La petite, le bébé dans les bras, était venue à pied, se hâtant
involontairement tant elle avait peur d’être en retard. Lorsqu’elle fut
à la gare, elle vit qu’elle était en avance d’une heure. Elle se
renseigna sur l’endroit où elle devrait se poster quand arriverait le
train et elle alla s’asseoir dans un coin de l’immense salle. Elle
semblait avoir quatorze ans, elle était nu-tête, mince dans sa robe
simple; une émotion assombrissait ses yeux. Le bébé, sur ses genoux,
regardait d’un air grave passer le monde.
Quand il fut cinq heures moins le quart, elle se leva et s’avança vers
la sortie, où des groupes attendaient déjà. Bientôt le train arriva et
les soldats commencèrent à sortir. Alors la petite s’affola, car ils
étaient si nombreux et ils lui semblaient si pareils qu’elle craignait
de ne pas reconnaître celui qu’elle cherchait et elle courut de l’un à
l’autre pour mieux les voir. Le bébé, amusé par ce mouvement, riait sur
son bras.
Enfin, elle se précipita. C’était lui; elle reconnaissait sa stature
svelte, son visage brun, ses yeux clairs et sa moustache courte. Il
l’avait déjà dépassée, mais il marchait lentement, regardant autour de
lui comme s’il cherchait quelqu’un.
Il s’arrêta. La petite lui avait touché le bras. Il tourna les yeux vers
elle et tout d’abord ne sut pas où il l’avait déjà vue.
--Monsieur Rouve? balbutia-t-elle, la voix étranglée par l’angoisse qui
la ressaisissait plus aiguë maintenant qu’elle devait lui parler.
--Oui, c’est moi, dit-il, surpris.
--Vous ne me reconnaissez pas? reprit-elle, se troublant de plus en
plus. Et sans rien retrouver, dans le désarroi de son émotion, des
phrases prudentes qu’elle avait préparées, confusément elle expliqua:
«Je suis Louise Gardot, la fille du contre-maître mécanicien... Nous
sommes vos voisins de palier... Vous savez bien?... Avant, vous me
montriez les choses que vous graviez... Vous ne me reconnaissez pas?...
--Mais si! s’écria Rouve.
Et comme il était de caractère gai, qu’il était heureux d’être en
permission et que cette petite l’amusait avec son air grave, il prit un
ton cérémonieux pour s’excuser:
«Mademoiselle Louise Gardot, je vous demande mille fois pardon de ma
distraction, mais quand on se retrouve comme cela à Paris, on n’a plus
la tête à soi... Mais dites-moi donc, Berthe, ma femme, doit m’attendre
par ici. Est-ce que vous ne l’avez pas vue?
--Non, dit la petite en pâlissant tellement, et avec une voix si sourde,
que l’homme tressaillit. Non, elle n’est pas là...
--Comment elle n’est pas là! Pourquoi? Qu’y a-t-il? Il y a quelque
chose! cria Rouve, brusquement saisi d’angoisse.
La petite tremblait au point que le bébé, secoué, se cramponnait à son
cou.
--Je suis venue... pour vous dire...
--Quoi?... Qu’est-ce qui est arrivé?... Berthe est malade?...
La petite, éperdue, ne dit rien. Il lui avait saisi le bras qu’il
serrait à le lui briser.
«Parlez!... Qu’est-ce qui est arrivé?... Berthe?... Mais parlez!»
Dans les yeux de la petite il lut la vérité. Il chancela, recula, le
visage décomposé.
«Quand?... quand?... râla-t-il. Mais c’est impossible! Qu’est-ce qui est
arrivé?...
--Il y a cinq jours, dit Louise tout bas. Le matin, je suis sortie sur
le palier en entendant un cri étouffé et le bruit d’une chute. La porte
de chez vous était entre-bâillée et, derrière la porte... elle était sur
le plancher... Elle avait dû vouloir sortir pour appeler au secours, se
sentant malade... le médecin a dit que c’était une embolie...
--Il y a cinq jours, bégaya Rouve. Mais alors on l’a déjà...
--Oui, avant-hier...
Le silence tomba entre eux. L’homme semblait égaré. Il n’arrivait pas à
comprendre et il était si troublé que la douleur ne l’envahissait que
lentement. Machinalement tous deux avaient fait quelques pas pour
s’éloigner de gens qui s’étaient arrêtés et les regardaient.
Louise reprit, refoulant ses larmes:
--On n’a pas pu vous prévenir. On ne savait pas où vous étiez... Chez
vous, on a trouvé, sur la table, votre dernière lettre qui venait
d’arriver... Il n’y avait pas d’adresse... Du reste, ça n’aurait servi à
rien puisque vous disiez que vous partiez le même jour pour une mission
et que vous seriez ici aujourd’hui seulement... Mais on ne pouvait pas
vous laisser arriver comme ça...
Elle s’interrompit pour s’essuyer les yeux. Elle n’était pas sûre qu’il
l’écoutât, mais elle pensait qu’en lui parlant elle l’empêchait de
s’enfoncer autant dans son désespoir.
«Alors, continua-t-elle, je ne savais pas quoi faire. On ne pouvait pas
vous laisser arriver comme ça... Alors on en a parlé avec l’autre
voisine du palier et avec ma grand’mère. Papa, justement, est en
province pour l’installation d’une usine... Alors ma grand’mère ne peut
plus marcher et la voisine travaille toute la journée... Alors, moi, je
suis venue... Je vous ai apporté votre enfant... ajouta-t-elle tout à
coup en lui tendant le bébé qui dormait sur son épaule.
--Hein? Mon enfant?... Ah! oui...
L’homme eut un geste vague; il ne pouvait pas penser à son enfant.
«Je savais bien qu’elle n’était pas forte, murmura-t-il, absorbé, et se
parlant à lui-même... Mais qui aurait pu croire ça?... Elle était si
jeune!... Et, à ma dernière permission, elle allait si bien... Et c’est
fini... Quand je reviendrai... après... si je reviens... personne ne
m’attendra... Je n’aurai rien à retrouver...»
Il s’arrêta, regarda l’enfant et dit à Louise:
--Donnez-moi le petit, il est trop lourd pour vous...
Elle le lui passa, mais le bébé cria et elle dut le reprendre.
Maintenant, ils étaient sortis de la gare et ils marchaient sur le
trottoir encombré.
--Il faut que vous rentriez chez vous, dit Louise doucement. Si vous ne
rentrez pas maintenant, après ce sera plus dur... C’est ce qu’on a dit à
papa quand maman est morte, il y a huit ans. Je m’en souviens bien... Et
on nous a mis près de lui, moi et ma petite sœur... Alors ça m’a donné
l’idée de vous apporter votre petit Julien. On l’a pris chez nous ces
jours-ci... Il est gentil...
Rouve la regarda. Dans les yeux de la petite fille, il vit tant
d’émotion et tant de pitié que ce fut pour sa détresse affolée comme un
soulagement fugitif.
Mais ils atteignaient leur rue et leur maison. L’homme monta vite. Il
ouvrit sa porte et entra. Dans le logement vide où chaque chose était
maintenant devenue un souvenir qui l’assaillait, sa douleur éclata, et
il tomba sur une chaise en sanglotant, la tête entre ses mains. Mais il
savait que la petite Louise l’avait suivi, qu’elle pleurait à côté de
lui, et il était moins malheureux que seul.