PREMIER CHATEAU

C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous

étions reconnus frères,--_Arcades ambo,--_bien près de l'endroit où

exista l'ancien hôtel de Rambouillet.

Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres,

nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes

galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles

chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut

d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un

Neptune,--qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte

s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant,

un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui offrir un escabeau

gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers,--pendant que

Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans

le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.

Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux

en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du

Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.

Vous l'avez bien dit:

Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons

Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,

Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?

Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on

adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du

commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne

municipale.

Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes

costumées; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy,

étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: c'était

celui de Béatrice dans _Jodelet.--_Et que notre pauvre Édouard Ourliac

était comique dans les rôles d'Arlequin.[1]

Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je viens

de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai foulé

les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se

découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme

s'était écroulé un jour, au xviie siècle, sur onze malheureux chanoines

réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où l'on

coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place _la Forêt

coupée_ de Ronsard:

Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras!

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;

Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,

Des nymphes, qui vivoient dessous la dore écorce.

Cela finit ainsi, vous le savez:

La matière demeure et la forme se perd!

Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche

pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries

du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de

Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de

Corot, représentant deux _Paysages_ de Provence; le _Moine rouge,_ de

Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue[2]

qui dort; les _Bacchantes,_ de Chassériau, qui tiennent des tigres en

laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise,

en costume régence,--en robe de taffetas feuille morte, triste

présage--sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face

du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'_affreux_

propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête

duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui

l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces

peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les

nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois.--Je bénis le sentiment

d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.

De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le

_Siège de Lérida,_ de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut,

précédée par des violons; ni les deux petits _Paysages_ de Rousseau,

qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz,

Une _maréchale_ poudrée, en uniforme Louis XV.--Quant à mon lit

renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets[3], à mon _Ribeira[4]_,

à mes tapisseries des _Quatre Éléments,_ il y a longtemps que tout cela

s'était dispersé.

--Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac.

--Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.

Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est

embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de

Théophile,--du Théo, comme nous disions.

Le Théophile a toujours passé pour gras; il n'a jamais cependant pris

de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos

vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un

habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne:

l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une

marchande de poisson. L'armature solide du corps de notre ami (on peut

le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du

tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance

plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le

plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre

cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.

En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile

maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un

lit,--long et vert,--la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait

rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez

décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l'_Allée de

Sylvie._ Ces deux poêles, séparés par deux siècles, se seraient serré

la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.

Voici ce qui s'est passé à ce sujet:

Nous étions plusieurs amis, d'une bohème antérieure, qui menions

gaiement l'existence que nous menons encore quoique plus rassis.

Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées

nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents

comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le

médecin, et nous dîmes à Théo:

--Lève-toi ... et viens boire.

La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi

et senti malade à la première représentation de _Robert le Diable._)

On rappela le médecin. Ce dernier se mît à réfléchir, et, le voyant

plein de santé au réveil, dit aux parents:--Ses amis ont peut-être

raison.

Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit.--On ne parla plus de

ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos

soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son

tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que

ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique

de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui

n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous

communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution,

garnir la chambre de matelas, afin que le _paroxysme,_ dû quelquefois

au Bacchus du cassis, ne compromît pas nos têtes avec les angles des

meubles.

Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de

Champagne dans les petits soupers.

Cependant, nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire.

Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort

polie, à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme

il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des

suites chorégraphiques de nos soupers,--munis du silence complaisant

des autorités voisines,--nous invitions tous les locataires distingués

de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades,

en habit bleu à boutons d'or, de jeunes conseillers d'État[5], de

référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais

encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des

Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition

d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des

dominos et des loups.

Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un

sommeil troublé--par les accords d'un orchestre de guinguette choisi

à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la

salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir

nécessairement à une petite place entourée d'arbres, où un cabaret

s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné.

Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole

italienne qui s'était écroulée, au xviie siècle, sur les onze

malheureux chanoines,--accident duquel le cardinal Mazarin fut un

instant soupçonné.

Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers

de votre pièce intitulée _Vingt ans._

D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique?

Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique

S'allumeraient ailleurs? La _reine du Sabbat,_

Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,

Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère?

Et Gérard répondait: «Que la femme est amère! »

Pourquoi _du Sabbat ...,_ mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de

l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein?

Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre _Cantique des cantiques,_

où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin:

La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie

N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés,

Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie!

Où je bois à longs flots le vin des voluptés.

Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique.

La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait

alors,--et doublement.--Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites

tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit

sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa

brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier

me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des

amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où

Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du

matin[6]. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne

put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour,

tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était

belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont

l'image tourmentait mes journées.

Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait,

comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse.

Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l'auraient

certainement suivie à travers les airs.

La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe

de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en

entreprendre le poëme. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les

deux moitiés de mon double amour. C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez

vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était

en fête.--Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à

sept heures du matin.

Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous

rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon,

et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle

éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me

prit le bras et me dit:

--Ramenez-moi, je ne puis rester ici.

Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la

place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de

rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur

la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui

donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de lune,

sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.

Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle

intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée;

il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les

soupirs, de là les larmes.

Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande

commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur

nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge

déployée: Il _était un raboureur,_ ou bien: _C'était un calonnier qui

revenait de Flandre,_ souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet.

Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé

ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid,--au

Madrid du bois de Boulogne,--ce qui se faisait quelquefois. Bientôt

le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les

uns se trompant de femmes et se trompant de chemin,--vous vous en

souvenez,--les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux

étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir;--le troisième, c'était

Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.

Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition

inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où

des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques

tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac

si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser

emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous

l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari

parut à la fenêtre de l'entre-sol. Elle lui cria:

--Je vais déjeuner avec ces messieurs.

Il répondit:

--Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela!

La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser

entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rugier en lui

expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario.

--Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier

que toi ... et elle t'avait choisi pour la reconduire.

--Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien!

Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras était occupé par la

Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit

air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses

larmes.

J'avais quitté la proie pour l'ombre ... comme toujours!

[1] Notamment, dans _le Courrier de Naples,_ du théâtre des grands

boulevards.

[2] Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo.

[3] Heureusement, Alphonse Karr possède le buffet aux trois femmes et

aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur les portes.

[4] La _Mort de saint Joseph_ est à Londres, chez Gavarni.

[5] L'un d'eux s'appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais dont le

nom a porté malheur à notre château.

[6] Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente la scène.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 138 / 254 题