FABIO, MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS.

FABIO, _entraînant Mazetto._ Tenez, c'est le ciel qui nous l'amène;

voilà le traître qui s'est joué de moi.

MARCELLI. C'est Mazetto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi!

c'était aussi votre messager?

MAZETTO. Au diable! vous m'étouffez.

FABIO. Tu vas nous expliquer...

MAZETTO. Et que faîtes-vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne

fortune?

FABIO. C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne

confesses pas toute ta fourberie.

MARCELLI. Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire

valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant.

MAZETTO. Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas

tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il?

FABIO. Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu'en

as-tu fait?

MARCELLI. Et de quelle façon as-tu compromis l'honneur de la signora

Corilla?

MAZETTO. Messieurs, l'on pourrait nous entendre.

MARCELLI. Il n'y a ici que la signora elle-même et nous deux,

c'est-à-dire deux hommes qui vont s'entre-tuer demain à cause d'elle ou

à cause de toi.

MAZETTO. Permettez: ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend

de dissimuler davantage...

FABIO. Parle.

MAZETTO. Au moins, remettez vos épées.

FABIO. Alors nous prendrons des bâtons.

MARCELLI. Non; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière,

mais à ce prix-là seulement.

CORILLA. Son insolence m'indigne au dernier point.

MARCELLI. Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé?

CORILLA. Non; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure,

il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.

MAZETTO. Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples

connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà,

était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous

offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait

qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis

pas de sa fortune; mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et

lui aussi.

MARCELLI. Faquin!...

FABIO. Laissez-le finir.

MAZETTO. La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet

du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette.

Les premiers furent brûlés; d'autres, laissés ouverts, reçurent un

meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au

seigneur Marcelli lequel m'en a fort bien récompensé!...

MARCELLI. Mais qui te demande tout ce récit?

FABIO. Et moi, traître! âme à double face! comment m'as-tu servi? Mes

lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as

envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla elle-même?

MAZETTO. Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée

madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres

de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il

faut de l'ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui

avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant

le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir,

m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve

en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora,

supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si

fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe; passions

d'écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant... Mais c'était

plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma

résolution vertueuse...

MARCELLI. En voilà assez! Signora, nous n'avons point affaire, n'est-ce

pas, de ces divagations...

CORILLA. Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.

MAZETTO. Enfin, j'imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les

yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de

madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffisait de

lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la

taille et de l'air de la signora Corilla... Il faut dire que j'avais

déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la

rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle

s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une

voix d'un timbre fort clair...

MARCELLI. Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc! ne

l'aurais-je point aussi remarquée?

MAZETTO. Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de

Sicile, et porte encore le costume de son pays.

CORILLA. Cela n'est pas vraisemblable, assurément.

MAZETTO. Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas

cru tantôt voir passer madame elle-même?

FABIO. Eh bien! cette femme...

MAZETTO. Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la

Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de

beaucoup passée.

FABIO. Peut-on imaginer une plus noire complication d'intrigues?

MARCELLI. Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signora

elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier,

séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d'importance... Ou

plutôt, tenez, profitez de son idée: la nuée qu'embrassait Ixion valait

bien pour lui la divinité dont elle était l'image, et je vous crois

assez poète pour vous soucier peu des réalités.--Bonsoir, seigneur

Fabio!

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 244 / 254 题