LE TOIT BRUN

A la lisière du petit bois, non loin du village dont on apercevait

là-bas, sous l’éclatant soleil d’après-midi, les toits à travers les

branches, les enfants,--ils étaient une dizaine, garçons et

filles,--avec des rires et des cris aigus, jouaient au milieu des arbres

et des piles de bois.

--Fanny, Fanny, c’est toi qui y es avec Émile! Attendez qu’on se cache!

crièrent des voix claires.

Fanny, une petite de sept ans, blonde, vive et fraîche, resta seule,

près du but, avec Émile qu’un bâton de réglisse qu’il suçait rendait

muet.

--Va par là, lui ordonna-t-elle après quelques instants, et elle

s’élança dans une autre direction.

--Fanny! appela doucement une voix d’homme.

L’enfant tourna la tête. Elle vit un soldat dissimulé à demi derrière un

buisson. C’était un homme jeune encore; une lourde moustache barrait son

visage hâlé; sous le casque enfoncé on voyait à peine ses yeux noirs.

Depuis un moment il était là, et, sans que les enfants y prissent garde,

il les observait.

--Bonjour, Monsieur, dit la petite.

--Viens ici. N’aie pas peur...

--Je n’ai pas peur, mais il faut que j’aille chercher les autres qui

sont cachés.

--Tu iras tout à l’heure. Viens d’abord.

L’enfant s’approcha, levant son petit visage vers le soldat.

--Vous venez de la ville, pas? demanda-t-elle. C’est gentil, la route

dans le bois. C’est tout frais...

L’homme s’assit sur un tas de bois, il attira la petite fille, posa la

main sur sa tête bouclée et la regarda longuement.

«Comme elle est jolie!... Je l’aurais reconnue rien qu’en me rappelant

sa sœur; c’est son portrait», pensa-t-il.

--Vous êtes pas malade que votre main tremble? dit la petite. Vous

savez, il y a le village tout près. Tenez, c’est les toits là-bas...

Elle étendit son petit doigt et ajouta:

«Notre maison, c’est le toit brun.

--Ah! Eh bien, elle me paraît très jolie, ta maison, dit le soldat d’un

ton gai... Alors voyons, raconte: tu habites là avec ta maman

probablement?...

--Oui, et puis avec grand’mère à qui elle est, la maison. Et puis il y a

Berthe; je suis sa sœur, pas, elle est plus grande que moi et

aujourd’hui elle est à l’école.

--Et ta maman, elle va bien? Qu’est-ce qu’elle fait? Comment

s’appelle-t-elle?

--Elle va bien ces temps-ci, mais elle a été malade maman, elle avait

travaillé trop, qu’on a dit. Elle travaille à l’usine qu’est de l’autre

côté... C’est Mme Valin, maman.

Et soudain, faisant pour se dégager des mains qui tenaient doucement ses

poignets fragiles un mouvement de tout son petit corps souple:

«J’en ai assez, dites, Monsieur, est-ce que je peux m’en aller?

--Tout à l’heure. Reste un peu avec moi. Est-ce que je t’ennuie?

Dis-moi: Ton père, qu’est-ce qu’il fait?

L’enfant prit un air grave:

--Papa? Il n’est pas là. Déjà avant que ça soit la guerre il n’était

jamais là. Il était loin, disait maman. Maintenant il est à la guerre.

On le voit jamais. Tous les autres ont des papas qui viennent en

permission. Moi, il vient jamais...

--Alors, tu ne te rappelles pas de lui? demanda le soldat en se penchant

vers les yeux clairs de la petite fille.

Elle secoua la tête pour dire non.

«C’est vrai, se dit-il, comment se rappellerait-elle? Elle avait

quoi?... Douze ou quinze mois... Et ça fait six ans bientôt depuis

que...»

--Et ta maman, reprit-il tout haut, qu’est-ce qu’elle dit de ça?...

--Elle dit rien. Elle travaille, et puis elle soigne grand’mère qui peut

presque plus marcher, et puis elle soigne Berthe, et puis moi... Et

voilà...

L’homme resta silencieux. Dans les traits de l’enfant il essayait de

retrouver l’image de la mère. Le souvenir de celle-ci et de leur

passé,--ce souvenir qui, depuis des mois, au milieu du péril, de la

souffrance et de la fatigue, s’imposait à lui toujours plus

impérieusement, et qui, enfin, l’avait amené là pour savoir, sans

intention précise,--le soulevait, maintenant, d’émotion. Il revit la

jeune fille, timide et tendre, qui était devenue sa femme et qu’il avait

tant, et si injustement, fait souffrir. Il songea à tout l’amour qu’elle

lui avait donné et qu’il avait gâché. Il voyait là-bas la maison où

pourrait être son foyer. Cette enfant fraîche et vive était sa fille. Il

eut un désir éperdu de retrouver ce qu’il avait rejeté six ans

auparavant.

Il se leva brusquement et dit à l’enfant:

--Écoute, tu vas me mener...

Mais il s’arrêta, hésitant. Il se souvenait maintenant des dernières

querelles, de sa dureté à lui, de sa révolte à elle. Il se demanda s’il

n’était pas devenu un étranger pour la mère comme il était un étranger

pour l’enfant et il se tourna vers celle-ci:

--Dis-moi, ta maman, est-ce qu’elle est triste quelquefois?

--Oh! non. Elle dit qu’elle est contente, puisqu’elle nous a, nous deux

Berthe. Et grand’mère lui dit comme ça que maintenant elle est bien

tranquille.

--Ah! Et qu’est-ce qu’elle répond, ta mère?

--Elle dit oui... Où c’est qu’il faut que je vous mène, Monsieur?

--Elle dit oui... Elle dit oui...»

L’homme, un peu pâle et la figure crispée, avait baissé la tête.

«Elle est tranquille, il faut que je la laisse tranquille... Je lui en

ai assez fait endurer dans le temps... Plus tard, puisqu’elle est restée

libre, quand ça sera fini, si j’en reviens, on verra...»

--Où c’est qu’il faut que je vous mène, Monsieur? répéta, en le tirant

par la main, la petite fille, qui avait hâte de retourner jouer.

Il eut encore une brève hésitation, puis dit simplement:

--Montre-moi le chemin qui conduit au bourg, il faut que je reprenne mon

train.

De sa petite main elle lui indiqua la route. Il jeta un regard là-bas,

du côté du toit brun. Il s’inclina vers l’enfant et l’embrassa de toutes

ses forces. Elle s’échappa de ses bras et courut reprendre sa partie de

cache-cache pendant qu’il s’en allait.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 17 / 63 题