rides.
--Elle me fait pitié, chuchota-t-elle à son mari... Si on pouvait
l’emmener!...
--Tu es folle, protesta-t-il, suffoqué.
Le surlendemain était le jour fixé pour le départ. La vieille devait, à
midi, amener la petite fille, mais elle parut seule.
--Je ne peux pas, déclara-t-elle d’un air morne. Je garde Berthe. Je
périrai, sans elle.
Ce fut un effondrement. Les Mailley s’efforcèrent en vain de raisonner
la vieille, qui resta inflexible. Alors, ils se concertèrent. Mme
Mailley, les larmes aux yeux, suppliait son mari, qui enfin céda, et
elle revint auprès de la mère Pacifique.
--Ma brave femme, dit-elle, nous ne voulons pas permettre que votre
petite-fille soit victime de votre affection mal comprise. Venez chez
nous avec elle. Il y a, au fond du jardin de notre villa, un pavillon
que vous occuperez, et vous ferez de votre mieux, nous y comptons, pour
vous rendre utile et reconnaître ainsi notre extrême bonté.
--Ça va! Comme ça, je veux bien! dit la vieille, dont le visage s’était
éclairé. C’était mon désir de finir à la campagne.
Elle ne voulut pas consentir à laisser les Mailley emmener l’enfant le
jour même. Elle viendrait avec Berthe à la fin de la semaine. On lui
donna l’adresse et l’argent du voyage et elle s’en alla. Les Mailley
prirent le train deux heures après. Ils retrouvèrent avec joie leur
calme petite ville et leur confortable maison. Ils racontèrent
négligemment à leurs amis leur beau trait de philanthropie, et firent
débarrasser le pavillon.
Trois jours plus tard, ils déjeunaient, quand, après un coup de sonnette
à leur porte, leur servante survint, effarée.
--Monsieur, Madame, c’est une pauvresse avec une trolée de gosses. Elle
dit comme ça qu’on l’attend.
Les Mailley se précipitèrent vers le vestibule. La mère Pacifique, la
petite Berthe dans ses bras, s’y tenait. Trois gamins de cinq à neuf
ans, débiles et qui se ressemblaient, l’accompagnaient.
--Qu’est-ce que c’est? dit Mme Mailley, affolée.
--Ben quoi, c’est la mère Pacifique, comme de convenu. Et puis v’là
Berthe et ça c’est ses trois frères: Julot, Louis et Émile...