Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne m'étonne pas
en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance.
C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde. Mais tout le monde n'a
pas occasion de raconter son histoire.
Et, si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal: l'expérience de
chacun est le trésor de tous.
Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne,
et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des
arbres et se perdît dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers
1770.
Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une
forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existence.
Cela est probable du moins, si l'on croit à ce que Hoffmann appelait
l'_enchaînement des choses._
Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie
de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant
à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages
empourprés du Valois et du Beauvoisis.
L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes
striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant
pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'avait amené. En vain il le
chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.
Il était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa
chambre et s'endormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de
l'animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.
C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit
de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à
grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie.
Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le
coupable: il le reconnut en le voyant devant lui.
Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute
de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit
un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il
gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs
de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait un de ses
oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du xviie siècle.
Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd'hui ruiné, qui avait
fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin,
entouré de halliers qu'on appelle les _bosquets,_ était situé sur
l'emplacement d'un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième
des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas
couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois, on y a rencontré, en
_traçant,_ des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou
des images informes de dieux celtiques.
Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé
patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste
l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée, comme
aussi ma grand-mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui
de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la
Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa
plus jeune fille, au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis. Sa
fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie,
au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à
vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna
en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d'être
renversée. Mon père, chargé de rejoindre l'armée à Moscou, perdît plus
tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.
Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je
sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après
Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait _la Modestie._ La fièvre dont
elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques qui forment dans
ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces
époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de
désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma
mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube,
m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût
des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces
impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps
dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins
des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances
bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi
faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose.
J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle,
quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs
uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier
m'embrassa avec une telle effusion, que je m'écriai:
--Mon père!... tu me fais mal!
De ce jour, mon destin changea.
Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des
flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on
appelait mes devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus
jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait
eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait
avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me
faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les
laiteries.
V