LA PROMESSE

L’après-midi s’achevait et les ombres d’un orage menaçant

assombrissaient l’ombre verte de la forêt, quand le soldat qui suivait

la route déboucha dans la grande clairière. Il la reconnut tout de

suite, se souvenant bien de la description qu’on lui en avait faite et

il reconnut aussi, au lierre de son toit, la maison qu’il cherchait. En

hâte, pour ne plus se laisser aller à hésiter devant la démarche qu’il

faisait, il traversa la clairière et, comme les premières gouttes de

pluie étoilaient lourdement la poussière de la route, il vint frapper à

la porte qui bientôt s’ouvrit.

--M. Duray? demanda-t-il.

--Papa est absent, il est à la ville, répondit une voix fraîche, mais si

vous voulez voir le garde adjoint, sa maison est à deux pas...

Au seuil, une jeune fille avait paru, suivie d’un grand chien qui

grondait et qu’elle fit taire. Elle semblait avoir seize ou dix-sept

ans; dans sa robe de toile grise elle était grande et élancée, son

visage clair avait encore des contours enfantins, mais ses yeux bleus

étaient sérieux et doux. De la main elle écartait de son front les

boucles de ses cheveux châtains.

--C’est à M. Duray que j’aurais voulu parler d’abord, balbutia le

soldat.

Il avait eu, en la voyant, un mouvement de recul, et elle le considéra

avec étonnement, tant il semblait dans un embarras pénible et qui

n’allait guère à sa haute stature, à ses traits décidés, à son regard

jeune et franc.

--Si je pouvais revenir... murmura-t-il, mais c’est impossible, je dois

reprendre le train ce soir même... Du reste, c’est à vous... c’est à

vous que je dois dire...

La jeune fille avait à peine entendu ces derniers mots, tant la pluie

ruisselait avec bruit. Elle lui dit d’entrer, repoussa la porte et tous

deux restèrent debout dans la grande pièce à demi-obscure.

«Je vois que vous ne savez pas, dit-il, cherchant ses mots. Je pensais

que peut-être vous auriez déjà appris... J’aurais voulu prévenir votre

père, mais je dois repartir tout à l’heure, et il faut que je tienne une

promesse que j’ai faite... Je viens du front, n’est-ce pas... Je

m’appelle Jean Vautier, et j’ai été le camarade de quelqu’un que vous

connaissez... Oui... Paul Tullier... Et il a été blessé... gravement...

très gravement...

--Mon Dieu, cria-t-elle, est-ce que?... Dites la vérité!

Il ne répondit rien, sentant bien qu’elle comprenait. Il était consterné

d’avoir annoncé si vite la nouvelle tragique alors qu’il aurait voulu

employer tant de précautions. Levant les yeux sur la jeune fille, il la

vit pâle, les joues mouillées de larmes, mais il fut surpris: ce n’était

pas le désespoir effrayant qu’il redoutait. Il reprit très bas:

«Alors je lui avais promis d’apporter ici, s’il lui arrivait malheur,

certaines de ses affaires, comme souvenir... Les voici...»

Sur la table, entre eux, il posa un petit paquet noir.

--Mon Dieu, mon Dieu! ma pauvre Berthe, quel malheur! murmura la jeune

fille.

--Berthe?... Mais ce n’est donc pas vous? Vous n’êtes donc pas la

fiancée de Paul?

--Non, non, dit-elle en frissonnant d’une angoisse confuse. Berthe,

c’est ma sœur... Elle a vingt ans. Ils s’étaient fiancés avant la

guerre... Moi, j’avais quatorze ans à ce moment-là... Ma pauvre

Berthe... elle l’aimait tant!... Ces derniers jours, elle était

inquiète, elle n’avait pas de lettres depuis longtemps... Aujourd’hui

elle a été à la ville avec papa essayer d’apprendre quelque chose...

--C’est vous qui êtes Émilie? murmura le soldat. Il m’a parlé de vous...

mais comme d’une enfant...

--Oui, c’est moi Émilie.

Après un moment de silence, il reprit, avec un geste vers le paquet

noir:

--Cela, c’est à votre sœur. Il m’avait dit ce qu’il fallait que je

prenne pour l’apporter ici, en cas de malheur. Et il est tombé tout à

côté de moi, tué sur le coup... Aussitôt que j’ai pu, j’ai tenu ma

parole... C’était mon meilleur camarade, Tullier; depuis des mois on

était ensemble... Quand il m’a fait jurer de venir ici il m’a offert la

même chose si c’était moi qui tombais... Seulement, moi, c’était pas la

peine...

--Pourquoi? demanda Émilie en levant les yeux.

--Pourquoi? (Il eut un rire un peu forcé). Mais parce que moi je suis

tout seul, voilà! Je n’ai ni parents, ni fiancée, ni... personne qui

tienne à moi. Bref, je suis tout seul... Et même, voyez-vous, là-bas, il

y a des moments où c’est dur, n’est-ce pas, de se dire ça... Mais je

vous raconte là des choses qui ne vous intéressent pas...

Elle dit doucement que cela l’intéressait, et alors le soldat, après

avoir hésité, ne put retenir une question.

--Et vous, demanda-t-il, à demi-voix, est-ce que vous avez un fiancé,

là-bas?

Elle fit un mouvement de tête négatif en devenant très rouge. Ils

gardèrent le silence, dans un sentiment doux et imprécis, auquel se

mêlait la douleur du deuil qu’évoquaient les pauvres souvenirs qui

étaient là, sur la table. Le soldat pensa confusément à la mort tant

frôlée et il eut un grand désir de vivre et d’aimer, dont l’image fut

cette enfant svelte, aux cheveux châtains. Mais il n’osa le lui

exprimer, et dit seulement:

--Je vais m’en aller. Je voudrais vous faire une demande. Voulez-vous me

permettre de dire à un camarade, si quelque chose m’arrive, de vous

envoyer quelques-uns des objets que je laisserai?... Ça ne vous ennuie

pas?...

Elle attacha sur lui ses yeux bleus pleins d’émotion et, un peu

tremblante, répondit:

--Vous reviendrez... je suis sûre que vous reviendrez...

Hésitant à comprendre son regard et sa voix, il dit tout bas:

--Je reviendrai... ici?

Elle fit oui de la tête. Il lui prit la main et, par-dessus la table où

était posé le petit paquet noir, il se pencha vers elle et l’embrassa

gauchement au front. Puis, il s’éloigna le long de la route, dans le

crépuscule tout plein de l’odeur fraîche de la forêt mouillée.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 18 / 63 题