Vous le voyez, mon ami,--_en ce temps, je ronsardinisais,--_pour me
servir d'un mot de Malherbe. Considérez, toute fois, le paradoxe
ingénieux qui fait le fond de ce travail: il s'agissait alors pour
nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française,
affaiblie par les langueurs du xviiie siècle, troublée par les
brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi maintenir
le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte
à l'invention et aux formes générales. Cette distinction, que je devais
à l'étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de nos amis,
qui voyaient dans Ronsard le précurseur du _romantisme.--_Que de peine
on a en France pour se débattre contre les mots!
Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l'Académie; mais
je crois bien que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner
depuis, par le public, son _Histoire de la poésie au xvie siècle._
Quant à moi-même, il est évident qu'alors je n'avais droit d'aspirer
qu'aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans
profit.
Qui n'a pas l'esprit de son âge
De son âge a tout le malheur!
Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j'écrivis une satire
dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. Ce n'était pas
bon, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux fins sous ses
besicles ombragées par sa casquette à large visière: «Jeune homme, vous
irez loin.» Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des
longs voyages.
Mais, me direz-vous, il faut enfin parler de ces premiers vers, ces
_juvenilia._ «Sonnez-moi ces sonnets,» comme disait du Bellay.
Eh bien, étant admis à l'étude assidue de ces vieux poëtes croyez bien
que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs
formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à
beaucoup de poëtes de notre temps.
Les _odelettes,_ ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle.
C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de
Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de
l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle
du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de
même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois,
Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c'est là ce qui
distingue son école de celle de Malherbe.