Du livre qu’elle lisait distraitement, Hélène Valgan avait levé les
yeux.
--Madame Mayville... murmura-t-elle, cherchant à rappeler des souvenirs
imprécis, ah! c’est probablement pour une œuvre... Faites entrer cette
dame, dit-elle à sa vieille bonne.
Dans le petit salon silencieux, dont les fenêtres donnaient sur un vieux
jardin de Passy, que le printemps rajeunissait, entra une jeune femme en
deuil.
--Madame?... commença Hélène.
--Je suis votre cousine, interrompit la visiteuse. Yvonne Mayville...
Vous ne vous rappelez pas?... C’est vrai que nous ne nous connaissons
pas du tout... Pourtant, nous nous sommes vues une fois, je crois, quand
nous étions enfants... Maintenant, je viens... parce que je suis trop
malheureuse... Mon mari... Pierre... il a été...
Elle ne put prononcer le dernier mot et tomba sur un siège, secouée de
sanglots et la tête dans ses mains.
Sous ses cheveux châtains, où il y avait des cheveux blancs, le fin
visage d’Hélène avait pâli. Cette douleur ravivait sa douleur à elle, sa
douleur pareille, son désespoir que les mois qui passaient ne pouvaient
engourdir. Avec un grand effort elle se domina, réussit à ne pas éclater
en sanglots elle aussi et, pour la consoler, s’approcha de sa cousine.
Celle-ci releva enfin son visage mouillé de larmes.
--Je ne peux pas... je ne peux pas me calmer, bégaya-t-elle. Je suis
trop malheureuse... Pensez, quand j’ai appris la nouvelle!... Il avait
été transporté dans un hôpital après sa blessure... Lorsque je suis
arrivée, il vivait encore et il m’a reconnue, et puis...
Elle s’interrompit de nouveau, pleurant plus fort et, après un moment,
reprit en phrases entrecoupées:
«Nous nous aimions tant!... Nous avons été si heureux!... Et maintenant
me voilà seule... c’est affreux... Si vous saviez...
--Je sais, dit à voix basse Hélène.
--Oui, oui, en effet... J’ai appris... Et c’est aussi cela qui m’a
poussée à venir... Je suis comme folle... Pensez, il y a quelques jours
à peine... Quand je suis revenue, je n’ai pu rentrer dans notre
appartement... Non, non, ç’aurait été trop horrible...
J’aurais eu trop peur... Alors, comme je n’ai plus mes parents, j’ai été
chez notre vieille tante... Vous savez bien, Mme Breuil!... J’habite
chez elle pour le moment... Mais elle est vieille, elle est maniaque,
elle est égoïste... Je sens bien que je la gêne, et elle me glace...
C’est elle qui m’a rappelé que j’avais une cousine de mon âge--vous.
Mais elle m’a dit qu’elle ne vous voyait jamais...
--Je ne vois personne, expliqua doucement Hélène Valgan. Depuis un an et
demi, je vis seule ici, avec mes souvenirs... C’est ici que j’ai vécu
avec mon mari et je sais que n’importe où ailleurs je serais plus
malheureuse encore, je vous assure...
--Oh non, non! moi je ne pourrai pas! murmura Yvonne avec un frisson. Je
ne pourrai pas maintenant...
Et, après un silence, elle ajouta:
«Pour vous, il y a un an et demi?...
--Oui, dit Hélène dont les lèvres tremblaient, oui, il y a un an et
demi... Et moi je n’ai pas pu voir mon mari une dernière fois... Il est
tombé pendant une reconnaissance qu’il commandait. Ses hommes ont voulu
le rapporter, mais le terrain, qui était miné, a sauté...
Les larmes étouffèrent sa voix. Yvonne se jeta dans ses bras, et elles
restèrent à pleurer ensemble, chacune goûtant un peu d’apaisement à ne
plus pleurer seule.
* * * * *
Trois jours après, Yvonne Mayville revint chez Hélène Valgan et y resta
plusieurs heures. Le surlendemain, elle lui fit une troisième visite et,
désormais, vint quotidiennement. Une amitié grave et douce unit bientôt
les deux jeunes femmes, et leur douleur semblable tissa entre elles des
liens très forts et chaque jour accrus.
Enfin, comme Yvonne persistait à se plaindre amèrement de la vieille
dame atrabilaire et égoïste chez qui elle s’était réfugiée, et qui
n’avait pas assez pitié d’elle, Hélène lui offrit de prendre la moitié
de son appartement de Passy, très vaste et dont plusieurs pièces étaient
vides. Dès lors elles vécurent côte à côte, souffrant moins de souffrir
à deux et pour le même motif, et elles éprouvaient l’une pour l’autre
une profonde gratitude de cette consolation.
Des mois passèrent ainsi.
Un matin d’hiver, comme Yvonne Mayville, dans sa chambre, achevait sa
toilette, elle entendit un coup de sonnette. Puis, peu après, il y eut
un cri, un grand cri d’émotion ardente, déchirante, éperdue. Elle
reconnut la voix d’Hélène et couru.
Hélène, livide, suffoquait, appuyée au mur de sa chambre. Une carte
postale couverte d’écriture était dans sa main crispée.
Yvonne, épouvantée, se précipita.
--Hélène!...
Hélène tourna vers elle des yeux de folle.
--Il est vivant! jeta-t-elle d’une voix rauque. Oui, André, mon mari!...
Il est vivant! Il est prisonnier! Il a été, des mois, malade de ses
blessures et puis il n’a pas pu écrire! Il n’explique pas... Il est
vivant! Il est prisonnier mais il est vivant! Il reviendra! Je le
reverrai!... Tu entends: il est prisonnier mais il est vivant! Sur cette
carte, c’est son écriture! C’est lui qui a écrit ça!... C’est lui!...»
Elle éclata en un rire sanglotant, dans le délire d’un bonheur si
soudain et si poignant qu’il la transfigurait et paraissait faire
vaciller sa raison.
«Tu vois, bégaya-t-elle encore, en tendant la carte à Yvonne, tu vois,
c’est lui qui a écrit ça! C’est lui! Il est vivant! Il reviendra!»
Mais Yvonne Mayville, tout d’abord stupéfaite, brusquement avait reculé.
Blême, les yeux dilatés, le visage convulsé par une souffrance affreuse,
elle restait immobile. Il y eut un lourd silence et, tout à coup:
--Et moi! cria-t-elle. Et moi!... Oh! mon Dieu, mon Dieu, et moi! Pierre
ne reviendra pas, lui! Il ne reviendra pas! Oh! je veux m’en aller! je
veux m’en aller!...»
Et, laissant là Hélène qui, absorbée dans sa joie affolée, ne l’avait
qu’à peine entendue, Yvonne se précipita vers sa chambre. Elle était si
tremblante qu’elle se cognait aux meubles et, tout en préparant sa fuite
avec une hâte fébrile, elle répétait:
«Je veux m’en aller... Je veux m’en aller...»