O jeune fille à la voix perlée I tu ne sais pas _phraser_ comme au
Conservatoire; tu ne sais pas _chanter,_ ainsi que dirait un critique
musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la
façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain
charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui
n'est pas _carrée;_ et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es
comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer
chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue
pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda.
Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et
ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert,
ou seulement dans un Café chantant!
Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré
du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles
ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir
à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier
jugement.
Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs
..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons
que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La _Pia,_ la
_Francesca,_ passent peut-être à nos côtés ... L'adultère, le crime et
la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres
trompeuses.
Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris
subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la
boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant
d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée:
A la _Grand' Pinte,_ quand le vent
Fait grincer l'enseigne en fer-blanc
Alors qu'il gèle,
Dans la cuisine, on voit briller
Toujours un tronc d'arbre au foyer,
Flamme éternelle,
Où rôtissent en chapelets,
Oisons, canards, dindons, poulets,
Au tournebroche!
Et puis le soleil jaune d'or
Sur les casseroles encor,
Darde et s'accroche!
Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du
rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.
--Allons ailleurs, dis-je.
--Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de
poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela
coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur
qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis,
les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite
pour faire d'excellent consommé.
Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était
parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses
comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles
découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper
ordinaire des habitués.
Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type
habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait,
près de nous, des conseils à un jeune homme.
Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur
était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches
soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence
les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher
qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes
plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de
lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son
épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux
lumières.
--Vois-tu, _muffeton,_ disait la dame, tu n'es pas fait pour ce
métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le
bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme.
Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air
fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette
heure-ci.
--De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens
qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de
la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les
chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!
--Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.
--Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me
range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.
--Encore une bêtise!
--Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement!
--Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.
--Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!
--Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui
es capable de corriger une femme!
Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison
de s'en prendre au mœurs des villes d'un principe de corruption qui
s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant,
n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la
voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la
phraséologie de la crapule?
Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de
l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à
Dante:
--_Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale_ ...[1]
A quoi je répondis sur un air de Mozart:--_Andiam! andiam! andiamo
bene!_
--Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus
le purgatoire. Allons plus loin.