Une heure fatale sonna pour la France; son héros, captif lui-même au
sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le champ de Mai l'élite
de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des
généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles
d'or, confiés désormais à la fidélité de tous.
Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense
décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur
une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le
rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation.
Sinistre augure, qui présidait à la patrie le retour des étrangers.
Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent
encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du
hameau revinrent à tire-d'aile, comme des colombes plaintives, et
m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que
j'aimais comme une autre sœur.
Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un
léger service: j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand
je retournai sur la terrasse, la tourterelle s'était envolée.
J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'une fièvre
purpurine qui fit porter à l'épiderme tout le sang de mon cœur. On crut
me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté
d'Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint
la compagne de mes jeux et de mes travaux.
J'étudais à la fois l'italien, le grec et le latin, l'allemand, l'arabe
et le persan. Le _Pastor fido, Faust,_ Ovide et Anacréon, étaient
mes poëmes et mes poètes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin,
rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les
plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour
perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là
partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d'ébène, qui
s'appelait Héloïse.--J'y reviendrai plus tard.
J'étais toujours entouré de jeunes filles; l'une d'elles était ma
tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient
aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère,
et mes cheveux blonds, mollement ondulés, couvraient avec caprice la
grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je
conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des
aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au
moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes
épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais
relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard.
Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je
possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf
d'un enfant.
Cependant, j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais
à respirer l'air des forêts profondes. Les ombrages d'Ermenonville, les
solitudes de Morfontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de
mes cousines habitaient par là. J'étais fier de les accompagner dans
ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine.
Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les
chefs-d'œuvre des poètes, et un public bienveillant nous comblait
d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée
Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où
elle représentait la gloire des arts.
Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major,
m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la
musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard, me donnait
des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l'_étoile_ de notre
salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé
Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'art dramatique: nous représentions
ensemble de petites comédies qu'il improvisait avec esprit.
Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale
et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions
sans espoir... Le pauvre Provost s'est fait depuis acteur sous le nom
de Raymond; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à
composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les
frères Cogniard.--Il a fini bien tristement en se prenant de querelle
avec un régisseur de la Gaieté, auquel il donna un soufflet. Rentré chez
lui, il réfléchit amèrement aux suites de son imprudence, et, la nuit
suivante, se perça le cœur d'un coup de poignard.