Il s'agite actuellement, en littérature une question fort importante:
on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l'étude
des écrivains français, antérieurs au xviie siècle.
L'académie des Jeux floraux avait même indiqué ce sujet pour son prix
d'éloquence de cette année; et l'on sent bien que, si une académie de
province hasarde une pareille question, c'est que le _statu quo_ de
Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine.
J'ignore si le procès-verbal annuel des Jeux floraux est déjà publié:
à Paris, nous ne le voyons guère; mais un journal de province, qui
donnait dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que
le morceau couronné répondait affirmativement à la question.
Elle y était vue de haut et traitée largement, comme on dit
aujourd'hui: «Le moyen âge, s'écriait le lauréat, déborde sur nous
par la littérature... L'imagination peut seule rouvrir les sources du
génie; elle s'est précipitée sur les temps barbares; elle y a cherché
les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie,
les querelles religieuses, les révolutions politiques, etc ...» Mais
l'_accessit_ était d'un avis bien contraire; toute la poésie possible,
à son sens, était contenue dans le grand siècle: au delà, rien que
barbarie et confusion ..., quelques épigrammes de Marot exceptées; rien
que l'on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout
au plus, chez celui-ci (d'après la Harpe). Puis l'_accessit_ tançait
vertement ces _novateurs rétrogrades_ qui veulent nous ramener à
l'enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poëtes barbares
qui n'avaient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme
si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas les
seuls dignes d'être imités!
Travaillez, jeunes lauréats, travaillez; il se peut que chacun de
vous ait raison: que l'un nous offre des compositions où revive tout
ce moyen âge qu'il dépeint si bien, que l'autre surpasse, s'il peut,
les illustres modèles qu'il se propose... Mais qu'il les surpasse,
entendez-vous? car il est impossible d'admettre une littérature qui
ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois: c'est une terrible
prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question
est là.
Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience
d'artiste, jointe à plus de modestie: il respecte trop nos grands
auteurs pour se hasarder dans le genre qu'ils ont si glorieusement
occupé; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature
peu frayée, et qui n'a atteint aucune sorte de perfection: ces modèles,
il peut sans trop d'orgueil espérer de les effacer, heureux s'il dotait
notre siècle d'une source féconde d'inspiration et communiquait à
d'autres l'envie de le surpasser lui-même dans cette entreprise.
Car il faut l'avouer, avec tout le respect possible pour les auteurs
du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des compositions
poétiques; sûrs pour eux-mêmes de ne jamais manquer d'espace et de
matériaux, ils n'ont point songé à ceux qui leur succéderaient, ils ont
_dérobé leurs neveux,_ selon l'expression du Métromane: au point qu'il
ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que
je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d'imitation servile
qui ira jusqu'où elle pourra; c'est-à-dire qui ressemblera à cette
suite de dessins si connue où, par des copies successives et dégradées,
on parvient à faire au profil d'Apollon une tête hideuse de grenouille.
De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute; mais il ne
faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu'il
y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les sophismes qu'elles
ont réfutés depuis longtemps. En général, on paraît trop craindre, en
littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons; on écrit trop
pour ceux qui savent; et il arrive de là que les nouveaux auditeurs qui
surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent
point une discussion déjà avancée, ou s'indignent de voir tout à coup,
et sans savoir pourquoi, remettre en question des principes adoptés
depuis des siècles.
Il ne s'agit donc pas (loin de nous une telle pensée!) de déprécier
le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire;
mais, n'espérant point faire mieux qu'eux, de chercher à faire
autrement, et d'aborder tous les genres de littérature dont ils ne se
sont point emparés.
Et ce n'est pas à dire qu'il faille pour cela imiter les étrangers,
mais seulement suivre l'exemple qu'ils nous ont donné, en étudiant
profondément nos poëtes primitifs, comme ils ont fait des leurs.
Car toute littérature primitive est nationale, n'étant créée que pour
répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du
peuple qui l'adopte; d'où il suit que, de même qu'une graine contient
un arbre entier, les premiers essais d'une littérature renferment tous
les germes de son développement futur, de son développement complet et
définitif.
Il suffit, pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s'est passé
chez nos voisins: après des littératures d'imitation étrangère, comme
était notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et
d'Addison, après celui de Wieland et de Lessing, quelques gens à
courte vue ont pu croire que tout était dit pour l'Angleterre et pour
l'Allemagne ...
Tout! excepté les chefs-d'œuvre de Walter Scott et de Byron, excepté
ceux de Schiller et de Goethe; les uns, produits spontanés de leur
époque et de leur sol; les autres, nouveaux et forts rejetons
de la souche antique; tous abreuvés à la source des traditions,
des inspirations primitives de leur patrie, plutôt qu'à celle de
l'Hippocrène.
Ainsi, que personne ne dise à l'art: «Tu n'iras pas plus loin!» au
siècle: «Tu ne peux dépasser les siècles qui t'ont précédé!...» C'est
là ce que prétendait l'antiquité en posant les bornes d'Hercule: le
moyen âge les a méprisées, et il a découvert un monde.
Peut-être ne reste-t-il plus de mondes à découvrir; peut-être le
domaine de l'intelligence est-il au complet aujourd'hui et peut-on
en faire le tour, comme celui du globe; mais il ne suffit pas que
tout soit découvert; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut
perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines
existent que la culture aurait rendues fécondes! que de riches
matériaux, auxquels il n'a manqué que d'être mis en œuvre par des mains
habiles! que de ruines de monuments inachevés!... Voilà ce qui s'offre
à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si
longtemps à dessiner magnifiquement quelques jardins royaux, à les
encombrer de plantes et d'arbres étrangers conservés à grands frais,
à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d'eau et
d'arbres taillés en portiques.
Mais arrêtons-nous ici, de peur qu'en combattant trop vivement le
préjugé qui défend à la littérature française, comme mouvement
rétrograde, un retour d'étude et d'investigation vers son origine, nous
ne paraissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans l'air
comme En telle. Le principe était plus contesté au temps où un célèbre
écrivain allemand envisageait ainsi l'avenir de la poésie française:
«Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel) pouvait plus tard
refleurir en France, je crois que cela ne serait point par l'imitation
des Anglais ni d'aucun autre peuple, mais par un retour à l'esprit
poétique en général, et en particulier à la littérature française des
temps anciens. L'imitation ne conduira jamais la poésie d'une nation à
son but définitif, et surtout l'imitation d'une littérature étrangère
parvenue au plus grand développement intellectuel et moral dont elle
est susceptible; mais il suffit à chaque peuple de remonter à la source
de sa poésie et à ses traditions populaires pour y distinguer et ce qui
lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les
autres peuples. Ainsi l'inspiration religieuse est ouverte à tous, et
toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits
et à tous les temps: c'est ce qu'a compris Lamartine, dont les ouvrages
annoncent à la France une nouvelle ère poétique,» etc.
Mais avions-nous, en effet, une littérature avant Malherbe? observent
quelques irrésolus, qui n'ont suivi de cours de littérature que celui
de la Harpe.--Pour le vulgaire des lecteurs, non! Pour ceux qui
voudraient voir Rabelais et Montaigne mis en français moderne, pour
ceux à qui le style de la Fontaine et de Molière paraît tant soit
peu négligé, non! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de
langue française que n'effraye pas un mot vieilli, que n'égaye pas une
expression triviale ou naïve, que ne démontent point les _oncques,_
les _ainçois_ et les _ores,_ oui! pour les étrangers qui ont puisé
tant de fois à cette source, oui!... Du reste, ils ne craignent point
de le reconnaître[1], et rient bien fort de voir souvent nos écrivains
s'accuser humblement d'avoir pris chez eux des idées qu'eux-mêmes
avaient dérobées à nos ancêtres.
Mais, avant d'aller plus loin, posons la question de manière à la faire
mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée par
M. Sainte-Beuve, dans son excellent _Tableau de la poésie au_ xvie
_siècle,_ qui attribue à l'école de Ronsard, et non pas à Malherbe,
l'établissement du système classique en France; on n'avait pas
jusque-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de cas
que l'on faisait, à tort, des poëtes du xvie siècle.
Nous dirons donc maintenant: Existait-il une littérature nationale
avant Ronsard, mais une littérature complète, capable par elle-même, et
à elle seule, d'inspirer des hommes de génie, et d'alimenter de vastes
conceptions? Une simple énumération va nous prouver qu'elle existait:
qu'elle existait, divisée en deux parties bien distinctes, comme la
nation elle-même, et dont par conséquent l'une, que les critiques
allemands appellent _littérature chevaleresque,_ semblait devoir son
origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et aux Francs;
dont l'autre, native du cœur même de la France, et essentiellement
populaire, est assez bien caractérisée par l'épithète de _gauloise._
La première comprend: les poëmes historiques, tels que les romans de
_Rou_ (Rollon) et du _Brut_ (Brutus), la _Philippide,_ le _Combat des
trente Bretons,_ etc.; les poëmes chevaleresques, tels que _le Saint
Graal, Tristan, Partenopex, Lancelot,_ etc.; les poëmes allégoriques,
tels que les romans de la _Rose,_ du _Renard,_ etc., et enfin toute la
poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie
provençale ou _romane_ tout entière.
La seconde comprend les mystères, moralités et farces (y compris
_Patelin)_; les fabliaux, contes, facéties, livres satiriques, noëls,
etc.: toutes œuvres où le plaisant dominait, mais qui ne laissent
pas d'offrir souvent des morceaux profonds ou sublimes, et des
enseignements d'une haute morale parmi des flots de gaieté frivole et
licencieuse.
Eh bien, qui n'eût promis l'avenir à une littérature aussi forte,
aussi variée dans ses éléments, et qui ne s'étonnera de la voir tout
à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs
qui prétendaient ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la
Rome romaine, et la ramener victorieuse, avec ses costumes, ses formes
et ses dieux, chez un peuple du Nord, à moitié composé de nations
germaniques, et dans une société toute chrétienne? Ces novateurs,
c'étaient Ronsard et les poètes de son école; le mouvement imprimé par
eux aux lettres s'est continué jusqu'à nos jours.
Il serait trop long de nous occuper à faire l'histoire de la haute
poésie en France, car elle était vraiment en décadence au siècle
de Ronsard; flétrie dans ses germes, morte sans avoir acquis le
développement auquel elle semblait destinée; tout cela, parce qu'elle
n'avait trouvé pour l'employer que des poètes de cour qui n'en tiraient
que des chants de fêtes, d'adulation et de fade galanterie; tout cela
faute d'hommes de génie qui sussent la comprendre et en mettre en œuvre
les riches matériaux.
Ces hommes de génie se sont rencontrés cependant chez les étrangers,
et l'Italie surtout nous doit ses plus grands poëtes du moyen âge;
mais, chez nous, à quoi avaient abouti les hautes promesses des xiie et
xiiie siècles? A je ne sais quelle poésie ridicule, où la contrainte
métrique, ou des tours de force en fait de rime tenaient lieu de
couleur et de poésie; à de fades et obscurs poëmes allégoriques, à des
légendes lourdes et diffuses, à d'arides récits historiques rimés;
tout cela recouvert d'un langage poétique plus vieux de cent ans que
la prose et le langage usuel, car les rimeurs d'alors imitaient si
servilement les poètes qui les avaient précédés, qu'ils en conservaient
même la langue surannée. Aussi tout le monde s'était dégoûté de la
poésie dans les genres sérieux, et l'on ne s'occupait plus qu'à
traduire les poëmes et romans du xiie siècle dans cette prose qui
croissait tous les jours en grâce et en vigueur. Enfin il fut décidé
que la langue française n'était pas propre à la haute poésie, et les
savants se hâtèrent de profiter de cet arrêt pour prétendre qu'on ne
devait plus la traiter qu'en vers latins et en vers grecs.
Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marot, elle avait
marché de front avec la prose illustrée par les Joinville, les
Froissart et les Rabelais; mais, Marot éteint, son école n'était pas
de taille à le continuer: ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard
la plus sérieuse résistance, et certes, bien qu'elle ne comptât plus
d'hommes supérieurs, elle était assez forte sur l'épigramme: la
_tenaille de Mellin,_[2] qui pinçait si fort Ronsard au milieu de sa
gloire, a fait proverbe.
Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour
montrer la littérature d'alors dans cet état d'interrègne qui suit la
mort d'un grand génie, ou la fin d'une brillante époque littéraire,
comme cela s'est vu plusieurs fois depuis; si l'on se représente bien
le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiets à droite
et à gauche et cherchant un guide: les uns fidèles à la mémoire des
grands hommes qui ne sont plus, et laissant dans les rangs une place
pour leur ombre; les autres tourmentés d'un vague désir d'innovation
qui se produit en essais ridicules; les plus sages faisant des théories
et des traductions... Tout à coup un homme apparaît, à la voix forte,
et dépassant la foule de la tête: celle-ci se sépare en deux partis, la
lutte s'engage, et le géant finit par triompher, jusqu'à ce qu'un plus
adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand.
Mais n'anticipons pas: nous sommes en 1549, et à peu de mois de
distance apparaissent la _Défense et Illustration de la Langue
française[3]_, et les premières _Odes pindariques_ de Pierre de Ronsard.
La _Défense de la langue française,_ par J. du Bellay, l'un des
compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux
qui prétendaient que la langue française était trop pauvre pour la
poésie, qu'il fallait la laisser au peuple, et n'écrire qu'en vers
grecs et latins; du Bellay leur répond «que les langues ne sont pas
nées d'elles-mêmes en façon d'herbes, racines et arbres; les unes
infirmes et débiles en leurs espérances, les autres saines et robustes
et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que
toute leur vertu est née au monde, du vouloir et arbitre des mortels.
C'est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l'autre,
vu qu'elles viennent toutes d'une même source et origine: c'est la
fantaisie des hommes; et ont été formées d'un même jugement à une même
fin: c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences
de l'esprit. Il est vrai que, par succession de temps, les unes, pour
avoir été curieusement réglées, sont devenues plus riches que les
autres; mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites langues,
mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis
assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation,
qui, n'étant rien moins que grecs ou latins, déprisent ou rejettent
d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français.»
Il continue en prouvant que la langue française ne doit pas être
appelée _barbare,_ et recherche cependant pourquoi elle n'est pas
si riche que les langues grecque et latine: «On le doit attribuer à
l'ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation
le bien faire que le bien dire, se sont privés de la gloire de leurs
bienfaits, et nous du fruit de l'imitation d'iceux, et, par le même
moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoin
des ornements, et, s'il faut parler ainsi, des plumes d'autrui. Mais
qui voudrait dire que la grecque et romaine eussent toujours été en
l'excellence qu'on les a vues au temps d'Horace et de Démosthènes, de
Virgile et de Cicéron? Et, si ces auteurs eussent jugé que jamais,
pour quelque diligence et culture qu'on eût pu faire, elles n'eussent
su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcés de les
mettre au point où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de
notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier; cela,
certainement, non par le défaut de sa nature, aussi apte à engendrer
que les autres, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde et
ne l'ont cultivée à suffisance. Que si les anciens Romains eussent
été aussi négligés à la culture de leur langue, quand premièrement
elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fût
devenue si grande; mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont
premièrement transmuée d'un lieu sauvage dans un lieu domestiqué, puis,
afin que plutôt et mieux elle pût fructifier, coupant à l'entour les
inutiles rameaux, l'ont, pour échange d'iceux, restaurée de rameaux
francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque,
lesquels soudainement se sont si bien entés et faits semblables à leurs
troncs, que désormais ils n'apparaissent plus adoptifs, mais naturels.»
Suit une diatribe contre les traducteurs, qui abondaient alors, comme
il arrive toujours à de pareilles époques littéraires; du Bellay
prétend que «ce labeur de traduire n'est pas un moyen suffisant pour
élever notre vulgaire à l'égal des autres plus fameuses langues. Que
faut-il donc? Imiter! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs;
comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère.»
Nous venons de voir ce qu'il pense des faiseurs de vers latins, et
des traducteurs; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille
littérature: «Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais
grandement louable, d'emprunter d'une langue étrangère les sentences et
les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement
à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir
en une même langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants
mêmes, qui s'estiment être des meilleurs plus ils ressemblent à Héroet
ou à Marot. Je t'admoneste donc, ô toi qui désires l'accroissement de
ta langue et veux y exceller, de n'imiter à pied levé, comme naguère
a dit quelqu'un, les plus fameux auteurs d'icelle; chose certainement
aussi vicieuse comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n'est
autre chose, sinon lui donner ce qui était à lui.»
Il jette un regard sur l'avenir, et ne croit pas qu'il faille
désespérer d'égaler les Grecs et les Romains: «Et comme Homère se
plaignait que, de son temps, les corps étaient trop petits, il ne faut
point dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens;
l'architecture, l'art du navigateur et autres inventions antiques,
certainement sont admirables, et non si grandes toutefois qu'on doive
estimer les cieux et la nature d'y avoir dépensé toute leur vertu,
vigueur et industrie. Je produirai pour témoins de ce que je dis
l'imprimerie, sœur des Muses et dixième d'elles, et cette non moins
admirable que pernicieuse foudre d'artillerie; avec tant d'autres non
antiques inventions qui montrent véritablement que, par le long cours
des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu'on
voudrait bien dire. Mais j'entends encore quelque opiniâtre s'écrier:
«Ta langue tarde trop à recevoir sa perfection» et je dis que ce
retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir; je dis
encore qu'elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l'ayant
acquise avec si longue peine; suivant la loi de nature qui a voulu
que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi
vieillisse et meure, et au contraire que celui-là dure par longues
années qui a longuement travaillé à jeter ses racines.»
Ici finit le premier livre, où il n'a été encore question que de la
langue et du style poétique; dans le second, la question est abordée
plus franchement, et l'intention de renverser l'ancienne littérature et
d'y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d'audace:
«Je penserai avoir beaucoup mérité des miens si je leur montre
seulement du doigt le chemin qu'ils doivent suivre pour atteindre à
l'excellence des anciens: mettons donc pour le commencement ce que nous
avons, ce me semble, assez prouvé au premier livre. C'est que, sans
l'imitation des Grecs et Romains, nous ne pouvons donner à notre langue
l'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup
me reprendront d'avoir osé, le premier des Français, introduire quasi
une nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant
pour la brièveté dont j'ai voulu user que pour la diversité des esprits
dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot
me plaît, dit quelqu'un, parce qu'il est facile et ne s'éloigne point
de la commune manière de parler; Héroët, dit quelque autre, parce que
tous ses vers sont doctes, graves et élaborés; les autres d'un autre se
délectent. Quant à moi, telle superstition ne m'a point retiré de mon
entreprise, parce que j'ai toujours estimé notre poésie française être
capable de quelque plus haut et merveilleux style que celui dont nous
nous sommes si longuement contentés. Disons donc brièvement ce que nous
semble de nos poètes français.
»De tous les anciens poètes français, quasi un seul, Guillaume de Loris
et Jean de Meun[4], sont dignes d'être lus, non tant pour ce qu'il y
ait en eux beaucoup de choses qui se doivent imiter des modernes, que
pour y voir quasi une première image de la langue française, vénérable
pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieraient
la honte être perdue si j'osais reprendre ou émender quelque chose en
ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux faire aussi; mais
bien soutiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l'ancienneté
qui veut défrauder les jeunes de leur gloire méritée: n'estimant rien,
sinon ce que la mort a sacré, comme si le temps, ainsi que les vins,
rendait les poésies meilleures. Les plus récents, même ceux qui ont
été nommés par Clément Marot en une certaine épigramme à Salel, sont
assez connus par leurs œuvres; j'y renvoie les lecteurs pour en faire
jugement.»
Il continue par quelques louanges et beaucoup de critiques des auteurs
du temps, et revient à son premier dire, qu'il faut imiter les anciens,
«et non point les auteurs français, pour ce qu'en ceux-ci on ne saurait
prendre que bien peu, comme la peau et la couleur, tandis qu'en ceux-là
on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang.»
«Lis donc, et relis premièrement, ô poëte futur! les exemplaires grecs
et latins; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux
Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, comme rondeaux, ballades,
virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui
corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter
témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes,
non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux
qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf
premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire,
mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé; si
la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux; distille
avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exemple
d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce; y entremêlant quelquefois de
ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes
inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son
de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où apparaissent
quelques vestiges de rare et antique érudition. Quant aux épîtres, ce
n'est un poëme qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce
qu'elles sont volontiers des choses familières et domestiques, si tu ne
les voulais faire à l'imitation d'élégies comme Ovide, ou sentencieuses
et graves comme Horace: autant te dis-je des satires que les Français,
je ne sais comment, ont nommées coq-à-l'âne, auxquelles je te conseille
aussi peu t'exercer, si ce n'est à l'exemple des anciens en vers
héroïques, et, sous ce nom de satire, y taxer modestement les vices
de son temps et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour
ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu entre les
satiriques. _Sonne-moi_ ces beaux _sonnets_[5]; non moins docte que
plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques
modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante les
plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile.
Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les
voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces
et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et, si
tu le veux faire pour l'ornement de la langue, tu sais où tu en dois
trouver les archétypes.»
Je ne crois pas qu'on me reproche d'avoir cité tout entier ce chapitre
où la révolution littéraire est si audacieusement proclamée; il est
curieux d'assister à cette démolition complète d'une littérature du
moyen âge au profit de tous les genres de composition de l'antiquité,
et la réaction analogue qui s'opère aujourd'hui doit lui donner un
nouvel intérêt.
Du Bellay conseille encore l'introduction dans la langue française de
mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s'en
servir dans les arts et sciences libérales. Il recommande, avec plus
de raison, l'étude du langage figuré, dont la poésie française avait
jusqu'alors peu de connaissance; il propose de plus quelques nouvelles
alliances de mots accueillies depuis en partie: «d'user hardiment de
l'infinitif pour le nom, comme _Veiller,_ le _chanter,_ le _vivre,_
le _mourir;_ de l'adjectif substantivé, comme le _vide de l'air,_ le
_frais de l'ombre, l'épais des forêts;_ des verbes et des participes,
qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des
infinitifs, comme _tremblant de mourir_ pour craignant _de mourir,_
etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus
excellents de notre langue: c'est l'omission des articles.»
«Je ne veux oublier l'émendation, partie certes la plus de nos
études; son office est d'ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la
première impétuosité et ardeur d'écrire n'avait permis de faire; il
est nécessaire de remettre à part nos écrits nouveau-nés, les revoir
souvent, et, en la manière des ours, leur donner forme, à force de
lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les
éléphants leurs petits, être dix ans à enfanter ses vers. Surtout nous
convient avoir quelques gens savants et fidèles compagnons qui puissent
connaître nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier
avec leurs ongles. Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois
non-seulement les savants, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens
mécaniques, savoir leurs inventions, les noms des matières et termes
usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons
et description de toutes choses.»
«Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue,
que notre poëte ainsi armé pusse sortir en campagne, et se montrer sur
les rangs avec les braves escadrons grecs et romains. Et vous autres si
mal équipés, dont l'ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre
langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux
labeur de ce combat? Je suis d'avis que vous vous retirez au bagage
avec les pages et laquais, ou bien (car j'ai pitié de vous) sous les
frais ombrages, entre les dames et damoiselles où vos beaux et mignons
écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront reçus, admirés
et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre lange
que vos ineptes oeuvres fussent bannies non-seulement, comme elles le
sont des bibliothèques des savants, mais de toute la France.»
On voit que les disputes littéraires de ce temps-là n'étaient pas
moins animées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Du Bellay s'écrie
qu'il faudrait que tous les rois amateurs de leur langue défendissent
d'imprimer les œuvres des poëtes surannés de l'époque.
«Oh! combien je désire voir sécher ces _printemps,_ châtier ces petites
jeunesses, rabattre ces _coups d'essai,_ tarir ces _fontaines,_ bref
abolir ces beaux titres suffisants pour dégoûter tout lecteur savant
d'en lire davantage! Je ne souhaite pas moins que ces _dépourvus,_
ces _humbles espérants,_ ces _bains de Liesse,_ ces _esclaves,_ ces
_traverseurs[6],_ soient renvoyés à la table ronde, et ces belles
petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d'où on les a
empruntées. Que dirai-je plus? Je supplie à Phébus Apollon que la
France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfante
bientôt un poëte dont le luth bien résonnant fasse tarir ces enrouées
cornemuses, non autrement que les grenouilles quand on jette une pierre
en leur marais.»[7]
Après une nouvelle exhortation aux Français d'écrire en leur langue,
du Bellay finit ainsi: «Or, nous voici, grâce à Dieu, après beaucoup
de périls et de flots étrangers, rendus au port à sûreté. Nous avons
échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains,
pénétré jusqu'au sein de la France, France tant désirée. Là donc,
Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et,
de ses serves dépouilles, ornez vos temples et autels. Ne craignez
plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous
ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du
Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la
fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés
trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et
ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de
votre ancienne Marseille, seconde Athènes; et de votre Hercule gallique
tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne
attachée à sa langue.»
C'est un livre bien remarquable que ce livre de du Bellay; c'est un
de ceux qui jettent le plus de jour sur l'histoire de la littérature
française, et peut-être aussi le moins connu de tous les traités écrits
sur ce sujet: je ne sache pas qu'aucun auteur s'en soit servi depuis
deux siècles, si ce n'est M. Sainte-Beuve qui m'en a donné une analyse.
Je n'aurais pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore,
si je ne la regardais comme l'histoire la plus exacte que l'on puisse
faire l'école de Ronsard.
En effet, tout est là: à voir comme les réformes prêchées, les théories
développées dans la _Défense et Illustration de la langue française,_
ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dans tous
leurs points, il est même difficile de douter qu'elle ne soit l'œuvre
de cette école tout entière: je veux dire de Ronsard, Ponthus de
Thiard, Remi Belleau, Étienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui, joints
à Dubellay, composaient ce qu'on appela depuis _la Pléiade_[8]. Du
reste, la plupart de ces auteurs avaient écrit beaucoup d'ouvrages
dans le système prêché par du Bellay, bien qu'ils ne les eussent
point fait encore imprimer; de plus, il est question des _odes_ dans
l'_Illustration,_ et Ronsard dit plus tard une préface avoir le premier
introduit le mot _ode_ dans la langue française ce qu'on n'a jamais
contesté.
Mais, soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu'une seule
plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association
de poëtes, il porte l'empreinte de la plus complète ignorance de
l'ancienne littérature française ou de la plus criante injustice. Tout
le mépris que du Bellay professe, à juste titre, envers les poëtes de
son temps imitateurs des vieux poëtes, y est, à grand tort, reporté
aussi sur ceux-là qui n'en pouvaient mais. C'est comme si, aujourd'hui,
on en voulait aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs
modernes qui marchent sous leur invocation.
Se peut-il que du Bellay, qui recommande si fort d'enter sur le tronc
national près de périr des branches étrangères, ne songe point même
qu'une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas
capable de porter des fruits par lui-même? Il conseille de faire
des mots d'après le grec et le latin, comme si les sources eussent
manqué pour en composer de nouveaux d'après le vieux français seul; il
appuie sur l'introduction des odes, élégies, satires, etc., comme si
toutes ces formes poétiques n'avaient pas existé déjà sous d'autres
noms; du poëme antique, comme si les chroniques normandes et les
romans chevaleresques n'en remplissaient pas toutes les conditions,
appropriées de plus au caractère et à l'histoire du moyen âge; de la
tragédie, comme s'il eût manqué aux mystères autre chose que d'être
traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen
âge, plus libre et plus vraie que l'ancienne. Supposons, en effet,
un instant, les plus grands poètes étrangers et les plus opposés au
système classique de l'antiquité, nés en France au xvie siècle, et
dans la même situation que du Bellay et ses amis. Croyez-vous qu'ils
n'eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléments
existant alors dans la littérature française, ce qu'ils furent à
différentes époques et dans différents pays? Croyez-vous que l'Arioste
n'eût pas aussi bien composé son _Roland furieux_ avec nos fabliaux et
nos poëmes chevaleresques; Shakspeare, ses drames avec nos romans, nos
chroniques, nos farces et même nos mystères; le Tasse, sa _Jérusalem_
avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques
de notre littérature romane, etc.? Mais les poètes de la réforme
classique n'étaient point de cette taille, et peut-être est-il injuste
de vouloir qu'ils aient vu dans l'ancienne littérature française ce que
ces grands hommes y ont vu avec le regard du génie, et ce que nous n'y
voyons aujourd'hui sans doute que par eux. Au moins rien ne peut-il
justifier ce superbe dédain qui fait prononcer aux poètes de la Pléiade
qu'il n'y a absolument rien avant eux, non-seulement dans les genres
sérieux, mais dans tous; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de
Charles d'Anjou, de Villon que de Charles d'Orléans, de Clément Marot
que de Saint-Gelais, et de Rabelais que de Joinville et de Froissart
dans la prose. Sans cette ardeur d'exclure, de ne rebâtir que sur des
ruines, on ne peut nier que l'étude et même l'imitation momentanée
de la littérature antique n'eussent pu être, dans les circonstances
d'alors, très-favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue
aussi; mais l'excès a tout gâté: de la forme, on a passé au fond; on
ne s'est pas contenté d'introduire le poëme antique, on a voulu qu'il
dît l'histoire des anciens et non la nôtre; la tragédie, on a voulu
qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œdipe
et d'Agamemnon; on a amené la poésie à ne reconnaître et n'invoquer
d'autres dieux que ceux de la mythologie; en un mot, cette expédition,
présentée si adroitement par du Bellay comme une conquête sur les
étrangers, n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos
murs; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation,
à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit
de l'antiquité; à nous amener, en un mot, à ce comble de ridicule
qu'au xixe siècle même, nous représentions encore nos rois
et nos héros en costumes romains, et que nous ayons employé le latin
pour les inscriptions de nos monuments, séduits que nous sommes par de
fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu! que diront un jour
nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulcrales de chrétiens,
qui portent pour légende: diis manibus[9]! des monuments où il est
inscrit: MDCCCXXX° ANNO REGNANTE CAROLO DECIMO, PRAEFECTUS ET AEDILES
POSUERUNT, etc.[10]! Ne seront-ils pas fondés à croire qu'en l'an 1830,
la domination romaine subsistait encore en France; de même qu'en lisant
quelques lambeaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se
persuader que le paganisme était aussi notre religion dominante? C'est
certainement à ce défaut d'accord et de sympathie de la littérature
classique avec nos mœurs et notre caractère national qu'il faut
attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en
partie, le peu de popularité qu'elle a obtenu.
Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard
quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup
meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre!
Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis
quelques années[11]: on se met à lire un peu d'histoire de France;
et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi
bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude
de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin,
un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et
peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature
française, car tout cela se tient.
J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature
classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout
de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé
qui était à nous; mais, à considérer ses travaux et ses innovations,
sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la
couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de
reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne
demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de
poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poètes qui l'avaient
précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de
compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les
petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées,
plutôt par les chansons du xiie siècle, qu'elles surpassent souvent
encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et quelques-unes
de ses élégies sont empreints du véritable sentiment poétique, si rare
quoi qu'on dise, que tout le xviiie siècle, si riche qu'il soit en
poésies diverses, semble en être absolument dénué.
Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à
la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est
bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise.
Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même
année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés
du temps. (_Pandore,_ par Guillaume de Tours.)
O dieu Phœbus, des saints poëtes père,
Du grand tonnant la lignée tant clère,
Qui sus ton chef à perruque dorée
Portes les fleurs de Daphnes transmuée
Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne,
Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne,
Viens, viens à nous, viens ici en la guise
Qu'en Hélicon, haute montagne sise
Très-hautement les doctes sœurs enseignes
Là des pieds nus dansantes aux enseignes
De leur gaité, tout autour des autiers
De ton parent Jupiter et au tiers
Toi réjoui de douce mélodie
Les adoucis et de ta poésie;
Sois ci présent, et au labeur et peine
De toi chantant donne joyeux étrenne
De bien ditter et lui donne faveur,
Car il nous plaît la fable qui n'est moindre
D'aultres narrez intexer et la joindre
Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc.
En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie
d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot,
de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme
existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant,
jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en
entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui
faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre
des dieux contre les titans[12].
Bellone eut la tête couverte
D'un acier, sur qui rechignoit
De Méduse la gueule ouverte,
Qui pleine de flammes grognoit;
En sa dextre elle enta la hache
Par qui les rois sont irrités,
Alors que, dépite, elle arrache
Les vieilles tours de leurs cités!
Adouc le Père puissant,
Qui de nerfs roidis s'efforce!
Ne mit en oubli la force
De son foudre rougissant:
Mi-courbant la tête en bas,
Et bien haut levant le bras,
Contre eux guigna sa tempête,
Laquelle, en les foudroyant,
Siffloit, aigu-tournoyant,
Comme un fuseau sur leur tête.
De feu, les deux piliers du monde,
Brûlés jusqu'au fond, chanceloient:
Le ciel ardoit, la terre et l'onde
Tout pétillants étinceloient, etc.
La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais
quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée!
Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les
progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche
ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants,
composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce
sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse:
Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu
L'habillement des rois est la seule vertu;
Que votre corps reluise en vertus glorieuse
Non par habits chargés de pierres précieuses
D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux,
Les princes sans amis sont toujours malheureux;
Aimez les gens de bien, ayant toujours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vie;
Punissez les malins et les séditieux:
Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,
Mais honnête et gaillard, portant sur le visage
De votre gentille âme un gentil témoignage.
Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir
De châtier les rois qui font mal leur devoir,
Corrigez-vous vous-même, afin que la justice
De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse.
Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout,
Qui conduit l'univers de l'un à l'autre bout,
Et fait à tous humains ses justices égales,
Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales.
Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,
Et vous aimer autant qu'il fit David son roi,
Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille,
Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile.
On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui
de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation
d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétrit ses poésies;
et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait
jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre
quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore
une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau
précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la
poésie: