A ARSÈNE HOUSSAYE

Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes

anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai

été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur.--Ne le

savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers:

Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines

Et faisons refleurir roses et marjolaines.

Qu'un rideau de lampa embrasse encor ces lits

Où nos jeunes amours se sont ensevelis.

Appendons au beau jour le miroir de Venise:

Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise

Respirant une fleur qu'elle avait à la main

Et pressentant déjà le triste lendemain?

Je vous envoie les trois âges du poëte; il n'y a plus en moi qu'un

prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers par enthousiasme de

jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse

est entrée dans mon coeur comme une déesse aux paroles dorées; elle

s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur.

Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle

s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un

mirage les traits adorés d'autrefois!

La vie d'un poète est celle de tous. Il est inutile d'en définir toutes

les phases. Et, maintenant,

Rebâtissons, ami, ce château périssable

Que le souffle du monde a jeté sur le sable.

Replaçons le sofa sous les tableaux flamands

Et pour un jour encor relisons nos romans.

I

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 137 / 254 题